L’affaire de Road Hill House de Kate Summerscale

Le 30 juin 1860, le petit Saville Kent, trois ans, est assassiné dans sa maison de Road Hill House, dans le Wiltshire. Parce qu’il appartenait à la moyenne bourgeoisie et parce que Scotland Yard et ses fameux détectives venaient de voir le jour, ce fait divers a eu des répercussions sur la société victorienne et au-delà, sur la littérature.

C’est Jack Whicher, un des huit premiers policiers de Scotland Yard qui est chargé de l’enquête, mais malheureusement quinze jours après le drame. Des preuves ont déjà disparu, des bouches se sont déjà ouvertes puis refermées… Difficile travail d’investigations, d’autant plus que la police locale ne voit pas d’un très bon œil l’intervention de la police londonienne dans son travail.

Mais ce sont surtout la famille et les individus qui vont être choqués par le travail de Whicher. Jusqu’alors, le policier anglais était guidé par des sentiments « de décence et de délicatesse ». Avec Whicher s’ouvre l’ère des fouineurs qui investissent les maisons, questionnent les pères de famille, les jeunes filles, les domestiques. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Whicher ose soupçonner la bourgeoisie victorienne de meurtre, et donc de turpitudes et de sentiments et actes violents. La société est ébranlée dans ses fondements :

D’ordinaire, face à une affaire de meurtre non éclaircie, le public craignait que le tueur ne récidivât. Ici, en revanche, la crainte était qu’il pût avoir un double au sein de n’importe quel foyer. L’affaire venait saper l’idée même qu’une maisonnée renfermée sur elle-même était sûre et sans danger. Jusqu’à ce qu’elle fût résolue, une mère anglaise dormirait mal, hantée par la pensée que sa maison abritait peut-être un infanticide en puissance – ce pouvait être son mari, sa bonne d’enfants, sa fille.

L’affaire fut cependant résolue par Whicher lui-même, mais ses conclusions étaient si scandaleuses qu’on ne les retint pas et qu’il finit sur la touche. Il fallut attendre les aveux de l’assassin pour reconnaître leur bien-fondé.

Ceux qui voudront lire un roman policier seront certainement déçus. Il s’agit en fait beaucoup plus d’une enquête sociale qui met à jour la société victorienne, sa justice à plusieurs vitesses, la toute puissance de la bourgeoisie, et la mise en place d’un nouveau système policier qui fait fi des classes sociales. L’enquêteur s’immisce au sein des foyers et des familles, au nom de la vérité et contre son propre intérêt. On s’insurge, on est choqué de découvrir l’envers du décor…

Kate Summerscale évoque beaucoup d’autres enquêtes parallèles à celle-là, elle décortique le travail de la police, offrant un portrait très précis de Jack Wicher et de ses successeurs. Beaucoup d’archives policières sont sollicitées, beaucoup d’articles de journaux d’époque.

De plus, on assiste à la naissance du roman policier victorien puisque l’auteur ne se prive pas de convoquer William Wilkie Collins, Charles Dickens ou bien encore Mary Elizabeth Braddon.

Enquête littéraire et reconstitution policière plus que roman, L’affaire de Road Hill House est avant tout à mes yeux un témoignage social, un état des lieux de la société victorienne saisie à l’apogée de l’industrialisation et de l’émergence de la classe sociale de la moyenne bourgeoisie, de la montée en flèche du journalisme (plus de sept cents journaux sont alors disponibles) et de la naissance de la police d’investigation.

 
L’affaire de Road Hill House

Kate Summerscale traduite de l’anglais par Eric Chédaille
Bourgois, 2008
ISBN / 978-2-267-01981-0 – 523 pages – 25 €

The Suspicions of Mr Whicher, parution en Grande Bretagne : 2008

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