Le dernier crâne de M. de Sade de Jacques Chessex

Le dernier crâne de M. de SadeSur les soixante-quatorze années de sa vie, Donatien Alphonse Françoise de Sade en a passé près de vingt-cinq enfermé, à la Bastille, au donjon de Vincennes et chez les fous. C’est à Charenton, à la toute fin de sa vie (1814), que Jacques Chessex choisit de situer son histoire. M. de Sade y bénéficie de « quelques avantages dus à son rang » et même s’il n’est plus « l’arrogant aristocrate de la légende, mais un vieux corps écailleux et rouge, gonflé de goutte, d’ulcères, de liquides épaissis par trop de crimes« , il n’en démontre pas moins un goût toujours aussi prononcé pour les plaisirs de la chair. En l’occurrence, celle de Mathilde, jeune catin de quinze ans, qui accepte de lui faire tout ce qu’il veut et d’en subir autant. Le marquis, pris de « frénésie anale« , se fait enfoncer dans le fondement des godemichés de plus en plus longs et de plus en plus épais, ce qui n’est bon ni pour sa santé, ni pour son statut. Cette pratique rappelle en effet fâcheusement son activité de sodomite pour laquelle il a déjà été condamné à mort.

C’est qu’on ne rigole pas avec ces choses-là, surtout quand elles s’accompagnent de propos orduriers et blasphématoires et de pratiques rien moins que coprophages. Pratiques que Chessex prend un plaisir certain à décrire, de même qu’on le sent tout à fait à l’aise quand il rapporte les véhémentes incitations du marquis à l’encontre de la jeune Mathilde : « Coquine ! Cochonne ! Ah j’aime te branler, salope !« . Voilà le futur lecteur prévenu.
Fort heureusement, le roman de Chessex n’est pas un catalogue de pratiques scabreuses ni une suite de propos injurieux et vulgaires, non. Ces deux aspects faisaient partie de la personnalité de l’auteur de Justine, il aurait été étrange de les occulter en raison de je ne sais quelle pudibonderie. Et puis il faut bien reconnaitre que Chessex aime le glauque, le sale et le provocant, le maudit marquis est donc du pain béni…

Dans une deuxième partie beaucoup plus surprenante et romanesque, Jacques Chessex nous conte les péripéties du crâne du marquis. Son corps ayant exhumé suite à un aménagement du cimetière de Charenton, un médecin passionné de phrénologie récupère le chef déjà fort convoité et qui s’avère détenir d’étranges pouvoirs. Un vieil insensé, ne parvenant plus à contenter sa jeune femme, s’avise un jour d’en prélever un morceau, de le réduire en poudre et de l’ingérer, certain de ses vertus aphrodisiaques : sa femme meurt ce soir-là de son soudain accès de violence sexuelle et lui s’en alla finir sa vie chez les fous.  Mieux encore, le crâne continue à blasphémer, il émet des rayons mortifères et incite au meurtre. Dieu et la mort n’ont pas eu raison du marquis, quelle victoire !

Le dernier crâne de M. de Sade est un roman moins sérieux et moins grave que Le vampire de Ropraz et Un Juif pour l’exemple, ses deux précédents romans. Si on y lit une évidente charge contre l’obscurantisme du Siècle des Lumières et l’imbécillité du clergé (sans pour autant que l’auteur approuve les excès sadiques de son modèle), la tonalité d’ensemble est plus joyeuse et amène le lecteur à sourire, même si c’est parfois en se pinçant le nez…

Ce texte est publié à titre posthume, l’auteur n’ayant pas connu le mois de novembre 2009 auquel le narrateur fait référence dans les dernières pages.

Jacques Chessex sur Tête de lecture

Le dernier crâne de M. de Sade

Jacques Chessex
Grasset, 2010
ISBN : 978-246-76611-7 – 170 pages – 12 €

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Le dernier crâne de M. de Sade de Jacques Chessex

76 commentaires sur “Le dernier crâne de M. de Sade de Jacques Chessex

  1. Pourquoi pas? je dois encore lire un livre de cet auteur pour finir mon challenge! 12€ de suite ou la longue attente à la bibli? Quel dilemme de si bon matin! 🙂

  2. Bonjour Ys. J’en avais entendu parler à Jeux d’épreuves et cela m’avait tentée malgré les avis divergents. Ton avis m’incite à me jeter dedans. J’apprécie le divin Marquis.

