Feux d’été – Nuria Amat

Le titre espagnol de ce livre est Amor i Guerra. A l’inverse de bien des romans, l’amour est plus ici une toile de fond, le sujet principal étant la guerre, très précisément à Barcelone depuis l’euphorie de 1936 à la sanglante Retirada. S’aimer en temps de guerre, pourrait être le sous-titre.

Alors que la révolution est florissante, Valentina aimera peut-être Ramon Mercader, qui sait. Une anarchiste et un communiste peuvent encore former un beau couple. Mais alors qu’on vient arrêter les membres de la famille Ramoneda, fabricants de textile, donc bourgeois, donc suspects aux yeux de la révolution, Valentina fille d’un intellectuel anarchiste tombe amoureuse d’un des fils de la famille, Artur. Mais celui-ci est emprisonné, torturé et Valentina n’a de cesse de tout faire pour le libérer et le cacher. Ramon n’est pas perdu pour tout le monde car sa cousine Mercedes Ramoneda, on ne peut plus catholique et conservatrice est sous le charme de son aventurier de cousin, qui profitera jusqu’au bout de cet amour innocent.

Deux histoires d’amour qui traversent une histoire de guerre qui en dit beaucoup sur le pays et les conflits. Valentina Mur est un beau personnage, une femme intelligente, cultivée qui décide de revêtir l’habit militaire pour combattre au nom de la liberté. Elle part se battre pour sauver l’île de Majorque où elle découvre que ses principes ne sont pas partagés par tous parmi les Républicains. Les hommes ne sont pas prêts à se battre aux côtés des femmes, mais tout Républicains qu’ils sont, ils sont prêts à les violer. Quand l’île sombre sous les assauts franquistes, Valentina quitte l’île y abandonnant certaines illusions. Un premier revers qui n’est que le prélude au grand désastre. Cet épisode montre aussi que les Républicains ne sont pas cette entité soudée qu’on imagine. Il y a les hommes et les femmes, mais il y a aussi les anarchistes et les communistes dont les querelles sanglantes seront profitables aux putschistes.

On pense souvent que Franco a gagné cette guerre civile grâce aux forces allemandes et italiennes, ce qui est en partie vrai, bien sûr. On n’en minimise parfois le rôle de l’Union soviétique que Nuria Amat souligne très clairement ici.

Les nouveaux dirigeants communistes avaient instauré une nouvelle branche baptisée Police politique ou Service d’investigation militaire, le SIM, qui faisait régner la terreur parmi les citoyens. Ses agents dénonçaient et éliminaient le moindre élément dissident opposé au nouveau gouvernement communiste ou suspecté de l’être. Leur entreprise de liquidation visait aussi bien les sympathisants de Franco que les marxistes trotskistes et les anarchistes [...].
Ces derniers temps, de nombreux républicains, dont des socialistes qui résistaient à la dictature soviétique, étaient fusillés. Les dénonciations inventées de toutes pièces et les fausses accusations pleuvaient. N’importe qui pouvait être mouchardé pour n’importe quel motif. En une seule année, le prétendu soutien des Russes avait réussi à étouffer la liberté d’esprit et la solidarité propres à l’âme barcelonaise.

Des Espagnols contre des Espagnols et pire encore, des Républicains contre des Républicains.  On lit peu de livre comme celui-là : les vaincus, ceux qui luttaient pour la liberté et la démocratie sont toujours les héros, ils sont irréprochables. Bien sûr Nuria Amat ne prend pas position contre les Républicains, mais elle décrit une réalité qu’il est préférable de taire car elle ne correspond pas à l’image que l’on se fait des combattants de la liberté.

A l’image des personnages de ce roman, les Barcelonais tentent d’être fidèles à eux-mêmes, de se battre pour une cause juste. Mais ils sont autant de pantins dans un théâtre bien trop vaste pour les destins personnels. L’individu n’a plus d’importance, tout est broyé. Le seul à sortir de l’oubli est Ramon Mercader car l’Histoire garde la trace de son illustre crime. Il n’était pourtant rien de plus qu’une marionnette accomplissant la vengeance de Staline.

Ce livre a obtenu le prix Ramon Llull, le plus prestigieux prix des lettres catalanes.

