Seul ce qui brûle de Christiane Singer

Seul ce qui bruleJ’ai été très tentée par l’intrigue de Seul ce qui brûle car elle s’appuie sur une nouvelle de l’Heptameron de Marguerite de Navarre, recueil lu il y a quelques années alors que je préparais (et ratais) l’agrégation de lettres. C’est un très beau recueil de nouvelles, très enjoué et merveilleusement écrit, principalement axé sur les relations amoureuses. Je vous le recommande car c’est avec plaisir que j’ai relu la nouvelle qui a inspiré Christiane Singer, intitulée « Punition plus rigoureuse que la mort d’un mari envers sa femme adultère ».

En Allemagne, le sieur de Bernage, envoyé par le roi de France Charles VIII, loge par hasard chez un gentilhomme, (que Christiane Singer nomme Sigismund d’Ehrenburg). Lors du souper, il rencontre sa femme, le crâne rasé. Le gentilhomme raconte au sieur de Bernage qu’il l’a surprise avec un autre homme et que depuis lors, il la tient cloîtrée dans sa chambre et la force à boire à chaque repas dans le crâne de son amant qu’il a assassiné.

De cette sombre histoire, Christiane Singer tire un court roman d’amour et de passion. Tout commence par une lettre que quelques temps après cette visite, Sigismund d’Ehrenburg envoie au sieur de Bernage. Il lui raconte son incroyable passion pour sa femme, l’amour déraisonnable qu’elle lui a inspiré et l’insupportable douleur de la trahison. Mais il lui explique aussi comment, grâce aux quelques mots de compassion qu’il a prononcés, d’Ehrenburg est revenu vers sa jeune femme et vers l’amour. C’est un texte vraiment magnifique qui dit l’amour d’un homme, sa faiblesse et sa déraison.
« Je crois que si nous sommes sur terre, c’est parce que la magnificence du jardin d’Eden ne nous était pas supportable. Comprenez-moi : c’est l’énergie de la vénération lorsqu’elle est devenue trop aiguë qui brûle les nerfs de l’homme. Ce n’est ni le dépit ni la malveillance – oh non ! -, c’est la vénération chauffée à blanc qui le fait meurtrier. »
C’est un texte vraiment très beau, dans une langue élégante et maîtrisée, le texte d’un homme amoureux dépassé par trop de passion.
Le texte suivant est celui d’Albe, sa femme, qui parait plus fade en comparaison. Elle y raconte sa jeunesse, son mariage, sa faute et sa captivité. La langue est toujours aussi belle, mais le contenu est plus attendu, il n’a pas la puissance passionnelle de celui de son mari : « Que la femme pût juger l’homme auquel elle appartient allait à l’encontre pour moi de toutes les lois du vivant. » Suivent deux autres textes des mêmes, très émouvants eux aussi, mais qui n’ont pas la force du premier selon moi.

J’ai trouvé le premier texte si beau qu’il fait ombrage aux suivants. Pourtant, le roman est une très belle histoire d’amour, de folie, de patience et d’espoir. Le XVIe siècle lui donne une puissance et une poésie qui n’entravent pourtant en rien son éternelle modernité. L’amour de Sigismund touche au sublime parce qu’il est à la fois sa force, sa vie et sa faiblesse. Le parcours de cet homme, fragilisé par une femme, transfiguré par l’amour, consumé par la jalousie porte au coeur de l’amour, des sentiments, de la passion masculine qui s’exprime sans s’expliquer. C’est un texte très fort, vraiment marquant.

Alors que je lis avec bonheur ce roman, je découvre que l’auteur est morte d’un cancer foudroyant et qu’elle a obtenu le prix de la langue française. Ce qui ne m’étonne pas car c’est un vrai bonheur de la lire, son écriture est distinguée sans être précieuse, ample sans être épuisante, efficace sans être économe. Bref, cette lecture fut un vrai plaisir, une émotion aussi, que je vous invite à partager.

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Seul ce qui brûle

Christiane Singer
Albin Michel, 2006
ISBN : 9782226173379 – 160 pages – 14,70 €

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