Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb

Hygiène de l'assassinPrétextat Tach, « gros eunuque adipeux » et prix Nobel de littérature n’a plus que deux mois à vivre. Il autorise enfin les journalistes à l’interviewer et le jeu de massacre commence. Les uns après les autres, ces messieurs tombent sous l’éloquence de ce gros lard qui pour être « merveilleusement abject » n’en est pas moins un maître du verbe. On se réjouit vraiment de voir ces intellectuels prétentieux et sûrs de leur bon goût et bon droit tomber sous l’arrogance verbale de l’écrivain génial. Jusqu’à ce qu’entre en lice une proie de choix : Nina, trente ans, journaliste, qui pénètre dans l’antre de celui qui lui déclare : « Il y a un exercice qui me fait particulièrement jouir : humilier les femelles prétentieuses, les merdeuses dans votre genre. » Mais il est tombé sur plus fort que lui, ou au moins sur une personne bien renseignée qui va le forcer à dire ce qu’il a toujours tu et à revivre le seul instant de jouissance parfaite qu’il ait jamais connu : le meurtre de sa cousine. Quel grand amour pervers se dévoile alors ! Et quel plaisir de provocation !

C’est le premier roman d’Amélie Nothomb que je lis et franchement, je m’en félicite. Son écriture est un vrai bonheur de grammaire et de style et son humour un festival de réparties à l’ironie tranchante. C’est presque un tour de force que ce roman quasi entièrement dialogué qui est un long duel entre des journalistes et ce romancier méprisable et pourtant lucide, qui jette sur la société son regard de misanthrope et pourtant met le doigt là où ça fait mal. Et il y en a pour tout le monde : les journalistes, les femmes, les lecteurs. Malgré tout le dégoût qu’il inspire, Tach a des phrases fulgurantes sur la création, l’écriture, la lecture :

Je suis d’une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j’en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie. On n’est pas le même selon qu’on a mangé du boudin ou du caviar ; on n’est pas le même non plus selon qu’on vient de lire du Kant (Dieu m’en préserve) ou du Queneau. Enfin, quand je dis ‘on’, je devrais dire ‘moi et quelques autres’, car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique , sans avoir perdu une miette de ce qu’ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire. Ils ont lu, c’est tout.

Les mots glisseraient-ils sur nous comme la pluie sur un imperméable ? Terrible constat par celle qui est devenue depuis l’enfant terrible des lettres francophones, l’extravagante, l’originale, parfois aussi méprisable que son Prétextat Tach. La provocation devient ici un art de vivre, mais surtout un art de penser, d’amener, par l’indignation à réfléchir sur ses propres pratiques de lecture, d’écriture ou tout simplement sur ses petits compromis avec la vie.

Je crois que je n’en ai pas fini avec Amélie Nothomb.

Ce roman a inspiré un film éponyme de François Ruggieri sorti en France et en toute discrétion en 1999, avec Jean Yanne et Barbara Shultz.

Amélie Nothomb sur Tête de lecture

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Hygiène de l’assassin

Amélie Nothomb
Albin Michel, 1993
ISBN : 2-226-05964-4 – 199 pages – 89 F

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