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Feux d’été

Nuria Amat traduite du catalan par Marie Vila Casas
Robert Laffont (Pavillons), 2011
ISBN : 978-2-221-12691-2 – 364 pages – 22 €

Amor i guerra, parution en Espagne : 2011

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Le Monde des livres / 1

Nouvelle courte rubrique, juste pour pousser les visiteurs à lire quelques articles parus çà et là. Pour cette première revue :

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Touriste – Julien Blanc-Gras

Le premier livre que Julien Blanc-Gras a ouvert a été un atlas. Il était tout petit et sa passion pour le monde n’a fait que croître. Il n’est aujourd’hui pas bien vieux mais il a déjà beaucoup voyagé. D’abord avec trois francs six sous, puis pour le boulot, car il est devenu «touriste professionnel» : il fait des reportages pour diverses revues, d’un bout à l’autre du monde. Il y a bien sûr des pays pas très glamoureux qu’il prise peu (comme le Lichtenstein, comment lui en vouloir…) mais globalement tout lui est bon puisque ce qu’il aime c’est rencontrer des gens différents et explorer de nouveaux lieux, avec une préférence  pour les espaces préservés (l’expérience Djerba n’ayant pas été concluante). Il se livre à une sorte de boulimie de voyages, accumulant les séjours, multipliant les destinations. Car il faut dire ce qui est, sa passion tourne à l’obsession, c’est bien plus qu’un goût pour les voyages. Comme le lecteur boulimique qui veut tout lire, Julien Blanc-Gras veut visiter tous les pays.

Il faut se rendre à l’évidence. Je dois aller dans tous les pays du monde. Je ne trouverai pas le repos dans l’immobilité. Je me débrouillerai pour dénicher des ressources. Je mériterai mes kilomètres. […] J’exige le respect pour mes rêves, aussi insensés puissent-ils paraître. Un fantasme, ça ne se discute pas. Untel veut devenir une star, un autre posséder un yacht ou coucher avec des sœurs jumelles. Je veux simplement aller à Lusaka. Et à Thimbu. Et à Valparaiso. Certains veulent faire de leur vie une œuvre d’art, je compte en faire un long voyage.

Après un certain nombre de kilomètres pourtant, des interrogations se font jour :

Il faudrait être un peu moins inconséquent. On ne peut pas se contenter d’accumuler les expériences et d’enfiler les villes toute sa vie. J’ai visité Sydney, Montréal, Tokyo, New York et leurs petites sœurs. Qu’en ai-je tiré, passée la jouissance éphémère de la découverte touristique ? Il me faut des voyages plus signifiants. Des voyages qui dépassent ma petite personne.

Qu’est-ce donc que des voyages signifiants ? Celui qui voyage pour son plaisir n’est-il définitivement qu’un touriste ? Y en a-t-il plusieurs sortes ? Ou bien sommes-nous tous condamnés au statut d’ «allemandenshort» ?

De tous les touristes, il est une figure redoutable et bien connue, qui fait frémir tous les jeunes gens dotés d’un sac à dos. Je veux bien sûr parler de l’allemandenshort .  Tentons une définition. L’ allemandenshort désigne un gros touriste âgé de plus de 40 ans et doté d’un bedon confortable sur lequel repose un caméscope. Il a un short, c’est entendu. Il voyage en groupe, parfois en famille, jamais seul. Contrairement à une idée couramment admise, l’ allemandenshort n’a pas nécessairement la nationalité allemande. C’est ce qu’on appelle un faux ami. En effet, le concept dépasse très largement le cadre de la Germanie. L’ allemandenshort peut très bien être hollandais ou danois. Il est facilement autrichien, cela va sans dire. Il ne faut pas se voiler la face : il lui arrive d’être français (plutôt au nord d’une ligne Besançon – Le Havre ; un allemandenshort français avec l’accent marseillais, ça ne fonctionnerait pas).

Julien Blanc-Gras n’a pas de caméscope, mais un appareil photo pour son boulot, qu’il lui arrive de perdre sans regret.  Il regarde, écoute, essaie de comprendre les autres, c’est peut-être ça l’intelligence du touriste.
Mais le but de Julien Blanc-Gras n’est pas de clouer au pilori le tourisme de masse, même s’il fait parfois sourire à ses dépends. Ce qui domine ici, c’est le plaisir de partager des expériences de voyages et surtout de les raconter sur un ton tout à fait réjouissant qui fait sourire de presque tout, même du coin le plus sordide de Grande-Bretagne.  Il n’en oublie cependant pas les gens, les habitants de ces pays exotiques ou pas qui affrontent au quotidien des réalités qu’il ne fait qu’effleurer.
Autre atout : Julien Blanc-Gras n’a pas la grosse tête, il ne se prend pas pour une forme de touriste supérieur et s’il se moque des Allemandenshort, l’esprit est toujours bon enfant, sans cynisme. Il ne fait pas la leçon mais parvient quand même à ce que le lecteur s’interroge sur ses propres pratiques de voyageur. Il manie même l’autodérision avec bonheur. Sur un ton d’une grande légèreté, il maîtrise humour et pertinence avec la même dextérité nonchalante, ce qui n’est pas aussi facile que ça en a l’air. Merci donc à Choco  pour le prêt.

Les billets de Keisha, Yohan, Yvon,  A Girl et Aifelle.