    1. Ah, « Jeux d’épreuves » c’est une émissions sur France Culture ? Il faudrait que je la podcast et que je l’écoute en voiture (ou que je me mette au repassage…) parce qu’elle ne passe pas à la bonne heure pour moi et quand je suis à la maison, je n’ai jamais envie d’écouter la radio. Je suis sûre qu’elle est très intéressante ; je vais essayer de trouver celle sur Chessex, merci.

  3. Jacques Chessex, tout comme Jean Teulé, est un auteur qui ne me tente pas ! Parfois, je me dis que tu as de drôles de lecture quand même 😀

    1. J’ai plusieurs fois pensé à Teulé en lisant ce livre : même veine d’humour macabre et sexuel. Ça me fait rire, mais bon, j’arrive à rire d’autres choses ! (je dis ça parce que je vois bien que tu t’interroges sur mon compte !!!)

  4. Ah j’ai acheté hier « L’Economie du ciel » de Chessex pour finir le challenge mais si j’avais aperçu celui-ci en librairie, je l’aurais certainement acheté aussi!
    Je vais le noter quand même, question de prolonger le challenge 😉

  5. J’ai eu l’occasion de lire du Sade, et il aurait effectivement été difficile de passer à côté de cette part glauque et scabreuse de sa personnalité. Mes ses écrits n’étaient dénués de réflexion sur son temps.
    Ton rapprochement avec Teulé me fait tout de même dire que je vais commencer par Teulé dans la mesure où j’en ai un dans ma PAL. Et puis ce n’est pas forcément le genre de lectures dont je raffole…

    1. Je ne raffole pas du marquis pour ma part, bien trop violent, par contre, j’apprécie beaucoup son écriture, comme souvent les auteurs du XVIIIe siècle.

  6. je ne peux pas dire que ce titre m’attire …
    Mais apparemment tu as passé un bon moment de lecture … donc, j’hésite un peu (j’attendrais qu’il sorte en poche)!

  7. Pas mon truc non plus le glauque, divin marquis ou pas. De Chessex, j’ai bien envie de lire l’Ogre plutôt ( évidemment, avec un titre pareil :))

  8. Chessex-Teulé même combat ? 🙂
    J’ai lu du Sade à l’adolescence et donc, je ne suis pas très tentée par ce titre. Enfin, là en ce moment, non pas envie… *Cécile girouette*

    1. Je n’aime pas beaucoup Sade, il en fait beaucoup, c’est pénible et difficilement supportable. Heureusement que Chessex a eu le bon goût de ne pas en faire trop.

    1. Celui-ci est assez différent, mais ce n’est que le troisième livre que je lis de Chessex alors je ne sais pas s’il est un habitué de ce genre d’humour, si c’est une veine qu’il a souvent maniée. En tout cas, il la maîtrise.

  9. Il fait fureur en Suisse où Chessex est évidemment un auteur très connu. Je ne l’ai pas encore lu mais je suis déjà déçue de la décision du diffuseur de le vendre… plastifié avec avertissement en rouge. Alors que les écrits de Sade sont vendus en librairie sans problème…

    1. ??? Plastifié ??? Les bras m’en tombent… il doit y avoir une dizaine de phrases comme celle que j’ai citée, et des scènes un peu chaudes, mais par rapport aux écrits de Sade lui-même, c’est quand même de la petite bière… Les Suisses sont pudibonds à ce point ou c’est un coup de pub ?

  10. Comme le dit Theoma, ce livre est partout en Suisse…mais plastifié. C’est en fait une bonne indication pour moi qui n’aime pas le côté provocateur de Chessex. Je ne lirai certainement pas ce dernier ouvrage. Juste pour répondre à Emmyne, l’Ogre est un peu moins trash que ses livres plus récents mais on a quand même droit à des longues descriptions du pén** de son père. Rien à voir avec Shrek 😉

    1. Mais franchement, ces scènes de sexe sont violentes, oui, mais les deux protagonistes sont consentants car si la jeune fille n’est pas adulte, Chessex la présente clairement comme une profiteuse, une catin vicieuse et calculatrice… Et ce qui est décrit dans Le vampire de Ropraz est bien plus dur, bien plus terrible. Je suis quasi certaine que c’est plus pour la pub que pour les bonnes mœurs…

  11. Je vais commencer par le « Vampire », après tout ce que j’ai lu sur la toile. Et je note celui-là pour la suite (si j’apprécie l’écriture de Chessex).

