Mysterious Skin de Scott Heim

Mysterious Skin« L’été de mes huit ans, cinq heures de ma vie ont disparu. Je ne me l’explique pas. Je me souviens de deux choses : d’abord, j’étais assis sur le banc pendant le match de base-ball de 19 heures ; ensuite, je me suis réveillé dans le vide sanitaire sous la maison, vers minuit. Ce qui a bien pu se passer durant ce laps de temps reste flou« . C’est la première phrase du roman ; voici la dernière : « Mais la réalité est tout autre« .

Entre les deux, Brian cherche, il veut savoir ce qui s’est passé ce jour-là, pourquoi il a oublié. Il s’est construit une histoire, un enlèvement par des extra-terrestres, qui lui permet de remplir les blancs de sa mémoire et de focaliser sur l’espace, l’ailleurs, là où il n’y a pas d’entraîneur de base-ball qui distribue des bonbons et de l’argent aux petits garçons qu’il emmène chez lui.

Les questions que se pose Brian, Neil en a les réponses : il était consentant lui, du moins s’en persuadait-il, heureux d’être l’objet d’amour de cet homme admiré. Mais Brian et Neil ne se connaissent pas, celui-ci évoluant dans les milieux gays dès son plus jeune âge, pour finir par se prostituer dans un besoin insatiable de sexe et d’hommes toujours plus vieux que lui. Neil assume son homosexualité avec effronterie, avec arrogance même, multipliant les expériences, se grisant de délinquance, tandis que Brian est toujours plus seul, assailli par des rêves qu’il raccroche désespérément à son histoire d’extra-terrestres.

Alternant les points de vue des deux garçons et de leurs proches, autant dire que Scott Heim nous propose un livre dont la lecture n’est pas de tout repos. Les descriptions sont nombreuses et froides de ces actes sexuels révoltants quand il s’agit d’enfants. Rien n’est épargné au lecteur, mais le plus perturbant reste l’attitude de Neil, enfant de huit ans qui pousse l’admiration jusqu’à la soumission et se dit pleinement heureux. On comprend l’attitude de Brian, traumatisé par cette expérience, alors que Neil déroute. C’est qu’il emprunte un autre chemin, tout aussi destructeur, si ce n’est plus, pour signifier une vie brisée.
A aucun moment l’auteur ne s’attendrit, jamais il ne cherche le larmoyant pour décrire le sort d’enfants victimes de pédophiles. Au contraire. Il n’est jamais question de violence ou de souffrance entre Neil et son entraîneur, mais de douceur, de tendresse. C’est extrêmement troublant parce qu’à l’encontre de ce qu’on voudrait lire. Quelque chose à voir sans doute avec la beauté de la violence qui peut certes choquer, en tout cas interroger.

On touche à l’insupportable et pourtant on lit, parce qu’on est au coeur du problème, de l’ambiguïté, bien au-delà de la simple révolte. En accompagnant ces deux enfants, puis adolescents, complètement seuls face à leur traumatisme, on a plus envie de comprendre que de hurler. Comment peuvent-ils vivre, raccommoder leur vie, appréhender la sexualité… L’auteur ne fournit pas de réponses : il expose et interroge. Un film a été tiré de ce roman, que sans doute je ne verrai pas…

Mysterious Skin

Scott Heim traduit de l’anglais par Christophe Grosdidier
J’ai Lu, 2007
ISBN : 978-2-290-35499-5 – 344 pages – 6,70 €

Mysterious Skin, parution aux Etats-Unis : 1995

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