Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Et que le vaste monde poursuive sa courseEcrivain irlandais, Colum McCann choisit le New York des années 70 comme cadre de son dernier roman. L’Amérique de Nixon, du scandale du Watergate, de l’après Vietnam. Autant dire l’Amérique des perdants, des blessés, des survivants. Pour l’évoquer, McCann brosse quelques portraits, des hommes et des femmes le plus souvent brisés par la vie et dont les destins vont se croiser. Le fil conducteur entre eux, c’est celui tendu par un funambule entre les Twin Towers ; autant dire un fil entre hier et aujourd’hui.

Je n’avais jamais lu de roman de Colum McCann et j’ai été vraiment déçue, au point de ne pas achever ce livre. Le premier portrait qu’il brosse, celui d’un prêtre du Bronx venu d’Irlande pour soulager les plus paumés est le seul qui m’ait un tant soit peu intéressée. Le suivant est celui d’une mère dont le fils est mort au Vietnam. Pour garder la tête hors de l’eau, elle rencontre d’autres mères qui ont perdu un fils, des femmes socialement très en dessous de sa condition. Le style de ce portrait m’a agacée en deux pages, phrases très courtes, nominatives, voire moins :

Suffit. Assez. Prendre ce plateau. Ne pas tout gâcher. Superbe, le sourire de Gloria. Magnifiques, les fleurs.
On.
Y.
Va

J’ai beaucoup de mal à lire ce genre de texte.

On rencontre dans le troisième chapitre le couple qui a provoqué un accident dans le premier, d’anciens artistes qui ont brûlé la vie par les deux bouts, détestables, et dont la femme s’humanise en touchant la misère du Bronx. Puis une deuxième partie qui s’ouvre sur l’interminable entraînement du funambule et continue par le personnage d’un jeune adolescent qui photographie les tags new-yorkais, puis une bande de types, informaticiens qui piratent les réseaux téléphoniques et appellent Manhattan pour se faire raconter la progression du funambule : c’est sans fin…

On passe trop vite d’un personnage à un autre pour les comprendre vraiment, ils restent des inconnus dans un monde qui les broie. Et puis je n’aime pas ce style, je le trouve très lassant. Quand vient le tour de la mère de la prostituée morte dans le premier chapitre, j’abandonne, page 285 :

A dix-sept ans, j’avais un corps qu’Adam il aurait largué Eve. Une bombe, que j’étais. De la première bourre, sans déc. Tout à la bonne place. Des jambes d’un kilomètre de long, un cul à prier Dieu. Adam, il aurait dit : – Eve, je me barre, ma chérie. Et Jésus, quelque part au ciel, il aurait ajouté : – Adam, t’as une veine de cocu.

Se mettre dans la peau d’une prostituée noire américaine des années 70 quand on est un écrivain irlandais blanc aujourd’hui n’est pas donné à tout le monde, en tout cas pas à Colum McCann. Cette écriture est trop clinquante, trop outrée et quel que soit le personnage qu’il incarne, je n’adhère pas…

Que cherche Colum McCann ? Faire un portrait de l’Amérique des perdants, des immigrés victimes du système, d’un pays bigarré et cosmopolite bâti sur la peine, l’exploitation, la misère des petites gens ? Je ne sais pas. Pour moi, tout est beaucoup trop démonstratif et systématique. La grande Histoire d’un côté, les destins de la foule de l’autre et juste un funambule pour les relier, autant dire un exploit éphémère au-dessus du vide. Si le funambule arrive à traverser alors peut-être y a-t-il un avenir pour l’Amérique après le Vietnam, après Nixon… S’il fait des pirouettes au-dessus du vide qu’est devenue l’Amérique, c’est qu’il y a un moyen de se moquer du rien, du non sens, des espoirs perdus… Et aujourd’hui que les tours ne sont plus, de quel fol exploit l’Amérique a besoin pour rêver encore… C’est bien tenté, mais c’est raté…

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Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Colum McCann traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre
Belfond, 2009
ISBN : 978-2-7144-4506-3 – 435 pages – 22 €

Let the Great World Spin, publication aux Etats Unis : 2009

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