La moustache d’Emmanuel Carrère

La moustache d'Emmanuel Carrère« Que dirais-tu si je me rasais la moustache » dit un beau matin Serge à Agnès sa femme depuis cinq ans. Le geste suit la parole et les poils tombent dans la baignoire. Glabre et enchanté, Serge attend la réaction de sa femme, qui ne vient pas. Il croit à un jeu, qu’il finit par trouver lassant quand il se prolonge chez leurs amis puis le lendemain au travail. Il va pourtant bien falloir tirer tout ça au clair puisqu’Agnès lui affirme qu’il n’a jamais porté la moustache. Cris, larmes, réconciliations : Serge ne peut s’ôter de l’esprit que sa femme, affabulatrice de nature, lui fait une mauvaise blague.

Après L’adversaire et La classe de neige, voici le troisième roman que je lis d’Emmanuel Carrère, tout aussi surprenant. En partant d’un fait banal, il entraine son lecteur dans une spirale de folie qui frôle le non sens lynchien. Car Serge, obsédé, voit peu à peu son quotidien s’effondrer, bien au-delà de la simple matérialité. C’est sa réalité qui se désagrège, ses souvenirs qui s’effacent et la folie qui pointe.

Carrère met en mots l’importance du regard de l’autre. C’est par le regard des autres qu’on se construit et qu’on tient debout. Que du jour au lendemain, ce regard change et la personne la mieux construite se met à douter. Ici, c’est particulièrement au sein du couple que débute le processus de désintégration de la personnalité. Ça commence par un fait anecdotique et ça prend des proportions existentielles. Parce qu’Agnès ne renvoie pas à Serge l’image qu’il attend de lui, il se met à douter de tout et même de sa santé mentale. La construction est imparable, brillante même parce que l’absurde y trouve place naturellement sans qu’il nuise au mécanisme.

En quelques pages, Carrère démontre que la frontière qui nous sépare de la folie est bien mince, démonstration par l’absurde puisque le lecteur ne saura jamais si Serge n’est pas victime d’un complot. En effet, l’auteur distille habilement les indices visant à faire penser que Serge est manipulé, sans pour autant en apporter la preuve (à l’image des trois K sur les paquets de Marlboro). Au lecteur d’interpréter et de se laisser manipuler, à son tour.

 

La moustache

Emmanuel Carrère
P.O.L., 1986
ISBN : 2-86744-057-2 – 185 pages (épuisé dans cette édition, existe en poche)

La moustache d’Emmanuel Carrère

79 commentaires sur “La moustache d’Emmanuel Carrère

  1. je suis assez manipulée par le regard des autres dans la vie, pas besoin de ce livre.
    mais le fait que rien qu’en lisant ta critique je me retrouve dans le bouquin, c’est un signe, non ?

    1. Ah le regard des autres, c’est absolument terrible et pas facile de s’en affranchir. Il doit falloir une certaine légèreté envers les autres et beaucoup de détachement quant à sa propre personne…

  2. Un Carrère que je n’ai pas encore lu. Mais comme j’ai vu le film et qu’il mm’en reste pas mal d’image, je le laisse de côté pour le moment.

  3. Ton billet est très complet sans toutefois dévoiler les ficelles de l’histoire.
    L’auteur sait se montrer efficace sur le sujet de l’aliénation c’est certain !

    1. C’est un auteur vraiment doué pour scruter les psychologies torturées. Pas d’effet de style pourtant, mais des constructions implacables, souvent très froides, qui me plaisent beaucoup.

  4. Ouf, ce livre m’avait traumatisé, à l’époque, on l’avait étudié dans un cours de narratologie ! La fin est si surprenante et un peu désespérée, il faut l’avouer ! Mais ça reste un bon livre, tout de même 🙂

    1. Un cours de narratologie ? Comme j’aurais aimé suivre ça, ça doit être bigrement intéressant. As-tu lu La classe de neige ? Parce qu’en matière de traumatisme final, je ne connais pas pire…

      1. Non, non, aucun souci, j’ai fini la lecture depuis quelques jours déjà, et mon avis est maintenant en ligne.
        J’ai été assez déstabilisée par cette lecture, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle met mal à l’aise.

  5. Un très bon roman, déroutant au possible, et dont tu parles fort bien, avec le regard des autres qui dirige une partie de nos actions. La folie n’est jamais loin, comme le montre les allers-retours incessants en ferry, et c’est cette proximité qui m’a plongé dans une grande réflexion à la fin de ma lecture 😉

    1. On ne peut que se mettre à la place de Serge, et se demander ce que l’on fera si une histoire semblable nous arrivait, partant d’un fait aussi anodin… il y a de quoi détraquer les plus costauds…

  6. Récit très étrange apparemment! j’aime beaucoup cet auteur! J’aimerais bien lire ce roman-là aussi, surtout s’il est en poche!

  7. J’avais vu l’adaptation réalisée par Emmanuel Carrère himself et j’étais complètement passée à côté. Il faudrait que je me penche sur le livre pour y voir clair !

    1. La classe de neige est vraiment un livre terrible, très dur, qui m’a encore plus bousculée que celui-là. Il est très fort ce Carrère.

