Un Juif pour l’exemple de Jacques Chessex

Un Juif pour l'exempleAh, la Suisse ! Ses vaches, son chocolat, ses banques, quoi de plus paisible ! L’écrivain suisse Jacques Chessex a peut-être décidé de briser cette image d’Epinal. En tout cas, après son Vampire de Ropraz qui mettait en lumière les pratiques nécrophiles d’un hameau tranquille au début du XXe siècle, le voilà nous racontant ses propres souvenirs d’enfance, pendant la Seconde Guerre mondiale à Payerne où il naquit en 1934.

Payerne, 1942, « les lieux sont beaux, d’une intensité presque surnaturelle […]. Campagnes perdues, forêts vaporeuses à l’odeur de bête froide à l’aube, vallons giboyeux déjà pleins de brume, harpes des grands chênes à la brise tiède. » La guerre ? Elle est ailleurs, la Suisse ne craint rien, son armée vaincra si besoin. Pourtant, le mal est déjà là et depuis des années, les partisans de la renaissance intérieure appellent à l’ordre nouveau promu par les voisins allemands. Les sympathisants du parti national socialiste sont regroupés en un groupuscule clandestin mais très actif. C’est que les répercussions de la crise des années 30 ont fait monter le nombre des chômeurs à dix pour cent de la population : « mécontentement, pauvreté, viol, ivrognerie, accusations opiniâtres« , il faut un responsable, tout désigné par les Allemands. C’est qu’à Payerne, la haine antisémite a son chef, le pasteur Philippe Lugrin, « un antisémite forcené membre de la Ligue Vaudoise, puis du Front, puis de l’Union nationale, qui a choisi le territoire de la Broye pour s’infiltrer parmi les chômeurs, les petits paysans ruinés et les ouvriers menacés de perdre leur emploi. » Les sympathisants du fascisme ne manquent pas à ses réunions, au premier rang desquels Fernand Ishi qui avec quelques autres ont prêté serment au parti nazi. Paisible la Suisse ?
Au printemps 1942, Ishi et sa bande décident passer à l’acte car il est temps de montrer au monde comment il faut traiter les Juifs. On choisit une victime, Arthur Bloch, marchand de bestiaux bernois, on organise un guet-apens, on l’assassine puis on le découpe en morceaux avant d’immerger ses restes dans le lac de Neûchatel. La bande des cinq est rapidement arrêtée et jugée. A aucun moment ses membres ne manifestent de regrets, au contraire, tous sont fiers de faire progresser la cause.

Le fanatisme, la violence et la bêtise ont présidé à l’assassinat d’Arthur Bloch. Sans luxe de détails et d’une façon assez froide, Chessex se penche sur la honte de son pays, celle que l’on veut taire, mais qu’il est pourtant préférable d’exorciser. Il va à l’essentiel du drame.

On peut regarder une vidéo documentaire datant de 1977 (Les archives de la Télévision Suisse Romande). Un journaliste suisse rencontre alors les protagonistes de cette histoire, habitants, commerçants, avocats et même un des accusés reconnu coupable. Je vous recommande très vivement cette vidéo de quatre-vingts minutes, très instructive. On comprend en la voyant que Jacques Chessex a certainement puisé aux témoignages de ces acteurs du drame, alors vivants, pour écrire son roman.

L’écrivain intervient d’ailleurs lui-même dans ce documentaire où il déclare : « …ces assassins auxquels je n’en veux absolument pas, le pardon, la réconciliation dans mon coeur et dans mon esprit son absolus, mais ils me font peur encore. » Propos assez troublants à mes yeux : qu’a-t-il lui, Jacques Chessex à pardonner ou pas à ces bouchers ? Mais le temps a passé depuis 1977 et aujourd’hui dans son livre, il écrit : « Quand Jankélévitch déclare imprescriptible tout le crime de la Shoah, il m’interdit  d’en parler hors de cet arrêt. L’imprescriptible. Ce qui ne se pardonne pas. […] Je raconte une histoire immonde et j’ai honte d’en écrire le moindre mot. »
Jacques Chessex n’est certainement pas aussi apaisé qu’il le déclarait alors, peut-être n’a-t-il pas réussi à se débarrasser des spectres de son enfance. Ou peut-être que ses propos de 1977 pourraient porter à confusion et n’être pas aussi significatifs (vendeurs ?) que ceux de Jankélévitch…

Jacques Chessex sur Tête de lecture.

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Un Juif pour l’exemple

Jacques Chessex
Grasset, 2008
ISBN : 978-2-74351-4 – 102 pages – 11.90 €

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