Que reste-t-il de la culture française ? – Donald Morrison
Publié par Yspaddaden le 13 décembre 2008
Donald Morrison est l’auteur d’un article qui défraya la chronique. Dans l’édition européenne du Time Magazine en date du 3 décembre 2007, cet ancien journaliste américain vivant en France osa écrire un article intitulé « La mort de la culture française » qui portait en chapeau ces mots (qui ne sont pas de lui) : « Qui peut citer le nom d’un artiste ou d’un écrivain français vivant qui ait une dimension internationale ?… OK. Mais ça va s’arranger« . Beaucoup de bruit dans le Landerneau, souvent porté par le ressentiment français à l’égard de l’hégémonie américaine. Comment un mangeur de hamburgers qui se gave de films d’action peut-il ainsi critiquer la fine fleur de la culture mondiale ? Oui vraiment, il y a de quoi s’interroger…
Aujourd’hui, Donald Morrison revient sur le sujet, en lui donnant plus d’ampleur et en tirant les conclusions de cette polémique à laquelle il était loin de s’attendre. Le constat de départ est pourtant le même : malgré l’importance de la culture intra muros (la France est le pays développé qui consacre la plus grande part de son PIB à la culture et aux loisirs), « la France est aujourd’hui une puissance vacillante sur le marché mondial de la culture« . Très peu de romans français traduits à l’étranger, des films « sympathiques mais insignifiants, et destinés au marché national« , et les derniers chanteurs populaires français à avoir fait le tour du monde s’appellent Charles Trénet, Edith Piaf et Charles Aznavour…
Je ne rapporterai ici que quelques données relatives aux livres et à la lecture, mais le bilan de Morrison est bien plus vaste. La très faible part de romans français exportés dans les pays anglo-saxons tiendrait au fait que « on ne trouverait plus d’auteurs français dotés d’un souffle suffisant pour se lancer dans un récit de grande ampleur » et que la littérature française est « devenue ésotérique, distante du monde réel et donc difficile à exporter » et ce depuis le milieu du XXe siècle et l’apparition du nouveau roman. Prose relâchée, narcissisme facile, pessimisme obligé, nihilisme stérile et incapacité à s’attaquer au monde réel, voilà les reproches les plus souvent faits à la littérature française actuelle.
Cette distance avec la réalité est aussi applicable au cinéma français. La production théâtrale contemporaine quant à elle se cantonne à un intellectualisme marqué aux tendances souvent claustrophobes, peu faites pour l’exportation« . Et en matière de musique, hormis Johnny Hallyday (un monument à lui tout seul), la seule à s’exporter à l’étranger est la techno « avec des groupes comme Daft Punk, Air, Justice et les DJ Laurent Garnier et David Guetta« . Vive la loi des quotas radiophoniques qui impose de diffuser 40% de musique française, mais pas forcément francophone…
La littérature, le cinéma, le théâtre, les arts graphiques… le constat est toujours le même : si la France a connu son heure de gloire, si elle a même été souvent un fer de lance, son influence mondiale est aujourd’hui réduite à une peau de chagrin, la seule disciple échappant au marasme étant l’architecture.
Après le constat, ses causes. Selon Morrison, ce déclin serait dû à plusieurs facteurs. L’un des principaux : « si le lustre de la culture française se ternit, c’est qu’elle est produite dans une langue fanée« . Puis le système scolaire qui néglige l’acquisition des connaissances au profit de l’épanouissement individuel et privilégie la fabrication d’élites (à quand les cours de creative writing dans les universités françaises ?) ; la méfiance génétique des Français à l’égard de tout ce qui connaît un certain succès commercial parfaitement résumée par cette phrase du sociologue Alain Quemin : « Pour les Américains, le succès d’un artiste sanctionne la qualité de son travail. A nos yeux, sa réussite signifie qu’il est trop commercial. Le succès est assimilé au mauvais goût. » L’arsenal français de quotas et de subventions ne servirait qu’à encourager la production d’oeuvres médiocres, la « bureaucratie culturelle » servant plutôt de frein que de tremplin au dynamisme créatif.
La vivacité culturelle nationale n’est ici pas remise en cause, c’est son prestige international qui l’est. Alors que l’intelligentsia hexagonale se gargarise d’exception culturelle, la culture française dans le monde se meurt, seules la mode et la gastronomie parvenant encore à peine à lui maintenir la tête hors de l’eau.
