Douce Tamise de Matthew Kneale

Douce TamiseLondres, 1849. Joshua Jeavons jeune ingénieur ambitieux souhaite révolutionner la capitale grâce à son projet d’assainissement. Il faut dire que l’industrieuse et populeuse capitale en a bien besoin. D’autant plus que s’y abat cet été-là, une épidémie de choléra qui au final fera quatorze mille victimes. Mais d’où vient le virus et quel agent propage les miasmes ? L’air délétère, sursaturé de puanteurs ? La Tamise qui, au plus bas en raison de la chaleur, ressemble à un fleuve de boue ? Ou tout simplement la promiscuité régnant dans des quartiers surpeuplés et miséreux ? « Un visiteur contemporain aurait trouvé que la ville ressemblait beaucoup à une capitale du tiers monde d’aujourd’hui ayant du mal à digérer l’afflux quotidien d’immigrants en provenance des campagnes. La population décupla en cinquante ans. Les moyens de transport, le nettoyage des rues, la construction de logements et d’écoles, le système des égouts, toutes ces vertèbres du squelette urbain n’étaient pas à la hauteur des besoins grandissants des  habitants. »

Il n’y a donc pas pénurie de travail pour un homme ambitieux comme Joshua Jeavons. Mais le jeune homme n’est rien, ou pas grand-chose, et il doit donc commencer par faire ses preuves. Le presque hasard met sur sa route Isobella Moynihan, fille de son éminent ingénieur de patron. Voilà notre narrateur heureux et prêt à affronter le monde. Sauf  que sa jeune et fraîche épouse se montre extrêmement réticente à son égard. D’abord patient, Joshua s’interroge de plus en plus sur ses réserves, d’autant plus qu’il reçoit des lettres anonymes lui enjoignant de mieux la surveiller. Jusqu’au jour où, à l’issue d’un souper qui aurait dû signer son intronisation parmi les grands noms du Comité métropolitain des égouts, Isobella disparaît sans laisser de trace. Commence alors la lente déchéance du jeune Jeavons qui va tout mettre en œuvre pour la retrouver, vendant tous ses biens et parcourant les égouts les plus insalubres de la capitale britannique.

Racontée ainsi, cette histoire a, à mon avis, tout pour plaire. C’est parce que je la fais courte. L’auteur lui a choisi la version longue, et c’est bien dommage. Certains épisodes sont longs, trop longs, d’autant plus qu’ils n’ont pas toujours de lien direct avec l’une ou l’autre intrigue, l’aboutissement des projets de Jeavons ou la disparition de sa femme. Certaines scènes sont décrites comme si elles allaient avoir une importance capitale pour la suite alors que pas du tout. Je prendrai l’exemple de la descente aux égouts : elle est bien sûr liée aux recherches relatives à la propagation du choléra, tout en marquant la déchéance sociale du narrateur. Cependant, elle dure très longtemps sans pour autant être aussi grandiose qu’elle aurait pu. Sous d’autres plumes, nul doute que le livre lui-même serait devenu nauséabond, et que la fange aurait commencé à suinter des pages. Or, je ne trouve pas à Matthew Kneale de talent particulier pour les descriptions des bas-fonds qui trouvent ailleurs des peintres bien plus habiles. L’auteur semble plus à l’aise dans la veine psychologique, même si les deux intrigues, sans lien entre elles, n’aident pas à la profondeur des personnages. On en saura finalement bien peu sur Isobella.

Le grand intérêt du roman tient surtout à la description de Londres en proie au choléra, aux mesures prophylactiques mises en oeuvre et à l’incurie des autorités en matière sanitaire, à commencer par l’évacuation des ordures ménagères. Inspirés d’épidémies réelles, les faits sont très documentés et soulignent les faiblesses des pouvoirs publics ainsi que la compromission d’hommes influents.
Un livre qui retiendra donc mon attention plus pour sa valeur documentaire et historique que pour ses qualités romanesques.

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Douce Tamise

Matthew Kneale traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte
Belfond, 2003
ISBN : 2-7144-3875-X – 385 pages – 20 € (existe en poche)

Sweet Thames, parution en Grande Bretagne : 1992

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