Délire d’amour de Ian McEwan

mcewanindispensableAttention, attention, ce McEwan-là, c’est du grand art ! D’abord la plus forte première scène que j’ai jamais lue. Joe Rose, le narrateur, s’apprête à pique-niquer avec sa douce Clarissa dans un champ non loin de Londres. Tout à coup apparaît un aérostat en perdition avec à son bord un enfant, et accroché à une corde, un homme. Tous les hommes présents aux alentours convergent donc vers le ballon pour tenter de lui faire toucher terre. Ils finissent par être cinq suspendus entre ciel et terre… jusqu’à la bourrasque fatale qui en fait lâcher un, puis deux… jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, John Logan, irrémédiablement entraîné… jusqu’à ce qu’il lâche et fasse une chute de plusieurs centaines de mètres. Je vous assure que je n’ai jamais lu une scène d’exposition comme celle-là : scotchant.

C’est donc dans une ambiance émotionnelle très chargée que Jed Parry, un des sauveteurs, jette son premier regard à Joe Rose. Et c’est instantané : Jed reconnaît Joe, c’est celui qu’il attend, celui qui l’aime,  celui que Dieu, dans son infinie bonté, lui envoie. Dès lors, Jed ne cessera plus de harceler Joe : coups de téléphone diurnes et nocturnes, lettres, attentes au pied de son immeuble. Le jeune homme en est sûr et certain : Joe est un don de Dieu, il l’aime et ce n’est plus qu’une question de temps pour qu’il quitte Clarissa et vienne vivre avec lui.

Joe lui ne comprend pas. Il est d’abord vaguement inquiet puis le harcèlement l’obnubile au point de mettre son couple en péril. C’est que Clarissa ne le croit pas, que la police ne peut pas l’aider et qu’il sent qu’il a raté sa vie.

Encore une histoire de fou, un vrai cette fois, un homologué par la médecine : Jed est érotomane, autrement dit atteint du syndrome de Clérambault, de l’illusion délirante d’être aimé. Et là je me permets une parenthèse perso. Ce Clérambault s’appelait Gaétan Gatian de Clérambault et je l’aime, lui et ses nombreux ancêtres. Il y a des gens qui adoptent des enfants, moi, j’ai adopté une famille : la sienne. J’ai à la maison des kilos d’archives concernant cette famille tourangelle et bien d’autres familles alliées : actes de mariages, inventaires après décès, reproductions iconographiques en tous genres… des cartons entiers de paperasses savamment classées. Tout ça pourquoi ? Je ne sais pas, Gaétan le psy aurait peut-être pu me le dire mais il s’est suicidé d’une balle dans la tête en se regardant dans son miroir un jour de 1934. En tout cas, c’est moins dangereux que l’érotomanie !

C’est avec brio que McEwan s’empare de cette maladie pour explorer le délire de cet homme. D’abord inquiétant, ce Jed devient rapidement dangereux, illuminé par son amour pour Joe et pour Dieu : « Mon amour est implacable, il ne souffre pas le refus, il ne cesse de progresser dans votre direction pour s’emparer de vous et vous délivrer. En d’autres termes, mon amour – qui est aussi celui de Dieu – constitue votre destin. » Priez pour qu’on ne vous aime jamais comme ça… Car cet amour-là détruit Joe aussi sûrement qu’une tourmente, remettant en cause sa vie conjugale, sa carrière, ses convictions les plus profondes.

De l’amour destructeur il est également question, de façon beaucoup moins pathologique, à travers la femme de John Logan qui ayant trouvé un foulard dans la voiture de son défunt mari est persuadée qu’il la trompait depuis longtemps. Elle ne veut pas de l’image héroïque que tous lui renvoient, elle préfère s’enfermer et penser qu’il était lâche.

Loin des fleurs bleues et des violons, McEwan déconstruit les histoires d’amour et met à plat ce qui tue. C’est implacable, extrêmement angoissant psychologiquement et littérairement parfait.

Ian McEwan déclarait à la revue Transfuge (n°13, novembre-décembre 2006) : « Tous ces gens sûrs d’eux-mêmes face à la complexité du monde me dérangent. » Lui n’a pas son pareil pour dépouiller la complexité de l’humain, cette machine à cauchemars d’apparence souvent trompeuse.

Si l’érotomanie vous intéresse, regardez A la folie, pas du tout, un film de Laetitia Colombani avec Audrey Tautou, qui doit être vu jusqu’au bout (tout est dans la fin !). Et pour Gaétan Gatian de Clérambault, je vous conseille l’irremplaçable biographie d’Alain Rubens, Le maître des insensés (Les empêcheurs de penser en rond, 1999).

Ian McEwan sur Tête de lecture

 

Délire d’amour

Ian McEwan traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux
Gallimard (Folio n°3494), 1999
ISBN : 2-07-041630-5 – 394 pages – 6,80 €

Enduring Love, parution en Grande-Bretagne : 1997

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