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Touriste

Julien Blanc-Gras
Au Diable Vauvert, 2011
ISBN : 978-2-84626-295-8 – 259 pages – 17 €

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Je suis un ange venu du nord – Linn Ullmann

Parce que je m’en voudrais d’écrire le billet le plus court de ce blog à propos d’un livre qui ne le mérite certainement pas, je copie-colle le début de la quatrième de couverture :

Médecin réputé à Stockholm, Isak Lövenstad est un homme intelligent, fort de caractère, intimidant et séduisant. Ses trois filles, de trois mères différentes, attendent impatiemment les grandes vacances pour être enfin réunies autour de ce père qui les intrigue et les impressionne. Dans les années 1970, la famille recomposée passe des étés agréables sur l’île scandinave de Hammarsö. Une catastrophe va mettre brutalement fin à ces moments idylliques. Vingt-cinq ans plus tard, les trois soeurs reviennent sur l’île.

J’aime les histoires de famille bien glauques, avec secrets, voire squelettes dans le placard. Partie à la recherche de souvenirs d’enfance, je n’ai trouvé que l’ennui. L’été durant lequel un drame s’est produit n’est raconté que dans la troisième partie, les deux premières s’intéressant d’abord à l’aînée des filles, Erika, alors qu’elle prend la route pour rejoindre son père, puis à Laura, qui tente de régler ses problèmes de copropriétaire. Qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire, je ne sais… pourquoi le vieux qui donne des bracelets aux enfants, pourquoi la femme qui fait du stop, pourquoi le fils qui visite les camps de concentration (ça n’est pas anodin, je me suis creusé la tête pour comprendre, mais je n’ai pas entrevu le début d’une explication…), pourquoi tant d’anecdotes sur le quotidien de ces deux femmes ? Pas la moindre idée.

La partie relatant l’été fatal est par contre bien mise en scène, la tension monte entre les enfants presque adolescents, les rivalités et jalousies s’installent, créant une angoisse qui aurait été encore plus prenante si on n’avait pas su à l’avance comment tout ça allait finir…

Presque aussi ennuyeux qu’un film de Bergman…

Les avis d’Emmyne et Prune puisque ce fut une lecture commune et celui de Cécile.

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Je suis un ange venu du nord

Linn Ullmann traduite du norvégien par Hege Roel-Rousson et Pascale Rosier
Actes Sud, 2010
ISBN 978-2-7427-8522-3 – 363 pages – 23 €

Et velsignet barn, parution en Norvège : 2005

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Le Messie du peuple chauve – Augustin Guilbert-Billetdoux

Si vous avez un homme à la maison, un vrai, alors vous savez comme il est à la fois fort et fragile. Car l’homme est là pour rassurer, pour défendre. Près de lui, on ne craint rien. Mais l’homme est aussi l’objet des ruses de dame Nature : il peut s’enrhumer,  tousser ou pire, avoir mal à la tête… c’est pourquoi, quand il souffre, l’homme grimace, pousse des petits cris qui sont autant d’appels au réconfort, laisse trainer la boîte de Doliprane, oubli censé provoquer la question tant désirée sur son état de santé. Pour le faire court, l’homme aime être plaint.

Alors quand l’homme découvre les premiers cheveux sur l’oreiller un matin au réveil, c’est un scandale, une catastrophe, une fin du monde pour bientôt : comment va-t-il survivre sans ses cheveux ? La lamentation, réjouissante ici, commence.
A force de vulgarité à deux balles, on a bien trop tendance à placer, nous les femmes, la virilité des hommes à un endroit situé en-dessous de la ceinture. Que nenni. C’est dans ses cheveux que l’homme puise sa masculinité. Ainsi, quand Bastien Bentejac, vingt-cinq ans, se voit diagnostiquer une alopécie androgénogénétique (comprenez, chauve avant qu’il soit longtemps), amputations et tumeurs font pale figure au catalogue de l’incurable. Il plaque sa petite amie avant d’avoir à subir la honte du chauve plaqué, démissionne de son boulot d’avocat et s’engage dans une ONG, Vert de Terre, car à défaut de quitter ce monde, il souhaite au moins partir très loin. Le voilà donc au Mont Abu, en Inde, où a lieu un sommet international sur le climat. L’enjeu n’est rien moins que la réduction de 40% des gaz à effet de serre pour la survie de la planète.

On l’aura je l’espère compris, ce premier roman d’Augustin Guilbert-Billetdoux commence très fort sur un délire drôle et assumé, touchant aussi, de l’homme moderne qui voit sa statue renversée par un caprice de la Nature. Cet homme qui se croyait puissant ne peut rien contre la malédiction qui le frappe, il aura beau multiplier les charlatans et les scientifiques : chauve il sera.

