Incidences de Philippe Djian

Incidences de Philippe DjianIncidences tient plus du portrait que du roman. Le portrait d’un homme qui se dévoile peu à peu, sortant du flou primordial dans lequel il baigne au départ, fait d’alcool, de vitesse, de tabac et de jeunes filles.

Marc, cinquante-trois ans, est prof d’écriture. Il apprend à ses étudiants comment écrire, et surtout comment ne pas écrire pour ne pas sombrer dans la médiocrité ambiante. Il est là pour noyer leurs espoirs de gloire, comme il a tué les siens en renonçant à devenir écrivain.
Comme bien souvent, il ramène chez lui une jeune étudiante, pour une aventure d’une nuit. Mais au matin, elle est morte dans son lit et au lieu d’appeler la police, il décide de jeter son corps dans un gouffre en forêt. Le lecteur s’interroge d’emblée sur cet étrange comportement et  Djian ne le justifie jamais clairement mais fabrique peu à peu une mosaïque qui permettra de comprendre son héros.

Djian ne choisit pas la facilité. D’abord, il écrit une histoire d’un noir absolu sur un ton quasi primesautier, comme s’il était courant de se réveiller le matin avec un cadavre dans son lit. Comme si être persécuté par une étudiante, risquer de perdre son poste et voir le type qu’on déteste le plus au monde séduire sa sœur étaient choses légères. Petit à petit, ce ton désinvolte se teinte d’ironie, peut-être d’un certain mépris vis-à-vis des institutions, de la morale et du politiquement correct. Marc sait très bien que bon nombre de ses actes sont moralement répréhensibles et s’emploie donc, non pas à s’en défendre, mais à les commettre le plus secrètement possible.
Ensuite, il aurait pu donner la parole à Marc de façon traditionnelle grâce à la première personne du singulier. Mais il préfère le discours indirect libre, qui plonge tout aussi efficacement le lecteur dans l’intimité psychologique du personnage, en ne dévoilant que par à coup les éléments les plus importants. Il peut aussi ainsi décrire les faits et gestes du personnage.

« Myriam habitait en ville, vers le lac. Il passa devant chez elle le lendemain matin et glissa la vingtaine de feuillets dans sa boîte – le dernier travail que Barbara lui avait rendu, d’un remarquable niveau pour une jeune femme. Les arbres bourgeonnaient au-dessus des trottoirs, les hortensias, quelques particules de pollen commençaient à tournoyer dans l’air. Cette fille serait devenue grande autour de 2020, il en faisait le pari, il ne lui aurait pas fallu dix ans pour parvenir à maturité, peut-être cinq ou six – devenir un bon écrivain avant trente ans, voilà bien de la pure fiction à de rares exceptions près, trente ans, c’est bien le minimum du minimum expliquait-il d’emblée à ses étudiants, est-ce que vous croyez qu’on apprend à jouer avec des mots en un jour, ou en cent, que la grâce va vous tomber instantanément du ciel, écoutez-moi, je vais être franc avec vous, comptez vingt ans, comptez vingt ans avant de commencer à entendre votre propre voix, de quelque manière que vous vous y preniez…« 

Le lecteur est tout de suite saisi par ce courant de pensée qui manie avec brio la virgule et plus encore le tiret. Il passe sans transition d’une description aux réflexions mêmes de Marc ce qui permet à l’auteur de varier sans cesse la distance entre héros et narrateur, mais aussi entre héros et lecteur.

On voit qu’à nouveau, Djian choisit un personnage au prise avec la création littéraire, avec les mots, certainement un reflet de lui-même. Et ce personnage-là est tout sauf banal. On comprend peu à peu qu’il vit avec sa soeur depuis leur adolescence, et qu’il existe au coeur de leurs relations un drame qui remonte à leur enfance, du temps où leur mère était encore vivante. Ils n’ont jamais pu construire leur vie l’un sans l’autre, aucun des deux ne supportant que l’autre fréquente quelqu’un de façon suivie.

Djian construit lentement un personnage a priori sans grand relief, par touches de dévoilements tragiques qui laissent entrevoir le pire. C’est implacable, terriblement efficace et pourtant extrêmement banal. C’est à mon avis bien mieux construit et moins prévisible que Impardonnables dont il fut beaucoup question l’an dernier.