  8. pas lu ce livre (je passe) mais j’ai eu la malchance de voir le film ! Vincent Lindon y est excellent mais le film….part en quenouille, c’est au-delà de l’absurde, je pense que le livre est certainement le meilleur vecteur pour ce genre d’histoire

    1. Je ne sais pas ce que tu entends par « partir en quenouille », mais le livre frôle l’absurde et le non sens… et j’ai idée que le film lui est fidèle puisque c’est Carrère qui l’a réalisé.

  9. Pas du tout aimé La classe de Neige et si à la fin, on ne sait toujours pas le fin mot de l’histoire, je laisse définitivement cet auteur de côté.

  10. J’ai vu le film que j’avais d’ailleurs trouvé super !
    Du coup j’ai pas envie de lire le livre (l’inverse ne m’aurait pas dérangée).

    1. Je comprends ça, c’est pareil pour moi, quand j’ai vu un film, je n’ai plus envie de lire le livre après, mon imagination est enchaînée à ce que j’ai vu.

  11. J’ai moi aussi du mal à avoir envie de lire un lire quand j’ai vu le film et c’est malheureusement le cas de beaucoup de livres d’Emmanuel Carrère. Heureusement que j’ai le magnifique D’autres Vies que la Mienne avant qu’il ne soit interprété par Vincent Lindon!

  12. Oups. Ton billet est tentateur, mais je trouve le thème plus angoissant que  » chamboulant  » ( et puis, la moustache, ça me fait penser à quelque chose de bien plus…léger 🙂

  13. J’ai aime cette lecture mais j’en suis restee tres frustree car je n’ai pas reussi a me faire ma version de la realite (s’il y en a une !)

  14. Je suis très tentée par l’auteur mais pas par ce titre. Peut-être un peu trop « lynchien » pour moi.
    Et ça me fait toujours penser à mon père qui s’est rasé la moustache quand il était jeune, ma sœur qui avait 2 ans à l’époque en a fait une telle crise de larmes et en a été tellement malheureuse qu’il l’a laissée repousser et ne l’a plus jamais rasée…

    1. Expérience traumatisante, s’il en est. Je suis mariée depuis vingt ans, j’ai toujours connu mon mari avec barbe et moustache, je ne sais pas comment je réagirais s’il rasait tout ça….

  15. Je l’ai repéré il y a longtemps et j’avoue que ce livre m’a toujours intrigué ! Va falloir que je le lise !

  16. Oh oui je me rappelle parfaitement de ce livre ! Tout à fait intriguant comme anecdote développée dans le livre. Où est le vrai, où est le faux? Paranoïa ou mise en scène des autres? Des questions demeurent et ce n’est pas plus mal.

  17. Je n’ai encore jamais lu cet auteur… Cependant, si je devais le découvrir, je ne commencerai pas par celui-ci car j’ai vu l’adaptation cinématographique de ce livre avec Vincent Lindon et, sauf exception, je ne lis jamais un livre après avoir vu le film… 😉

  18. J’ai vu le film, qui est un bijou d’équilibre : j’aime beaucoup Carrère l’écrivain, mais j’aime aussi Carrère le réalisateur ! Je n’ai pas encore lu La moustache, il fait partie des petits plaisirs que je me réserve. Mes plus grands plaisirs de lecture je les dois à Carrère et j’espère que La moustache tiendra ses promesses !

    1. Pour ma part, je l’ai trouvé aussi bien que les deux autres que j’ai lu, même si La classe de neige a ma préférence parce que c’est affreux , imparable, surprenant.

  19. J’ai lu « l’adversaire » lors de la découverte d’un auteur chez primprenelle. Et suite aux nombreux billets parus à l’occasion, j’ai courru acheter la moustache qui est donc… sur ma PAL !

  20. un livre vraiment surprenant et de qualité, je n’avais pas fait attention à l’auteur en le prenant et je fus agréablement surprise. A noter que le film tiré de ce livre n’est pas allé jusqu’où va le livre ^^

  21. Je voudrais lire ce roman d’Emmanuel Carrère pour son thème si fort, justement ! Mais avant, j’ai « L’adversaire » qui attend dans ma PAL ainsi que « Le roman russe » où il règle ses comptes avec son histoire de famille … Un auteur très sombre, mais qui m’attire à cause de cela. Evidemment !

  22. Ah ben voilà une critique qui me donne envie de lire ce livre. J’avais déjà lu « l’adversaire » et j’avais adoré !
    Et hop ! Encore un livre à lire.

  23. Je l’avais lu lors de sa parution et je me souviens encore de cette fin glaçante !
    J’ai bien aimé le film aussi, bien que l’atmosphère en soit différente, mais déroutante quand même !

  24. Mais… attendez… il s’appelle pas MARC le personnage principal? Serge est le prénom du premier mari d’Agnès, non?

    1. D’après mon billet, écrit tout de suite après lecture, il s’appelle Serge… je n’ai pas mémoire des détails, désolée…

  25. Encore un que j’aimerais lire ! Ton billet donne envie et puis j’aime beaucoup cet auteur. Le dernier que j’ai lu de lui, c’était « Limonov », sujet ardu mais captivant sous sa plume.

    1. Je ne sais si tu as lu La classe de neige, c’est le premier de ses romans que j’ai lus et je l’ai trouvé vraiment excellent, je te le conseille très vivement. L’emploi du temps m’a plu aussi, surtout parce que cette histoire vraie fait froid dans le dos.

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