Tant que mes cheveux se maintiennent grâce au traitement, je vivrai, avec la sensation que le temps m’est compté, mais avec un appétit de vie intact. Seulement, le jour où cette drogue ne fonctionnera plus… je vis dans la hantise de ce jour… je suis en sursis dans ce monde pour quelques années seulement, dans ces conditions, comment entreprendre au présent… je pourrais graver dans l’eau que personne ne me verra jamais pelé… je mourrai avec mes cheveux parce que je veux mourir vivant…

Il en fait trop Bastien, et c’est pour ça qu’il fait sourire. Ajoutez à ça une évidente jouissance du langage qui se déploie en jeux de mots et métaphores, parfois alambiquées mais drôles. En quelques pages, cet Augustin Guilbert-Billetdoux se révèle un antidote efficace contre la morosité.

C’est pourquoi j’ai été assez désarçonnée par la seconde partie qui nous emmène au Mont Abu, pour le fameux sommet. Le ton est toujours globalement humoristique mais les développements climatiques, tout à fait sérieux, m’ont semblé vraiment longs et inappropriés. Est-il question d’un chauve mégalomane ou du réchauffement de la planète ? Les deux, c’est certes possible, mais la juxtaposition artificielle des deux sujets ralentit le rythme et gâche le ton de départ si jubilatoire dans la lamentation. Certains développements lors des réunions de délégués sont bien trop longs et plombent le dynamisme d’une narration pourtant très enlevée.

Reste bien sûr la vocation christique de Bastien qui endosse le rôle de Messie puisque que ni la littérature, ni la science ne peuvent plus rien pour le peuple chauve, abandonné à lui-même, telle notre pauvre planète.

Alors organisons-nous ! Déracinons ensemble l’arbre de l’alopécie ! Accrochons aux fenêtres des drapeaux roux comme la fourrure du renard ! Créons une fondation ! Finançons la recherche ! Qu’en 2020 nos enfants regardent les portraits des chauves en riant aux larmes…

Hisser l’alopécie androgénogénétique au rang de cause mondiale tient du grotesque réjouissant. Mais n’en doutons pas, l’exagération laisse entendre quelques accents de sincérité, l’écho du cri des chauves du monde entier quotidiennement blessés par le regard d’arrogants chevelus…

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Le Messie du peuple chauve

Augustin Guilbert-Billetdoux
Gallimard, 2012
ISBN : 978-2-07-013577-6 – 241 pages – 18 €

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L’été 79 – Hugues Barthe

Voilà plusieurs autobiographies sous forme de romans graphiques que je lis ces derniers temps, toujours avec plaisir. Après Portugal de Cyril Pedrosa et Blankets de Craig Thompson, me voilà suivant les jeunes années d’Hugues Barthe, dont je n’avais encore rien lu. Il faut croire que la veine autofictionnelle n’est pas l’apanage des seuls romanciers et que la bande dessinée est un support tout aussi expressif. La force du graphisme évite même la lourdeur de certains épanchements, une image se substituant parfois à bien des mots.

Lors de cet été 79, Hugues Barthe est un adolescent de quatorze ans. Il vit dans un village paumé de l’est de la France, oublié du progrès social comme du moindre développement culturel.  Les habitants sont artisans, ouvriers, fermiers, ce qui serait tout à leur gloire s’ils n’étaient aussi renfermés et globalement obtus. Il y a des choses dont on ne parle pas, même si tout le monde les sait. Ainsi l’alcoolisme du père d’Hugues est-il tabou. Mais pire encore, personne ne dit rien alors qu’il bat sa femme depuis que sa dose d’alcool quotidienne a récemment augmenté. Face à cette loi du silence, le jeune adolescent n’a personne à qui parler, pas même sa grand-mère maternelle qui estime que sa fille récolte ce qu’elle a semé. Comment grandir, comment faire des rêves d’avenir dans un tel contexte ? Car Hugues dessine, il est doué, il aime lire aussi et rêve d’aller passer l’été à Besançon, la grande ville. Mais sa mère en vient même à lui demander son aide pour assassiner le père…

Il est des sujets difficiles à traiter, l’alcoolisme paternel et ses conséquences en est un. J’imagine que pour Hugues Barthe, ce roman graphique se présente comme un exorcisme, une façon de dire enfin clairement ces choses considérées comme tabous par sa famille et son milieu d’origine.  Peindre le père, déboulonner définitivement sa statue et la fracasser n’est pas chose aisée. D’ailleurs, Hugues Barthe ne représente jamais le sien, qui reste définitivement dans l’ombre. Il prend la parole mais n’est jamais dessiné, ce qui reste peut-être la dernière étape vers la mise en image du monstre (ce volume est un premier tome, le suivant à paraître cette année conclura cette page d’adolescence).

C’est avec une grande sobriété qu’Hugues Barthes restitue cette période difficile. Avec finesse, grâce à un trait simple et en noir et blanc, il amène son lecteur à partager les angoisses de l’adolescent qu’il était, le désarroi et l’inquiétude qui formaient son quotidien. On comprend bien sûr en lisant que son don pour le dessin, qui se développe cet été-là, l’a sauvé de la violence psychologique et de l’abrutissement intellectuel auxquels sa naissance le destinait. Mais on ne peut s’empêcher d’être scandalisé par le silence de tous ceux qui l’entourent. Hugues Barthe a la pudeur de n’accuser personne, mais comme dans bien des drames familiaux, on voit que c’est aussi l’attitude des autres qui a permis que ça dure.