Philippe Djian sur Tête de lecture

 
Incidences

Philippe Djian
Gallimard, 2010
ISBN : 978-2-07-012212-7 – 232 pages – 17,90 €

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55 commentaires sur “Incidences de Philippe Djian

  1. Je suis vierge de Djian (c’est rigolo dit comme ça! ;)) et celui-ci m’attire.

    • Il faut absolument remédier à ça, et pourquoi pas avec celui-ci effectivement.

  2. BelleSahi

    Ah donc nous je peux l’acheter !

    • Oh oui, lecture tout à fait recommandée !

  3. J’avais lu impardonnable et bien aimé. Si celui-ci est meilleur, pourquoi pas…

  4. valérie

    J’ai lu un Dijan que j’avais moyennement aimé il y a très longtemps. Depuis,je n’ai plus envie.

    • Je comprends bien que quand on a lu un roman d’un auteur et qu’on ne l’a pas apprécié, on n’a pas forcément envie d’y retourner. Cependant, c’est Djian. Ce n’est pas un argument suffisant ? Eh bien, moi même je n’ai pas tout aimé mais je pense que celui-ci est vraiment réussi, cet écrivain travaille beaucoup sur le style et c’est de mieux en mieux.

  5. Tout ce que j’ai lu de Dijan, c’est Doggy Bag, qui ne m’a pas convaincue… je suis en train de me dire que peut-être que je retenterai le coup… ça a l’air noir à souhait, ce truc.

    • L’histoire est noire, oui, mais elle n’est pas présentée comme telle, au contraire. Et je crois que Doggy Bag ne t’a pas donné une idée très juste de cet auteur.

  6. kathel

    J’ai lu Djian dès la première heure, avec 37°2 le matin et un ou deux autres romans, puis l’ai retrouvé avec bonheur l’année dernière dans Impardonnables… Autant dire que celui-ci me tente !

    • Celui-ci est encore meilleur qu’Impardonnables à mes yeux parce qu’il y avait quand même de grosses ficelles dans ce livre et des rebondissements qu’on voyait venir de loin. Même si on ne lit pas Djian pour le suspens, c’est quand même dommage ces effets ratés…

  7. Youpi !!! J’adore l’écriture de Djian.
    Bon il faut maintenant que je fasse de subtils appels du pied pour me le faire offrir celui-ci ! 😀

    • Est-ce que tu vas au Salon du livre ? Si oui, on peut se voir, je t’apporte ce Djian, que j’échange volontiers contre le dernier Paul Auster 🙂

      • J’avais raté ta réponse ! Pfff… 😐
        Bon en attendant, j’ai acheté, lu et aimé le Djian. Si tu n’as toujours pas lu le Auster, tu veux que je dise à Keisha de te l’envoyer après l’avoir lu ?

        • Le temps que je réagisse, tu avais déjà sorti le porte-monnaie ! Et donc oui, après Keisha, je veux bien prendre mon tour dans la file Auster (moins éprouvante que celle du Salon du livre).

  8. J’ai tellement peu aimé « impardonnables » qu’il faut que j’essaie au moins un autre livre de cet auteur pour savoir si c’est son style que je n’apprécie pas ou si c’était uniquement ce roman-là!

    • M’étonnerais quand même que tu n’aimes pas cette écriture-là… il faut en effet que tu en essaies un autre…

  9. J’ai repris contact avec Djian avec Impardonnables que j’ai beaucoup aimé..Il faut que je le trouve..

    • Celui-là devrait te plaire aussi alors, à mon avis, il est encore mieux.

  10. Et une tentation supplémentaire… Je n’ai jamais lu cet auteur et j’ai envie d’y remédier!

    • Même pas 37°2 à la grande époque ? Ah, mais tu ne savais peut-être pas encore lire 🙂

  11. Encore jamais lu Djian mais j’ai Impardonnable dans ma PAL. Je commencerai par celui-là même si ce n’est pas le meilleur.

    • Ah chacun ses lacunes, il m’en reste aussi de nombreuses à combler !