L’essai de Morrison est suivi d’un court texte d’Antoine Compagnon qui tente de se détacher du « réquisitoire américain contre la culture française » tout autant que du « plaidoyer français« . Globalement d’accord avec l’analyse de Morrison, il rappelle que les livres sur le déclin français, tous secteurs confondus, ont actuellement le vent en poupe, la France se faisant une spécialité de « la déploration culturelle, de la lamentation sur notre déclin« . Déplorons-le donc, la France n’est plus qu’une « puissance culturelle moyenne« , mais elle a jadis produit ces vers magnifiques, dont nous pouvons encore nous gargariser :
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
Que reste-t-il de la culture française ? suivi de Le souci de la grandeur
Donald Morrison et Antoine Compagnon
Denoël, 2008
ISBN : 978-2-20726044-9 – 204 pages – 13 €

Vaste et passionnant débat, un billet très intéressant ( avec un coq, ma foi, plutôt sympathique dans sa bétise ). Je suis un peu perplexe par ce qu’il se dit de la littérature française contemporaine » distante du monde réel « , ce n’est pas ce que je lis, au contraire ( mais je suis loin de suivre avec application les modes et nouveautés )
Il s’en prend surtout à l’autofiction, terme qui ne recouvre pas uniquement les livres qui se déclarent (déclaraient) comme tels mais aussi tout ce qui touche à l’histoire personnelle romancée ou à des fictions psychologiques ; en gros 70% de la production française
C’est le coq d’Astérix, que j’ai trouvé tout à fait en harmonie avec le propos…
Si je le vois à la bibli je le prends ! Merci de l’article … et du coq!
sûr qu’on peut se faire du souci pour le rayonnement de la cuture française dans le monde…
l’abandon d’une présence à travers les centres culturels français à l’étranger ne va pas arranger les choses
La culture états-unienne s’exporte aussi à grands coups de marketing et de publicité, ce à quoi rechignentles Français. Ceci étant, est-ce si important que le culture française rayonne internationalement. Nous sommes un petit pays riche 5 fois moins peuplé que les Etats-Unis avec une approche plus intellectuelle que mercantile de la culture à l’inverse de nos voisins d’outre-Atlantique, il est donc logique que la nôtre s’exporte moins. De plus, je ne crois pas que la culture des Etats-Unis soit proche du monde réel, pas du mien en tous les cas !
C’est que la France fut le phare de la culture mondiale et qu’elle est désormais supplantée par New York, Londres et Berlin, tout en se croyant encore influente. C’est ça qu’analyse Morrison, avec pertinence me semble-t-il. Et je te propose un petit test : quand paraitra la méga liste de Grominou compilant les top ten littéraires de dizaines de blogueurs et blogueuses, on comptera combien il y a de romans pour chaque pays et je parie ma chemise que les Etats Unis et l’Angleterre arriveront en tête et pas avec des livres blockbusters !
Exact, on apprend tous l’anglais à l’école, alors pour traduire l’islandais ou le mandarin, pas facile… Et les librairies étrangères se trouvent souvent à Paris… Mais heureusement que les blogs sont là pour élargir nos horizons et mettre parfois le doigt sur des auteurs que la presse écrite (et la télé aussi peut-être, je ne sais pas, je ne l’ai pas) passe sous silence. Et puis considérons qu’il est toujours plus facile pour le journaliste de base de parler de Fred Vargas que de Kadaré (je le prends lui parce que j’ai essayé de lire un de ces romans il y a peu, et j’ai pas pu !). Il y a cependant dans la revue « Transfuge » de bonnes idées étrangères à prendre, au milieu de tous les Anglo-saxons.
Je reagis à ta réponse à Yv. Il est clair que sur les blogs la littérature anglosaxonne domine, et dans les librairies également. Personnellement j’aimerais avoir le choix avec des livres contemporains européens, allemands par exemple… et au cinéma aussi. Mais la plupart du temps, on ne nous le propose même pas. Ce n’est pas que nous n’aimons pas la ou les culture(s) européenne(s), mais nous ne la(les) connaissons pas.
Il y en a d’autres C’est vrai qu’on a tendance à aller vers ce qu’on trouve facilement et vers ceux dont on entend parler, mais on découvre des perles sur les blogs parfois. Mais quant à l’exportation, je vois mal les Anglo-saxons traduire en anglais un bouquin qui n’aurait pas fait d’abord un carton ici. Et pour faire un carton, il faut de l’argent derrière pour la promo
Tout à fait d’accord, ce qui nous manque finalement, c’est d’avoir un réel choix. La plupart du temps, en tête de gondole, on trouve les Amélie Nothomb, Houellebecq et autres gros vendeurs européens … et les états-uniens. Quid des autres ?
Entierement d’accord. Mais lui parle de ce qui peut s’exporter et visiblement, l’intismisme se vend mal…
Pourquoi donc les anglo-saxons rechignent-ils ainsi « on ne trouverait plus d’auteurs français dotés d’un souffle suffisant pour se lancer dans un récit de grande ampleur » ?
Les américains aiment les romans, et les films de grande ampleur, d’accord. Mais est-ce là le sommet de l’art?
Les romans, et les films intimistes n’ont-ils pas une valeur égale ?
Affaire de mentalité donc, mais la qualité n’a rien à voir avec la mentalité, ni avec la mode.