A nouveau donc un belle réussite en matière de roman (autobio)graphique.

Les billets de Choco, Catherine et Margotte. Le site de l’auteur.

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L’été 79

Hugues Barthe
Nil, 2011
ISBN  : 978-2-84111-566-2 – 144 pages – 17.90 e

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L’histoire de l’Histoire – Ida Hattemer-Higgings

Voici un livre assez difficile à appréhender, un livre dans lequel on n’entre pas facilement. Tout est assez étrange, fantasmatique et l’univers hallucinatoire mis en place par la jeune américaine Ida Hattemer-Higgings peut laisser les lecteurs à la porte.

Margaret Taub, est américaine, née de père d’origine allemande, et vit depuis quelques années à Berlin où elle est guide : elle fait visiter la ville à des touristes anglophones, en particulier les sites liés au Troisième Reich. Elle est aussi étudiante, avec pour sujet d’études le passé de la ville. Elle reçoit un jour un courrier d’un médecin adressé à Margaret Täubner. Elle se rend à son cabinet malgré l’erreur de patronyme et l’entrevue avec le docteur Arabscheilis, gynécologue, est assez étrange puisque qu’elle est très vieille et aveugle. Celle-ci lui assure qu’elle s’appelle bien Margaret Täubner, sans lui fournir d’explications. Mais Margaret ne comprend pas, elle ne sait rien car elle a perdu la mémoire.
Margaret s’intéresse à Magda Goebbels, en particulier à sa mort dans le bunker d’Hitler et à la façon dont elle entraina ses enfants dans la mort. Son intérêt se transforme bientôt en fixation, puis Magda Goebbels lui apparait sous la forme d’une femme-faucon, un rapace. Martha cherche à savoir si Magda a été contrainte à tuer ses enfants, si son amour de mère était intact ou si elle les a tués par fanatisme. Était-elle innocente ? Une autre femme vient bientôt hanter ses visions : Regina Strauss, une femme juive qui s’est suicidée en 1943 dans son appartement avec ses trois jeunes enfants et son mari.

Le lecteur ne sait rien de Margaret, et comme elle, il ne comprend rien à ces hallucinations. Quand les murs de la ville se font chair aux yeux de la jeune femme, on se dit que Berlin prend enfin vie alors que le discours touristique de Margaret le fige dans un passé mortifère. Le passé ancien de la ville, celui du nazisme, mais aussi le passé plus récent, celui où Margaret a connu un grand amour pour Amadeus, professeur séduisant ami de ses parents. Elle ne sait plus rien de lui, ce n’est que par le gardien de son immeuble que le lecteur en sait plus qu’elle. Petit à petit, alors que la jeune femme fouille le passé de Magda Goebbels et de Regina Strauss, c’est le sien qui se dessine, et celui de la ville. Comme Margaret, Berlin est hanté par des fantômes, par des spectres de culpabilité. Malgré la chute du mur, la faute est inscrite partout dans les rues, les monuments et surtout dans le passé et la mémoire des gens, toujours vivants ou à travers leur descendance.  Car ce qui hante Margaret, c’est bien l’histoire de ses ancêtres, passée sous silence pour favoriser l’oubli et enterrer la honte.
Certains motifs sont assez répétitifs et quelques procédés m’ont semblé maladroits mais L’histoire de l’Histoire me semble être un grand livre sur la mémoire, la culpabilité et la vengeance. Et pour exposer ce qui n’est que concepts, Ida Hattemer-Higgings sort ses tripes.

Pour un amnésique, ma chère camarade, l’histoire est un mouchard, un traître, un traquenard. Pendant toutes ces années, vous avez préféré les os bien propres à la chair sanglante. Vous vous êtes divertie, vous avez dansé un ballet désincarné. Vous avez lu l’histoire de manière à vous débarrasser plus aisément de votre propre chair. C’est l’histoire de l’histoire – la violence faite au corps pour l’amour du squelette.

Certaines des hallucinations de Margaret rappellent l’imaginaire surréaliste, ou le fantastique sud-américain. La femme-faucon, les murs vivants, les rats-éléphants… tout ça peut- être assez perturbant car c’est une invitation à entrer dans un esprit malade. Tout le livre est une longue thérapie qui va permettre à l’héroïne de se rappeler et donc de comprendre son histoire, ses actes et sa fascination pour cette période bien particulière de l’histoire de la ville. Et qu’il y a des crimes que l’on ne peut venger.