  12. Peut-être pour le côté « personnage au prise avec la création littéraire » et découvrir l’auteur.

    • Il y a très souvent des personnages d’écrivains dans les romans de Djian. Comme chez Stephen King d’ailleurs…

  13. J’ai eu une mauvaise image de cet auteur et jusqu’à présent je ne l’ai pas lu. Mais ce billet me donne envie de le découvrir … car j’attendais que son précédent livre sorte en poche, mais si tu dis que celui-ci est moins prévisible que son précédent …

    • Disons que dans le précédent, il y avait matière à suspens et que même moi, j’ai vu venir le truc des pages et des pages avant. Ça n’était pas un livre raté pour autant, car il y a bien plus que l’histoire chez Djian, mais enfin…

  14. Je n’ai jamais eu envie de lire Djian et ce billet, bien que fort tentant, n’y change rien…
    Ceci dit, je vais quand même aller lire quelques lignes de ce livre à la librairie : juste pour me convaincre… 😉

    • Excellente idée, les premières pages vont te captiver, j’en suis sûre. Si tu le fais effectivement, reviens me dire tes impressions !

  15. Je n’accroche pas du tout à son style… Au bout de trois ou quatre pages, j’abandonne…

    • C’est pourtant une bien belle musique…

  16. Je n’avais pas aimé le style de « Impardonnable » alors je ne suis pas franchement tentée, pour le moment.

    • Pas grave, je parlerai certainement du prochain 😉

  17. Exemple typique de l’auteur que je ne supporte pas autant à lire qu’à écouter.

    • Et moi j’aime beaucoup l’écouter parler de la façon dont il écrit, je le trouve fascinant.

  18. J’entends parler de ce livre partout et je le vois en bonne place dans toutes les librairies que je fréquente. Je le lirai peut-être mais ce ne sera pas une de mes priorités…

    • Djian fait partie de ces auteurs médiatisés, mais je crois qu’il s’en tient aux émissions littéraires. Pour ma part, j’aime beaucoup l’écouter parler.

  19. C’était mon premier Djian et j’ai été quasiment subjuguée… du coup j’ai essayé de lire le 1er « doggy bag » et j’ai abandonné en cours de route…

    • Doggy Bag n’est certainement pas aussi bon, c’est plus un exercice de style et j’avoue que ça ne me tente pas du tout. Essaie plutôt un autre roman.

  20. BelleSahi

    Je pas « nous je » !!!

  21. Je ne connais pas l’auteur, mais j’ai « Impardonnable » qui m’attend dans ma bibliothèque.

    • Peut-être pas le meilleur mais quand même une bonne idée du style de l’auteur.

  22. Ah celui-là, il faut absolument que je lise !!

    • Puisque tu as aimé Impardonnables tu aimeras certainement celui-là.

  23. Je dois avouer que depuis sa nouvelle « Mise en bouche », j’avais fait une croix sur cet auteur.
    Pourquoi ne pas retenter le coup avec celui-ci si je le croise 😉

    • Connais pas cette nouvelle…

  24. Impardonnable se trouve dans ma PAL. Je le lirai avant de me lancer dans cette lecture (savoir si j’apprécie le style de l’auteur)

    • J’espère donc qu’il te plaira et qu’il te donnera envie d’en lire d’autres ensuite.

  25. Pour l’instant, je ne me sens pas tentée par cet auteur… Un préjugé certes car je n’ai jamais rien lu de lui ! 😉

  26. J’etais une fan de la premiere heure. Je n’ai pas lu de Djian depuis des annees (decue par certains titres) mais celui-ci me tente beaucoup !

    • Je me souviens que je lisais Djian étant ado, du temps de la vague 37°2 et j’aimais beaucoup. Puis j’ai un peu laissé tomber mais depuis deux j’y reviens avec le plus grand plaisir et surtout un autre regard.

  27. Je viens de le finir, et je ne sais pas quoi en penser. C’est mon premier Djian, peut-être que ça explique ma perplexité. J’ai trouvé l’écriture parfaitement maîtrisée, le style vraiment ciselé, mais l’histoire et la fin en particulier me laissent vraiment incertaine…. A laisser décanter peut être !

    • Je ne suis pas certaine qu’il veuille nous dérouler une histoire de A à Z avec une fin et un début bien clairs, même si dans ce cas précis, ils sont vraiment marquants. Sont-ils pour autant logiques, je ne crois pas, ils poussent au moins à l’interrogation.

  28. sophie57

    bonjour Ys, je reviens me promener sur ton blog…et j’y prends vraiment du plaisir! j’avais adoré ce livre, pour le style d’abord, pour la couleur générale ensuite…Djian va participer pour la première à la rentrée littéraire avec un livre narré par une femme, et qui s’intitule « Oh »…j’ai l’impression qu’on va en entendre parler…

    • Sandrine

      Ah chouette, un nouveau Djian, on en cause forcément 😉

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