Les veilleurs de Vincent Message

Les veilleursAutant commencer pas là : la lecture de ce premier roman de Vincent Message n’est pas aisée. J’ose même dire qu’elle est ardue tant l’auteur nous entraîne dans des contrées obscures du récit et de l’esprit.

Le pitch de départ est cependant assez simple, tout commence comme un roman policier. Un homme, Oscar Nexus, est descendu dans la rue et a abattu trois personnes. Mutique lors de son procès, il a été condamné à la prison à perpétuité. Cependant, certains pensent qu’il est fou et que c’est donc dans un hôpital psychiatrique qu’il devrait être enfermé. De son côté Drake, le gouverneur de Regson, pense que ces meurtres ne sont pas dus au hasard puisque l’une des victimes était sa maîtresse : on l’aurait tuée pour nuire à sa réélection. Il charge donc Rilviero, ancien flic oeuvrant désormais dans la réinsertion, d’enquêter sur Nexus. Le docteur Traumfreund fait entrer Nexus dans sa clinique, puis décide avec Rilviero de le cloîtrer dans l’Aneph, une maison très spéciale, loin de tout, qui a la capacité de changer à volonté. Ils se  retrouvent donc à cinq, le docteur, l’inspecteur, Nexus et deux gardiens, enfermés. Nexus reste muet dans un premier temps, puis il commence à raconter ses rêves.

Et c’est là que tout se complique dans ce roman de Vincent Message. Car Nexus a cessé de rêver depuis l’accident. Car ce qu’il raconte emmène le lecteur loin, très loin de l’intrigue principale, en des contrées étranges qu’il nomme le Séabra, au bord du soulèvement, dans une sorte d’Amérique du Sud parsemée de groupuscules activistes. Traumfreund et Rilviero peinent à l’écouter, et il faut bien l’avouer, le lecteur aussi. Mais Nexus déclare :

Pirmis aussi, c’est assez long à raconter. Je sais que nous n’avons pas l’éternité  devant nous. Qu’est-ce que vous diriez de prolonger nos séances ? Je m’en sens capable maintenant, je suis en meilleure forme. Surtout, je préfère ça à saboter le travail  : tous les détails sont importants, et dans la ligne de mire, au bout, il y a mon crime. Vous le voyez ? Vous êtes tout à fait au courant. J’ai tué à cause de mes rêves. A cause des événements que j’ai vécus avec Calder et Van Goyen dans le Nord. On ne m’a pas laissé le choix.

Soit. Le lecteur de Vincent Message a le choix lui, entre arrêter et continuer, et j’avoue que j’ai été plusieurs fois au bord de la rupture. Parce que c’est long, très long, et que si l’auteur se plaît à beaucoup d’érudition, à un texte labyrinthique et énigmatique, le lecteur lui n’a rien, si ce n’est une curiosité fortement aiguisée par quelques habiles indices semés çà et là :

Plusieurs personnes intelligentes affirment que l’homme n’est pas une chose en soi mais une histoire qu’il se raconte à lui-même. On pourrait de la sorte construire sa vie par la parole. Je n’ai aucun moyen de savoir si cette proclématie est vraie. Si je décide d’admettre, ça me laisse de la marge : je suis un homme capable de parler longtemps, de mettre sur pied des dizaines d’histoires minuscules ou de leur servir le Grand Récit. Je ferai de Nexus ce que je souhaite, jamais ce qu’ils attendent de moi. Avouons : je m’y suis pris très en avance. J’ai déjà commencé.

Heureusement pour moi, j’aime les histoires de fous, les histoires alambiquées, les récits de rêves qui se mêlent à la fiction jusqu’à perdre son lecteur dans un texte protéiforme qui nécessite au moins un docteur Traumfreund (l’ami des rêves, en allemand) pour les décoder. J’aime les textes aux références multiples, même si je m’agace en ne les comprenant pas toutes. Mais je n’aime pas m’ennuyer, et il faut bien dire que ce Nordeste avec ses mendiants aveugles et ses Xylographes plombent ce texte sur bien des pages (sauf quand enfin, autour de la page 470, le lecteur comprend qui sont vraiment ces Xylographes). J’ai failli lâcher l’affaire après trois cents pages quand tout à coup, le magnifique discours sur la finalité de la culture et du savoir de Calder me laisse admirative :

… ne renoncez pas aux ignares ; faites en sorte que ça suive, et vous aurez des troupes ; sortez et vous recruterez des gens qui vous aideront. Car il faut, une bonne fois, que nous nous mettions d’accord sur les fins. La fin ultime que nous poursuivons, est-ce le savoir, ou est-ce la vie ? Vous donnez trop souvent l’impression de ne vous occuper que de livres, mais je pense qu’au fond c’est bien la vie que vous avez en tête. Alors si c’est la vie… il faut pratiquer les fins dès le début, même en pure perte, même avec des gestes maladroits.

Dans l’interview ci-dessous, Vincent Message déclare avoir mis cinq ans à écrire ce livre. Rien d’étonnant, on a vraiment l’impression qu’il y a tout mis et qu’on a entre les mains quelque chose de très brillant même si cet éclat comporte sa part d’ombre. J’étais fermement décidée à savoir en quoi ces rêves, qui après quatre cents pages n’ont toujours rien à voir avec les meurtres du début, avaient poussé Nexus à l’acte. C’est que j’aime quand la psychanalyse est un outil d’investigation, quand le lecteur est sollicité et que le texte prend des directions inattendues. Il est cependant certain que le lecteur impatient pourra se perdre, voire s’enliser dans ce cerveau retors.

Mais quand Vincent Message donne enfin les clés de son texte, on ne peut que constater l’évidente maîtrise dont il fait preuve. La frontière est floue entre rêve et réalité, mais c’est plus encore l’imagination qui ouvre les portes. Celle des auteurs, des créateurs qui ont besoin d’un regard pour exister car il n’est d’art sans regard ni d’artiste sans public. C’est l’autre qui donne un sens et interprète. L’art est en quelque sorte la rencontre de deux imaginaires qui acceptent de regarder le monde autrement.

Toutefois quand on se trouve face à quelqu’un qui a perdu le sens du possible et ne jure plus que par le réel, il faut être sacrément obtus pour choisir de contrer ce discours en prétendant que l’espace des possibles est celui de la vraie vie, parce qu’il est moins étroitement borné et moins signifiant que le réel.

Invitation au rêve et à l’errance sur des terres arides, ce premier roman de Vincent Message dévoilera à ceux qui veulent s’en donner la peine, un auteur rigoureux, créatif et foisonnant. Un peu trop éparpillé peut-être, mais vraiment stimulant.

Lire sur Mes Imaginaires la chronique de Défaite des maîtres et possesseurs, deuxième roman de Vincent Message

Les veilleurs

Vincent Message
Seuil, 2009
ISBN : 978-2-02-099707-2 – 630 pages – 22 €

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