L’une des raisons faisant de l’Holocauste une horreur inapaisable, c’est qu’on ne peut tirer vengeance. Des millions de gens massacrés par des millions d’autres gens – la justice est impossible ici. Il n’y aura pas de réparation. Les victimes sont trop nombreuses, les assassins sont légions. Les auteurs du crime sont partout, dans chaque gouvernement ayant assuré le soutien de la police, dans chaque ville où les Juifs furent exclus des fanfares et des cercles de tricot, des associations et des pensions de retraite, dans toute l’Europe des voisins mourant de faim et traînés de force dans des wagons à bestiaux. Pour être possible, la Shoah n’avait pas besoin de la coopération mais de l’enthousiasme des populations. Une vague d’antisémitisme criminel balaya le monde occidental durant les premières convulsions de la modernité. Quand elle s’écrasa sur le rivage de l’histoire, les nazis lui avaient donné à jamais un visage allemand. Mais le poignard de la vengeance est resté dans le tiroir. Il n’y a aucun corps où le plonger.

.Les billets de Lystig, Catherine et Claudia Lucia.

L’histoire de l’Histoire

Ida Hattemer-Higgings traduite de l’anglais par Philippe Giraudon
Flammarion, 2011
ISBN : 978-2-0218-3180-1 – 399 pages – 21 €

The History of History, parution aux Etats-Unis : 2011

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Le chapeau de Mitterrand – Antoine Laurain

“Et pour vous c’est quoi, les années Mitterrand ?”. Antoine Laurain était un jeune adolescent quand elles débutèrent, un jour de 1981. Comme moi. Il est probable que sur le coup, elles ne signifièrent pas grand-chose pour lui. Et que même après, n’ayant pas vraiment d’éléments de comparaison, il n’y eut pas de changements perceptibles. Il aurait fallu être plus vieux pour mesurer l’ampleur des bouleversements qui allaient toucher les Français. C’est certainement pour ça que les héros d’Antoine Laurain dans ce roman sont plus vieux que lui : ce sont des adultes à la fin de l’année 1986 et en 1987 et si Mitterrand est toujours là, la gauche n’est plus au pouvoir. C’est la première cohabitation, période aussi courte qu’absurde, qui donne à ce quatrième roman d’Antoine Laurain un air de fable.

Daniel Mercier n’en revient pas : alors qu’il s’octroie un petit dîner en solitaire à la terrasse d’une bonne brasserie parisienne, voilà que le chef de l’Etat s’assoie à la table voisine avec deux convives. Daniel Mercier est subjugué, il ne perd pas une miette de la conversation qui s’engage. Et quand le Président part en oubliant son célèbre chapeau, il hésite à peine, s’en coiffe et part avec. Dès lors, sa vie va changer : le simple directeur adjoint qu’il est va tenir tête au nouveau directeur financier et sa pertinence lui vaudra d’être nommé directeur lui aussi. Il sent que le chapeau présidentiel n’est pas innocent dans cette affaire : « depuis qu’il le portait, sa seule présence l’immunisait contre les tourments de la vie quotidienne. Mieux encore, il aiguisait son esprit et le poussait à prendre des décisions capitales ».

Il en sera de même pour les autres porteurs du chapeau. Car Daniel Mercier va l’oublier dans le train, et c’est Fanny Marchand, une jeune femme engluée dans une relation sans avenir avec un homme marié qui s’en coiffe. Le soir même, elle rompt avec son amant et entame une autre vie. Elle aussi a compris que le chapeau a joué un rôle dans sa vie et décide de l’abandonner sur un banc. Le nouveau possesseur, ancien parfumeur jadis renommé mais aujourd’hui dépressif, va lui aussi voir sa vie transformer. Le chapeau passe ainsi de tête en tête, jusqu’à la plus improbable, celle d’un riche bourgeois du XVIe, avec meubles d’époque et ancêtres à particule, la droite française la plus conservatrice.

Antoine Laurain ne fait pas se succéder les porteurs du chapeau, dans une ronde qui pour n’être pas monotone aurait pu tomber dans un systématisme facile. Les portraits s’arrêtent après le troisième illégitime propriétaire pour laisser place à une correspondance entre eux trois : c’est que Daniel Mercier continue à chercher le chapeau qui a bouleversé sa vie. Et il n’est pas le seul. Contre toute attente, il parvient à suivre sa trace. Et il n’est pas le seul.

