Noir Océan de Stefán Máni

Noir OcéanSeptembre 2001 : le Per se, cargo de quatre mille tonnes et cent mètres de long, quitte le port de Grundartangi en Islande pour le Surinam, en Amérique du Sud d’où il ramènera huit mille tonnes de minerai de fer. Un voyage d’un mois aller-retour, quand tout se passe bien. Mais comme rien ne commence bien dans Noir Océan, tout risque de mal finir…

Parmi les neuf personnes à bord, cinq ont décidé de se mutiner en arrêtant les machines à mi-parcours. Ils ont appris que la compagnie qui les engage va les licencier après ce voyage et comptent obliger le commandant à argumenter en leur faveur en coupant les moteurs en pleine mer. Contrairement au règlement du navire, ils sont armés. Mais ils ne sont pas les seuls à détenir illégalement des armes : est monté à bord un certain Jon Karl, très dangereux meurtrier, sorte de machine à tuer, bardé de cicatrices et hyper violent, sans foi ni loi si ce n’est la sienne. Il se fait appeler le Démon. C’est par erreur qu’il monte à bord : en tentant d’échapper à ses tortionnaires, il est pris pour le beau-frère du commandant en second. Ce même commandant en second qui se rend bien compte de l’erreur, mais ne dit rien, car juste avant d’embarquer, il a tué sa femme à coups de marteau. Deux assassins au moins donc à bord, ainsi qu’un facho alcoolique, un matelot aux abois criblé de dettes et menacé par « le Démon », un vieux capitaine qui ressasse l’amour perdu de sa femme, un soutier qui fume du cannabis en adorant Lovecraft… En une centaine de pages, Stefán Máni dresse efficacement les portraits de tous ses personnages porteurs de secrets, de violences et de folie plus ou moins larvée. Quand ils prennent enfin la mer, on leur laisse peu de chance d’arriver à bon port…

Et de fait, les avanies vont s’accumuler tout au long de Noir Océan, les marins se suspecter les uns les autres et l’autorité voler en éclat. Jon Karl est le suspect idéal, le bouc émissaire tout désigné, mais tous ne tardent pas à comprendre qu’il se moque du bateau comme de ses occupants, et qu’il n’est certainement pas l’espion envoyé par la compagnie pour briser dans l’œuf la mutinerie ni même le Démon qui fait chanter le jeune matelot. Tout le monde se trompe sur son identité et pour mieux le maîtriser, on l’enchaîne comme un animal. Sauf qu’il s’avère bientôt être le seul capable de gérer la situation, une fois que les communications auront été coupées et que les pirates seront à bord…

Stefán Máni, dont Noir Océan est le premier roman traduit en français, maîtrise très bien la montée de la tension dramatique. Dans des conditions de vie extrêmes, un lieu clos, coupé du monde, plein de recoins sombres et de types absolument pas sympathiques, tous au bord de la rupture. Ils n’ont pour la plupart plus grand-chose à perdre, ou bien sont prêts à tout pour sauver leur vie, ce qui dans un cas comme dans l’autre génère des actes désespérés, souvent violents.

Le personnages de Jon Karl est le plus réussi : c’est un psychopathe poussé à l’extrême par les éléments et la situation, un animal qui ne réagit qu’à l’instinct de survie. Il est quasi indestructible, insensible à la douleur, ayant déjà vécu le pire, voire plus. Sa confrontation avec les autres personnages de Noir Océan se fait dans la violence verbale et physique sans que jamais rien ne sonne faux. Ils sont tous rongés de doutes, de regrets ou d’inquiétude, et malgré leurs noms forcément complexes pour nous, ils sont tous identifiables et potentiellement vivants. La grande connaissance de l’auteur de l’univers maritime ne sert qu’à renforcer ce réalisme. Ce gigantesque cargo prend vie, s’agite dans ses cales, grince sous les ponts et gémit en salle des machines. Le vocabulaire maritime est précis sans être pesant, rien d’obscur si ce n’est les grades de chacun, qu’il suffit de noter dès le début.

Il y a bien quelques pages de trop par ci par là, quelques longueurs, mais peut-être était-ce que j’avais hâte de savoir comment tout ce monde-là allait mal finir…

Venu d’un pays qu’on imagine volontiers austère et rigoureux, Stefán Máni nous offre avec Noir Océan un roman noir à la construction totalement maîtrisée et efficace. Il ne peut que plonger son lecteur en pleine mer, pour peu que celui-ci ait envie d’une vague de violence et de suspens au goût salé. Car « ce qui sommeille pour l’éternité n’est pas mort »…

 

Noir Océan

Stefán Máni traduit de l’islandais par Eric Boury
Gallimard (Série Noire), 2010
ISBN : 978-2-07-012833-4 – 474 pages – 21,50 €

Skipid, parution en Islande : 2006

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40 commentaires sur “Noir Océan de Stefán Máni

  1. ça donne envie… un roman noir comme l’océan !
    (je note)
    (mais où vais-je trouver tant de temps pour lire ?)