  12. Ys, rien à voir avec le billet, mais j’ai un petit problème… J’ai un boulot de fou en ce moment (un énorme exam la semaine prochaine, des devoirs à rendre, un mémoire d’étape), et je n’ai pas du tout envie de plonger dans Gide quand je veux me détendre. C’est exagéré, mais disons que le 20 mars me conviendrait mieux pour notre lecture commune…

  13. Même avis qu’Aifelle, je tenterais un autre titre. Non pas que la violence me gêne (le dernier Teulé est passsé tout seul !) mais le marquis ne m’intéresse pas vraiment, tout simplement.

  14. Toujours rien lu de Chessex, ce qui est la honte majeure pour le Suisse que je suis… peut-être celui-là, alors? On en fait cependant un battage un peu trop fort pour le moment. Je laisse reposer…

  15. Vous m’affolez en comparant Chessex à Teulé ! Si ce roman est grotesque et s’appuie sur des éléments ‘glauques’, ils ne travaillent pas sur les mêmes problématiques ! Chessex (comme Sade) est hyper blasphématoire. Il dit ‘merde’ au bon dieu (et à la mentalité protestante dans laquelle la société suisse est engluée) pour tenter de vivre une sexualité ‘libre’… Mais jamais ses protagonistes ne parviennent à se désaliéner et à assumer une sexualité épanouie voire ‘normale’. Il sont écartelés. C’est ça le problème. Le même que chez Sade, libertin. Ne janais omettre le poids du religieux dans son oeuvre. Et je ne pense pas que ça soit central chez Teulé. 😉

    1. Je ne sais pas si les personnages de Sade et de Chessex cherchent à atteindre une sexualité « normale »… ça me semble plutôt violent, en tout cas le problème c’est que les personnes ne sont pas toujours consentantes… Alors une sexualité « libre » oui, mais peut-être pas pour celui qui la subit (je pense à Sade lui-même qui a été trainé en procès par bien des gens, ses victimes en fait).
      Le parallèle avec Teulé, je le fais plutôt pour le côté humoristique, le détachement avec lequel tous deux présentent des scènes assez glauques avec le sourire.

  16. « Je ne sais pas si les personnages de Sade et de Chessex cherchent à atteindre une sexualité “normale”… » Oui, ‘normale’ n’est pas le terme… Disons qu’ils ne savent pas dealer avec la sexualité, domaine du Malin, du diable. Les personnages des Chessex sont hantés, au sens fort du terme, par le poids de Dieu ou de toute figure d’autorité (brrr… ‘L’Ogre’ est magistral !!). Pour s’en départir, ils ne parviennent qu’à une chose : commettre un crime, s’enfoncer dans le Mal. Sade, c’est une autre période. Son libertinage criait avant Nietzche : ‘Dieu est mort’, et c’était tellement transgressif…
    Tu sais quoi Ys ? tu m’as furieusement donné envie de lire ce roman ! 🙂 Merci pour cet échange.

  17. Pudibonds, je ne pense pas. C’est une décision du diffuseur, je vois donc cela comme un coup de pub qui a été très décrié en Suisse.. Chessex n’aurait certainement pas été d’accord et l’acte, en plus d’être inutile, est hypocrite puisque les écrits de Sade sont accessibles en librairie sans plastique…
    ps : 70 commentaires avec le mien, la preuve de tout l’intérêt que tu suscites ! Bravo !

  18. L’ensemble est très agréable.
    Même si la première partie est vraiment crue.
    La réflexion sur la fin de l’auteur fait écho à sa propre fin. C’est étrange.
    C’était mon premier Chessex. Plus original que je l’attendais. J’ai hâte d’en lire d’autres en tous cas.

    1. C’est vrai qu’on a un peu envie de dire « beurk » sur certaines scènes de la première partie : il y a des gens qui prennent leur plaisir d’une façon étrange… Et la fin, en novembre 2009 que Chessex n’a pas connu résonne bizarrement, c’est vrai.

    1. Tant mieux ! Depuis que j’ai découvert Chessex, il y a peu, j’ai envie que tout le monde le lise. D’ailleurs, Mango et moi participons au même challenge organisé par Yoshi.

  19. Je suis quasiment sûre et certaine que ce roman me plairait beaucoup … Il est un peu dans la veine des écrits de ce cher Jean Teulé (je me demande d’ailleurs comment il n’a jamais pensé écrire sur le Marquis de Sade !). Et puis, je suis assez attiré par le personnage complexe de Sade, sa vie, son enfermement à la Bastille, ses secrets autour de sa mort. Décidément, il faut que je me dépêche de lire et de découvrir Jacques Chessex pour éviter de passer pour une courge ;-D

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2010/01/10/le-dernier-crane-de-m-de-sade-jacques-chessex/