Qu’est-ce donc que cette histoire fantasque de chapeau qui change le cours de la vie des gens, si ce n’est une allégorie des années Mitterrand ? Ces années de créativité qui ont permis non seulement le développement d’arts innovants, mais aussi d’horizons nouveaux pour tout un chacun. Le pouvoir magique de ce chapeau traduit l’euphorie ambiante, celle qui rend tout possible parce qu’on y croit. Il fonctionne comme un talisman grâce auquel tout est possible.
Antoine Laurain fait bien sûr dans la couleur locale pour donner à son roman la couleur de ces années-là : les débuts de Canal + («Canal +, c’est plus»), de Mylène Farmer, la télé du pire et du meilleur (de Droit de réponse à Michel Drucker), avec ses incontournables séries («Dallas» et «K2000») et son Yves Mourousi, le minitel et «Touche pas à mon pote». Rien qu’au souvenir de tout ce qui s’est passé en 1986, j’ai revu mes années lycée : la mort de Balavoine, Coluche et Le Luron, l’explosion de Challenger, l’attentat de la rue de Rennes et les otages français du Liban, toujours pas libérés. Il y a un côté kitch, mais il y a bien plus dans ce roman qui traduit l’envie des gens de changer leur vie, de secouer le joug de la vieille France, des habitudes. Porter ce chapeau permet aux protagonistes de regarder plus loin, d’envisager l’avenir autrement, d’enfin profiter de ce que le début du septennat a mis en place. Ça n’est pourtant pas un panégyrique : les années Mitterrand, c’est aussi Bernard Tapie, le minitel et les Cocogirls. Et aussi Jacques Chirac. On ne peut pas tout réussir… Mais qui pourrait en vouloir à Antoine Laurain, élevé au Top 50 et à “Dallas“, de n’en tirer que le meilleur pour cette fable ? Ah oui, ceux qui détournent encore la tête à la vue des colonnes de Buren…

Un dernier point, tout à fait personnel. « ‘Mittrand’, cette contraction qu’affectionnait la droite un brin vieille France et qui se teintait d’ailleurs d’extrême droite sans oser se l’avouer. » J’aurais pu pleurer si le ton n’avait été aussi léger. Ma grand-mère, paix à son âme, n’a jamais prononcé autrement le nom du Président. Elle était Polonaise, ne savait ni lire ni écrire le français, mais le parlait sans aucun accent. Elle n’a jamais voté en France, je ne l’ai jamais entendu parler politique, même au plus fort de la bataille et pourtant, elle a toujours dit ‘Mittrand’. Elle n’a jamais été de droite ma mémé, je le jure, cette affirmation m’a mis un coup !

D’Antoine Laurain sur ce blog : Fume et tue, Carrefour des nostalgies.
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Le chapeau de Mitterrand

Flammarion, 2012
Antoine Laurain
ISBN : 978-2-0812-7412-9 – 211 pages – 18 €

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Vie animale – Justin Torres

Pour son premier roman, le jeune Justin Torres nous offre une vision tout à fait particulière de la famille américaine. La famille comme meute, où les enfants survivent comme ils peuvent. Une mère à la dérive, qui eut son premier enfant à quatorze ans, démissionnaire, infantile, et un père, à peine plus vieux qui se caractérise par son imprévisibilité : tour à tour attentionné ou violent, il est terrifiant même quand il est absent.
Des trois enfants âgés de dix à sept ans,  le petit dernier, est le narrateur. De ses propos quelque peu décousus, on comprend que les enfants sont métisses de père portoricain et de mère blanche et que la famille a échoué là où ils vivent après avoir vécu à New York. Echoué, c’est bien ça, comme un navire qui aurait cessé d’avancer, pour rester sur la rive à attendre que ça passe. Il n’y a pas toujours à manger mais personne ne s’en soucie, les louveteaux se débrouillent toujours et personne n’est jamais mort de ne pas manger pendant trois jours. Les enfants vont probablement à l’école, mais il n’en est pratiquement pas question, ce qui importe pour le narrateur ce sont ses frères. Enfants, les trois ne font qu’un, puis les aînés deviennent aussi violents que leur père.

On était soudés.  Manny inventait les règles, Joel les brisait, et moi j’essayais de maintenir la paix, ce qui parfois consistait à tomber à genoux et à me cacher la tête dans les bras, puis à les laisser me bousculer et m’insulter jusqu’à être fatigués, lassés ou pris de remords. Ils me traitaient de pédé, d’emmerdeur, me couvraient de bleus, mais ils étaient moins méchants avec moi qu’entre eux. Tout le quartier le savait : ils verseraient leur sang pour moi, mes frères, ils l’avaient déjà versé.

Le petit narrateur s’est vu intimer le jour de ses sept ans de ne pas grandir afin de toujours aimer sa maman…

Comme souvent dans les récits avec un narrateur enfant, le sordide et la violence de certaines situations ne sont pas directement racontés, c’est au lecteur de reconstituer la réalité derrière le regard de l’enfant qui n’a jamais connu rien d’autre et ne dramatise donc pas sa situation. Il ne se sent pas malheureux dès lors, il ne fait preuve d’aucun misérabilisme. Il n’y a pourtant aucune joie de vivre dans ces scènes de la vie quotidienne, aucune « magie de l’enfance » telle qu’une vie au sein d’une fratrie aussi soudée pourrait en suggérer. C’est que le narrateur parle au passé, alors qu’il a grandi et que cette « vie animale » qu’il décrit a mal fini pour lui. Dès lors qu’on laisse les petits garçons pousser tout seuls, ils peuvent prendre un chemin qu’on n’attendait pas. Justin Torres cite Platon en exergue : «de tous les animaux sauvages, le garçon est celui qu’il est le plus difficile de manier… […] Aussi a-t-on besoin de le brider comme de multiples rênes». Cette recommandation platonicienne devrait mettre en garde le lecteur, choqué pourtant par le destin brutal de cet enfant.