    • Tu seras servie, la vision islandaise de l’océan est à frémir…

  2. emmyne

    Ah, je l’avais noté-surligné celui-ci….ce billet, c’est le coup de grâce.

    • parfait, c’était bien comme ça que je l’entendais…

  3. Il était noté aussi, tu confirmes..

    • On finit par oublier les livres notés, il faut en effet confirmer parfois…

  4. Je l’avais également repéré… et ton billet enfonce le clou!

    • Décidément, j’ai bien fait !

  5. tu donnes envie. Jamais entendu parler de ce romancier…

    • Il n’a pas fait énormément de bruit à sa sortie, mais l’auteur était à Saint-Malo sur plusieurs tables rondes et m’a donné envie de le lire.

  6. Waouh! rien que le titre est superbe.
    Est ce que cet Islandais va faire concurrence aux Suédois? Ma liste n’a pas fini de grandir…

    • pas le même registre que les Suédois, enfin pour ce que j’en sais. Il n’y a pas d’enquêteur ici, on est plutôt dans l’extrême tension psychologique et la violence plus ou moins sous-jacente.

  7. La couverture n’est pas mal aussi…
    Après vérification, c’est un titre que propose ma biblio.
    Soyons fous, je le réserve…

    • Je pense qu’il devrait te plaire.

  8. kathel

    On en a pas mal parlé à sa sortie, mais je l’avais un peu oublié… Il m’évoque « Profondeurs » d’Hennig Mankell, qui est dans un contexte de guerre, mais qui doit avoir quelques points communs tout de même avec celui-ci.

    • Les blogs sont là pour qu’on oublie pas, malgré les vagues de nouveautés qui nous submergent sans cesse. Retiens celui-là, il est original.

  9. Trop noir pour moi. Les mutineries en pleine mer ne sont pas vraiment ma tasse de thé.

    • Du noir, du tatoué, de la violence physique et psychologique… non ? tu m’étonnes 😉

  10. Habituellement je n’aime pas ce genre de roman mais là le contexte maritime ainsi que ton billet m’intéressent.

    • Moi, je n’aime pas la mer, et là vraiment, c’est légitime !

  11. Je ne connaissais pas du tout ce titre. Dis donc il s’en passe des choses, on ne doit pas s’ennuyer.

    • Je ne me suis pas ennuyée, et en plus, l’Islandais est dépaysant, imprévisible, un peu barje, tout pour plaire !

  12. Hummmmmm tout un roman qui se déroule sur un bateau, je ne suis pas certaine que ça me plaise. Je sais, je suis une râleuse. ^^

    • C’est le type même de lieu clos bien angoissant. Tu y ajoutes une poignée de cinglés et ça donne vraiment un livre prenant, mais c’est certain, faut se noter les grades de tout ce monde-là sur un papier…

  13. Livvy

    Hé bé !
    Je note.

    • Tu fais bien, c’est très dépaysant.

  14. en route pour le voyage Je le note mais je ne suis pas sûre de pouvoir le lire vu les défis que je me suis fixée

    • Je les ai tous abandonnés, trop d’envies qui surgissent pour que je m’y tienne…

  15. Ton billet est intrigant… mais bon, suis pas certaine que le livre soit pour moi…

    • Celui-là n’est pas drôle du tout… 😉

  16. bbbbrrrr ça fait quand même un tout petit peu peur…

    • Un tout petit peu, oui…

  17. Très bon roman en effet. Malgré quelques incohérences de situations (je cite toujours l’improbable dialogue sur « L’Etre et le Néant » quand j’évoque ce point), c’est excellent: bien construit (le début est magistral), lorgnant vers de nombreux genres (aventures, roman noir très porté sur la psychologie, etc…), ça vaut vraiment la peine d’essayer. Par contre, il faut accepter de se laisser embraquer dans ce drôle de voyage. Sans jeu de mots…

    • Et on sent que l’auteur a bourlingué et qu’il sait de quoi il parle. Il restitue très bien…

  18. Voilà une conclusion pour le jeudi des citations.

    • C’est du Lovecraft, et ça fait frémir !

  19. Il faut absolument que je mette ton blog dans mon suivi Blogger. J’ai ce bouquin dans ma LAL. Je vais faire des pieds et des mains pour qu’on me l’offre pour Noël 😛

    • Tu as raison, il n’est jamais trop tôt pour s’y mettre !

  20. Je lis ton billet après ma propre lecture…si je partage ton avis sur les 100 premières pages, j’ai trouvé le livre parfois désagréable à lire en raison du style un peu lourd, des longueurs et des personnages pas toujours crédibles. La fin ne m’a pas plu du tout…une grosse déception pour moi, je regrette de n’avoir pas ton enthousiasme pour ce livre !

    • Dommage, j’ai trouvé l’ambiance tout à fait dépaysante !

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