C’est vrai que les Anglais sont très sensibles au « people », leur presse en témoigne. Et c’est bien dommage qu’il y ait peu de traductions du français, ça doit être surtout de la littérature classique. Mais on les aime quand même…
Merci pour ton article. Le débat a l’air très intéressant. En ce qui me concerne vivant en Angleterre depuis un certain temps maintenant c’est vrai que je constate très peu de littérature française dans le rayons des librairie. Mais il faut dire aussi qu’ici les gens sont encore plus sensible qu’en France à l’image du succès des vedettes de la télé. Les meilleures ventes de livres sont souvent les biographies des personnalités du showbiz. Donc je ne suis même pas sûre que ce soit une question de talent à ce moment là. Mais plutôt d’une culture où on a pas envie de découvrir l’inconnu de peur d’être déçu et on préfère le super connu pour prendre moins de risque, faire comme les autres et éviter les déceptions. Parce que c’est bien connu tout ce qui est très médiatisé est surment génial, sinon on en parlerait pas à la télé!
Il est vrai que l’on ne peut rayonner là où règnent les parasols. La culture française est certainement difficilement accessible aux USA faute de traductions et de sous titres, et d’enseignement de la langue : ils sont bien rares les Américains qui parlent français. Se suffisent-ils à eux-mêmes ? Il faut dire que l’Amérique est un melting pot culturel dans lequel on trouve de tout : ça ne donne peut-être pas envie de s’ouvrir vers l’extérieur, d’autant moins que les portes sont désormais quasi fermées…
J’ai trouvé votre billet très intéressant, les commentaires tout autant. Le rayonnement international d’une culture est-il forcément gage de sa qualité ? La question reste posée. Surtout quand on prend en considération « la dégradation des termes de l’échange ». Aux U.S.A., les bibliothèques ou dans les magazines, la part faite à la littérature étrangère (et pas seulement française) est bien faible. Au cinéma, les films étrangers n’ont pas droit au sous-titrage. Il y a une volonté de prédominance qui s’exerce de façon très quotidienne, je dirais presque très naturelle. Il est ensuite facile, pour les Américains, de déplorer la faible pénétration de la culture française en Amérique. Quand on se bouche les oreilles, on trouve vite les autres inaudibles.
Il y a bien longtemps (c’est ça le problème…) c’est le français qui donnait du vocabulaire à l’anglais. Aujourd’hui encore, tout ce qui touche au charme et à la séduction en général s’énonce en français, même de l’autre côté de l’Atlantique (bouquet, rendez-vous, fiancé…) : dans c’est cas-là, c’est classe de le dire en français…
Quelques réflexions :
- Il est vrai que la langue française a quelque chose de moribon. Petit défi : essayez de trouver un seul roman français écrit entre 1960 et aujourd’hui depuis qui ne contienne aucun anglicisme ou aucune référence à la culture américaine. On voue un culte à ce pays, mais en même temps on lui crache à la figure… Je te hais car je t’aime?
- D’ailleurs, plusieurs commentaires ci-dessus baignent dans les anglicismes liés à la culture (« people », « melting pot », « showbiz », etc.). Parler français, même pour les Français, serait-il devenu ringard?
- Le rayonnement d’une culture repose en majeure partie sur sa capacité à toucher les gens et à innover. Il y a ceux qui innovent, et ceux qui stagnent.
Je crois qu’il entend « autofiction » au sens large : autobiographies, récits personnels mais aussi textes intimistes (drames familiaux, conjugaux). Je ne sais pas si j’ai bien rendu son propos mais Morrison ne juge pas et il ne donne pas de leçons : il constate. Je crois qu’il aime vraiment la culture française et qu’il se désole de la voir se rabougrir, ce qui est tout de même assez vrai à mon avis. Mais tu as raison, les Américains ne se donnent pas les moyens de découvrir les autres, ils se satisfont de ce qu’ils produisent, et un jour viendra aussi où ce cercle fermé ne rayonnera plus ailleurs.
intéressant, comme le disaient justement Georges F, les films français ne sont pas distribués aux états unis pas plus que les films d’autres nationaltés – il n’y a de place que pour la production nationale (même les films anglais peinent à se faire distribuer ce n’est donc pas qu’une question de langue)Quand un film fait un carton ici et qu’il pourrait plaire, on en fait immédiatement un remake us (parfois on demande au réalisateur français de faire son propre remake !) tout ça pour dire que je ne sais pas si c’est la littérature française (européenne ?) qui s’exporte mal ou si c’est la culture américaine qui importe mal ! Car si ça se passe comme ça pour les film pourquoi serait-ce différents pour les livres… seuls les américains très cultivés parlent une seconde langues (a l’exception de l’espagnol peut être) et ceux là lisent des livres étrangers y compris traduits, et fréquente les festivals de films du monde(comme celui de montréal) qui sont comme je l’ai souvent entendu regretter par des spectateurs américains les seuls endroits où ils peuvent voir « d’autres » films …
et sinon l’autofiction représente vraiment 70% de la production nationale, j’en suis baba… j ne pensais pas que c’était à ce point !
Merci pour ces précisions.
réponse aux propos de DM (le monde du 30/11/08)
théâtre : Le théâtre du Nord-Ouest à Paris présente des pièces classiques et contemporaines avec choix accessible à tous. Le seul théâtre à programmer l’intégralité d’un auteur : Claudel, Molière…