L’amour au jardin de Jean-Pierre Otte

amour au jardinJe suis née à Créteil un jour pluvieux de mai, il y a déjà des lustres. A Créteil, point d’herbe, point de fleurs, quelques improbables mouches mutantes et aussi des moustiques, l’été. C’est vous dire si Dame Nature et moi n’étions pas destinées à nous entendre. Moi j’aime le béton, le bruit des voitures et les odeurs d’essence… Eh oui, il faut bien quelques citadins consentants…

C’est vous dire aussi si L’amour au jardin me laissait perplexe, rien qu’au titre. Parce que bon, si je connais les tulipes, les roses et les dahlias, faudrait quand même pas m’en demander plus ! Et pourtant, ô magie du verbe, vive la Belgique, dès la première nouvelle de ce ravissant recueil, j’ai été conquise. Mais bon, on ne s’emballe pas, je ne peux toujours pas vous dessiner une cétoine, de l’aconit ou du muscarit…

Imaginez des fleurs qui se déguisent en abeilles pour attirer le bourdon ! Si c’est pas pervers ça ! Et ce pauvre bourdon qui s’échine sans se rendre compte qu’il chevauche une orchidée : c’est formidable, non ?! Et puis ces dames qui dévorent leurs amants… on connaît bien sûr la mante religieuse, mais il y a aussi le carabe doré. Comment ça vous ne connaissez pas le carabe doré !? Eh bien moi non plus, enfin je veux dire, pas personnellement, mais j’ai bien dû en écraser quelques-uns lors de mes rares promenades champêtres…

Figurez-vous qu' »en avril-mai, le jardin n’est plus qu’un champ de la copulation, un lieu de débauche, une chorégraphie  de l’amour prompt ou, au contraire, délicat, étiré, subtil. » Moi j’aurais dit un gigantesque lupanar, mais Jean-Pierre Otte a le verbe poétique et c’est à « l’intimité magnifique de la fleur » et de la faune printanières qu’il nous initie en quelques textes qui touchent parfois au mysticisme. Ses héros sont à ce point anthropomorphisés qu’on finit par ne plus savoir de quoi il est question. Devinez un peu : « La réception fut parfaite et les hôtes nombreux à répondre à l’invitation d’un cocktail délicat. A travers les attouchements des petites trompes affairées dans ses parties intimes, la fleur connut des sensations inédites, un chatouillis d’excitation qui était loin d’être désagréable, et surtout elle recueillit une forme de petite vanité ou de gloire dans le succès de sa séduction. Il lui semblait, dans le frémissement, s’éveiller à une vie toute nouvelle dont elle s’affolait un peu.« 

Je n’avais jamais entendu parler d’une primevère en ces termes, ni d’aucune autre fleur d’ailleurs. C’est que sous la plume de Jean-Pierre Otte, le jardin devient d’une incroyable sensualité, d’une émotion voluptueuse.

Des mots précis, une langue raffinée, un humour sous-jacent et me voilà binette en main prête à faire de ce terrain vague qui entoure ma maison ce qu’il aurait toujours dû être : un jardin !

 
L’amour au jardin

Jean-Pierre Otte
Phébus (Libretto n°110), 2002
ISBN : 2-85949-834-7 – 151 pages – 6,90 €

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