L’histoire de l’oubli de Stefan Merrill Block

histoire de l'oubliLa maladie d’Alzheimer : un sujet grave, voire plombé, susceptible de tomber dans le tire-larmes au moindre excès de pathos. Pas un livre pour moi a priori. Et pourtant, j’ai bien fait de m’intéresser au premier livre de ce jeune auteur américain de vingt-six ans qui parvient à éviter tous les écueils, introduisant même quelques notes de légèreté dans son histoire très habilement menée.

Trois voix se partagent le récit de L’histoire de l’oubli : celle d’Abel qui raconte son histoire des années 50 à nos jours ; celle de Seth, adolescent de quinze ans dont la mère souffre d’une forme rare de la maladie : la variante EOA-23 de l’Alzheimer familial à début précoce ; et les bribes d’une histoire enchantée, celle du royaume d’Isidora, que les victimes de cette maladie se racontent depuis très longtemps.

On ne sait pas au départ quels liens lient Abel et Seth, ce n’est que progressivement et habilement que l’auteur sème des indices qui permettent au lecteur de tisser la toile de cette belle et tragique histoire familiale. Seth est le principal artisan de cette chronique, lui qui cherche à comprendre comment se transmet le gène coupable. Le nez dans les livres puis, en menant sa propre enquête auprès des malades et de leurs proches, il comprend que tous descendent d’un seul et unique personnage, Alban Mapplethorpe, une aberration de la Nature, fruit d’un triste hasard.

[pullquote]Sur un ton humoristique, Stefan Merrill Block nous conte les multiples aventures amoureuses de ce lord malheureusement très prolifique en rejetons. [/pullquote]Il pouvait d’un jour sur l’autre promettre ciel et terre à la même femme que la veille, et jurer sans mentir qu’il n’en avait jamais culbuté d’autres. Certains de ses enfants illégitimes héritèrent du gène dénaturé, d’autres pas. Sa descendance s’éparpilla aux quatre coins du monde, jusqu’aux Etat Unis et à la famille de Seth. Mais avant de remonter si loin dans sa généalogie, le jeune garçon doit en apprendre plus sur sa propre mère qui n’a jamais parlé de sa jeunesse, pas même à son mari. Quant à la vie de Seth, elle a tourné autour de son unique amour, celui qu’il voua à Mae, la femme de son frère Paul. Lui Seth le difforme, le bossu, n’a jamais cessé d’aimer cette femme que son mari n’honorait pas, jusqu’à lui faire un enfant alors que celui-ci était à l’armée.

Peu à peu les liens se tissent, l’histoire de la maladie se dessine et les personnages s’animent d’une ampleur saisissante. Alors qu’ils sont des gens comme tout le monde, le jeune Seth et le vieil Abel gagnent par leur force de caractère un statut de héros tout en restant humbles et humains.

J’ai beaucoup apprécié que l’auteur de L’histoire de l’oubli ne profite pas de situations dramatiques pour faire pleurer son lecteur avec des scènes insupportables de déchéance. Certaines sont assez dures, mais d’une grande dignité et j’ai envie de citer un passage assez long qui traduit bien à mon avis le registre subtil de cet auteur. Seth se rend chez un homme qu’il ne connaît pas porteur de la maladie. En entrant, cet homme lui remet une feuille sur lequel il a écrit :

Bonjour. Je m’appelle Conrad Hamner. Merci pour votre visite. Je sais que ça peut sembler terriblement ridicule et collet monté, mais je demande à tous mes visiteurs de remplir ce questionnaire. En juillet 1996, on a diagnostiqué chez moi une anomalie génétique rare : l’Alzheimer familial. Ma mémoire étant affectée, veuillez me pardonner mes étranges remarques et ne pas vous vexer si j’oublie complètement qui vous êtes. La conversation devenant de plus en plus difficile pour moi, je garderai sous mes yeux cette fiche pendant notre conversation, afin que nous puissions communiquer au maximum de mes capacités. Au cas où vous décideriez de revenir me voir, je conserverai ce document afin que toute trace de notre contact ne s’efface pas. Je suis heureux de vous rencontrer et vous remercie de votre compréhension.

Je trouve absolument bouleversante la façon dont Merrill Block parvient à traduire le désespoir de cet homme conscient de sa déchéance et qui essaie de garder sa dignité. Comment faire comprendre qu’on n’est pas gâteux, ni fou, qu’on a encore un cerveau en état de marche et qu’on peut communiquer avec autrui si chacun fait un effort…

Et tout le livre est comme ça : digne et poignant. Et comme en plus il est habilement construit, je suis sûre que nous avons là un auteur qui n’a pas fini de faire parler de lui.

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L’histoire de l’oubli

Stefan Merrill Block traduit de l’anglais (américain) par Valérie Malfoy
Albin Michel, 2009
ISBN : 978-2-226-19062-8 – 361 pages – 20 €

The Story of Forgetting, parution aux Etats Unis : 2008

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