Sept mers et treize rivières de Monica Ali

Sept mers et treize rivièresNazneen est née en 1967 au Bangladesh (ancienne province du Pakistan oriental). Elle mène une enfance heureuse et traditionnelle avant d’être mariée par son père à un homme de quarante ans qui l’emmène à Londres. Á son arrivée, elle a dix-sept ans. Elle va découvrir la vie occidentale avec un regard neuf, et le lecteur de Sept mers et treize rivières va la suivre pas à pas dans sa vie quotidienne qui certes, n’est pas une aventure, mais qui pour moi fut une immersion totale dans une culture inconnue.

Cette femme est habillée en sari tous les jours de l’année, elle cache ses cheveux devant les hommes, fait ses prières plusieurs fois par jour, marche un pas derrière son mari dans la rue, ne parle que le bengali, garde les yeux baissés, ne mange pas à la table des invités… quantité de choses révoltantes de notre point de vue et dont cette femme ne pense pas à s’émanciper.

Nazneen mène une vie très monotone et les seuls moments de rêverie qu’elle s’accorde sont ceux où elle pense au pays, et le temps qu’elle passe à lire les lettres de sa sœur qui y est restée et que la misère a acculée à la prostitution. Pourtant Chanu, le mari de Nazneen n’a qu’un mot à la bouche : rentrer. Il a eu bien des espoirs Chanu : la promotion, les diplômes, les relations. Malgré tout ce qu’il a de détestable (il s’écoute parler, n’accorde aucune attention aux envies de sa femme, il la garde enfermée), il incarne à lui tout seul un drame qui le rend pitoyable et donc émouvant : il a travaillé, accumulé les diplômes universitaires par correspondance, a appris des kilomètres de poésie britannique, il travaille du matin au soir, mais aux yeux des Blancs, il sera toujours un étranger.

Oui mais Nazneen et Chanu ont eu des enfants, dont deux filles qui ne veulent pas quitter l’Angleterre. Elles portent des jeans, parlent anglais, regardent la télé et ne conçoivent pas la vie dans un désert miteux qu’elles n’ont jamais connu. Et surtout, elles rejettent la philosophie paternelle résumée en quelques mots : « Pour aller de l’avant, il faut d’abord regarder en arrière ». La tradition, le pays, la famille, l’islam… : tout vole en éclat en ce début de XXIème siècle pour l’immigration bangladaise. La drogue est entrée dans les cités et fait des ravages ; les jeunes filles veulent être aussi libres que celles qu’elles voient dans la rue, dans les magazines et à la télévision ; le racisme monte et tourne en affrontements armés de plus en plus violents car certains extrémistes musulmans exacerbent la haine des Anglais pure souche envers leurs voisins ô combien différents.

J’ai quarante ans. […] J’ai passé seize ans dans ce pays – soit presque la moitié de ma vie. Á mon arrivée, j’étais tout jeune. J’avais de l’ambition. De grands rêves. Quand je suis descendu de l’avion, j’avais mon diplôme dans ma valise et seulement quelques livres sterling en poche. Je pensais qu’on déroulerait le tapis rouge devant moi. J’allais entrer dans l’Administration et devenir secrétaire particulier du Premier ministre. C’était mon projet. Et puis, j’ai découvert que la réalité était un peu différente. Ici les gens ne faisaient pas de distinction entre moi descendu d’un avion avec un diplôme, et les paysans ayant sauté d’un bateau avec pour seul bien les poux sur leur tête ».

C’est tout le drame d’un homme ambitieux, voire prétentieux, dont les aspirations se fracassent sur les reliefs du quotidien. L’intégration est impossible pour les Bangladais et après l’abandon de tous ses rêves, il n’en reste plus qu’un : rentrer au pays.
Nazneen ne se rebelle pas contre la vie, elle ne crie pas : elle accepte car la religion lui a appris à accepter son destin. Pourtant un jour Nazneen tombe dans les bras de Karim. Pour la première fois, elle prend du plaisir dans les bras d’un homme et pour la première fois, un homme l’écoute. Elle s’imagine brûlant dans un enfer éternel et pourtant accepte ce grand bonheur que lui offre la vie. J’ai beaucoup aimé ce livre même s’il pourra sembler long et monotone (elle ne rencontre son amant qu’à la page 190, et ne comptez pas sur une description de ses ébats amoureux…).

Le lecteur de Sept mers et treize rivières suit vraiment Nazneen dans son quotidien, et si celui-ci n’a rien d’exaltant, il nous immerge dans une tradition extrêmement riche, même si elle est aux antipodes de la nôtre. C’est incroyable de penser qu’en quinze ans de présence à Londres, Nazneen n’est jamais allée plus loin que sa cité, qu’elle ne connaît ni Big Ben ni Buckingham Palace, qu’elle marche toujours un pas derrière son mari et n’a toujours pas appris à parler anglais ! Pourtant Nazneen ne revendique ni ne lutte : elle ne cherche pas à s’insérer dans la société britannique, ne cherche pas à faire comme les Blancs ou à s’émanciper de l’autorité de son mari. Nazneen cherche à vivre en respectant  ce qu’elle a toujours aimé : la tradition familiale, Allah, le mari et les enfants qu’on lui a donné. Je crois que c’est ce qui m’a plu dans ce personnage dont l’auteur ne fait pas une féministe, mais une simple femme qui doit vivre alors que la société change, voire même se fracasse pour les Musulmans un 11 septembre quelque part du côté de Manhattan. Le silence et la douceur sont les armes de Nazneen, qui vont lui permettre de s’affirmer malgré tout.

Rendez-vous Brick Lane, l’adaptation de Sept mers et treize rivières par Sarah Gavron doit sortir en France le 5 mars 2008.


Sept mers et treize rivières

Monica Ali traduite de l’anglais par Isabelle Maillet
Belfond, 2004 (réédition en 10/18)
ISBN : 2-67144-3953-5 – 459 pages – 20,60 €

Brick Lane, parution en Grande-Bretagne : 2003

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