L’énergie vitale pulse dans tout le roman, mais c’est la tristesse qui l’emporte. Derrière ces propos, on imagine la misère sociale que le jeune narrateur n’exprime pas. Pendant toute ma lecture, j’ai pensé aux photos de Brenda Kenneally, photographe américaine qui saisit la misère quotidienne de certains habitants de son pays.

Vie animale

Justin Torres traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
L’Olivier, 2012
ISBN : 978-2-87929-820-7 – 141 pages – 18 €

We The Animals, parution aux Etats-Unis : 2011

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Quand j’étais Jane Eyre – Sheila Kohler

Qui était l’auteur de Jane Eyre ? A part un nom, un prénom que l’on distingue parfois difficilement de celui de sa sœur écrivain elle aussi (de ses sœurs, en fait) ? On peut bien sûr lire une biographie pour en savoir plus, et s’apprêter à pleurer à chaudes larmes car quelqu’un a-t-il eu une vie plus triste que Charlotte Brontë, unique survivante de six frères et soeurs ? On peut aussi désormais ouvrir ce livre de Sheila Kohler, qui ne porte pas au rire non plus parce qu’avec un tel destin, c’est impossible, mais qui contextualise et romance avec grâce et précision la rédaction de Jane Eyre et ses conséquences.

1846. C’est alors qu’elle veille son père aveugle qui vient d’être opéré des yeux à Manchester que Charlotte Brontë, célibataire et aînée de la famille depuis la mort de ses deux sœurs, trouve l’inspiration pour son nouveau roman. Elle en a déjà écrit un, mais les éditeurs le lui retournent, ainsi que les poésies de sa sœur Emily, bien que les deux jeunes femmes aient pris soin d’utiliser des pseudonymes masculins. Dans l’obscurité et le silence, elle revoit certains épisodes de sa vie, en particulier son séjour bruxellois et sa vie dans une pension sordide qui brisa la santé fragile de ses sœurs. « Elle écrit heure après heure, jour après jour. Elle sait que jamais elle ne retrouvera de meilleures conditions de travail : le silence sans la solitude, la nuit perpétuelle. » C’est à Bruxelles qu’elle a vécu son grand amour, platonique bien sûr, pour son professeur, marié et plus vieux qu’elle, qui semble un instant s’intéresser à elle. Mais le faible obéit au rappel à l’ordre de sa femme et voilà Charlotte délaissée. Peu importe, elle fera de cette triste expérience une source d’inspiration, sublimant son chagrin dans l’écriture : « Elle transformera ces créatures faillibles en sujets qui serviront ses desseins. Elle s’inspirera de tous ceux qui l’ont rabrouée ou ignorée. Elle écrira en s’appuyant sur sa rage, sur la conscience de sa propre valeur, sur l’injustice que représente le rejet de ses écrits. Elle traitera de quelque chose qu’elle connaît bien : la passion. » Il en sera de même pour Emily : « Elle a eu besoin d’écrire là-dessus. Dans ses poèmes, elle a évoqué la séparation, l’abandon et l’harmonie mais c’est dans son roman qu’elle a dépeint la folie de son frère, reprenant son langage apocalyptique, ses excès. Son livre lui est venu vite. Elle veut que le monde sache. »

La thèse de Sheila Kohler est claire : c’est de leur vie que les trois sœurs Brontë tirent la matière de leurs romans. Aussi romanesques soient-ils, ils se nourrissent d’abord de l’expérience de ses jeunes femmes qui ne connaissent quasiment rien du monde et n’ont jamais vécu le moindre rapport sexuel, et de très loin. Et ce sont ces trois femmes qui dépeignent si brutalement les violences de la passion amoureuse, à tel point que Les Hauts de Hurlevent seront sévèrement critiqués, jugés immoraux. Elles se sont énormément soutenues les unes les autres, dans l’écriture comme dans l’édition de leurs textes, elles ont aussi beaucoup lu, elles sont intelligentes, mais leur éducation ne suffit pas à expliquer leur talent. Elles ont su traduire dans leurs livres toute leur rage intérieure, leur frustration, leur impuissance, tout leur élan de vie condamné à dépérir parce qu’elles sont nés filles de pasteur dans le Yorkshire au début du XIXe siècle. Leur succès ininterrompu est leur revanche.

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Quand j’étais Jane Eyre

Sheila Kohler traduit de l’anglais par Michèle Hechter
La Table Ronde, 2012
ISBN : 978-2-7103-6754-3 – 264 pages – 20 €

Becoming Jane Eyre, parution aux Etats-Unis : 2009

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