Les exilés de la mémoire de Jordi Soler

Les exilés de la mémoireLa fin de la guerre d’Espagne et les répressions franquistes occasionnèrent l’exil massif de Républicains espagnols : plus d’un demi million de personnes passèrent la frontière pour se réfugier en France où elles croyaient trouver de l’aide, un toit peut-être pour eux et leurs familles. Mais elles furent parquées dans des camps, surveillées par des soldats français. Le grand-père de Jordi Soler passa dix-sept mois dans le camp d’Argelès-sur-Mer avant de pouvoir s’embarquer pour le Mexique en octobre 1940. Sous forme romanesque, l’auteur retrace le périple de son ancêtre dont il a recueilli le témoignage en l’interviewant, en retrouvant des papiers et enfin en revenant, bien des années plus tard sur place, à Argelès.

Le récit n’est pas linéaire (la décision du grand-père, Arcadi, de rentrer dans le camp républicain, puis la vie à La Portuguesa, au Mexique, puis la détention à Argelès), mais il retrace avec précision et émotion le parcours de cet homme qui avec d’autres, est à l’origine de l’implantation catalane au Mexique, dans le village perdu de Galatea, état de Veracruz.

On s’indigne bien sûr, et on s’étonne du traitement réservé à ces hommes par les Français qui n’étaient à l’époque pas encore en guerre, et n’avaient pas encore choisi de laisser les Allemands décider de la politique de leur pays.

« La colonne de combattants blessés ou malades arrivait de l’hôpital de Camprodón , fuyant l’horreur de la répression franquiste ; ils avaient franchi la frontière en quête d’un autre hôpital où trouver refuge, mais les gardes français s’étaient contentés de les conduire à ce camp de réfugiés où il y avait ni les lits, ni les médicaments, ni l’attention médicale qu’on leur avait promis. Ces malades qui avaient fui l’horreur de Franco regardaient avec des yeux incrédules l’horreur qui les attendait sur la plage, et bien qu’il y eût parmi les prisonniers des médecins et des gens disposés à les aider, ces derniers ne pouvaient pas faire grand-chose pour eux, et au cours des jours suivants ils les regardèrent agoniser dans la boue et la neige. »

Quand le maréchal Pétain arrive au pouvoir, le sort de ces Républicains vaincus s’aggrave encore, le gouvernement acceptant de collaborer avec les espions de Franco pour capturer et renvoyer en Espagne les opposants pour qu’ils soient emprisonnés, voire pire. La Gestapo s’en mêle bientôt, et quand Arcadi arrivera enfin à s’enfuir du camp d’Argelès, il ne trouvera de l’aide qu’auprès des communistes et surtout auprès de Luis Rodríguez, l’ambassadeur du Mexique en France. Cet homme infatigable n’aura de cesse d’affréter un bateau pour donner un asile à tous ces combattants. Car « contrairement à la majorité des démocraties du monde, le Mexique considérait qu’Azaña était toujours le président légitime de l’Espagne et que Franco était un général putchiste qui s’était emparé par la force des rênes du pays. »

Pendant bien des années, les Espagnols du Mexique espérèrent que ces mêmes démocraties lutteraient contre la dictature franquiste. Mais en 1951, l’Espagne fait désormais partie de l’OMS, et en 1952, de l’Unesco. Puis, « le 15 décembre 1955, le speaker du journal parlé Sal de uvas Picot lut une brève qui projeta brusquement les habitants de la Portuguesa en plein dans la réalité : à partir d’aujourd’hui, l’Espagne est membre de l’Organisation des Nations Unies. » Le monde fait comme si la dictature n’existait pas, comme si des milliers de ressortissants espagnols n’étaient pas dans l’impossibilité de rentrer chez eux sous peine de graves répercussions. Le monde entier, sauf le Mexique, où les Républicains espagnols font souche, où naissent les enfants de leurs enfants.

Jordi Soler écrit l’histoire de son grand-père, qui est aussi celle de bien des Mexicains, à partir de données personnelles et familiales. Il parvient à en faire un roman aussi documenté qu’intéressant, au ton particulièrement tragique mais parfois drôle, souvent émouvant.

Il met aussi en lumière une période de l’histoire de France peu connue, et pour cause, elle fut bien peu glorieuse. L’État français laissa ces Républicains opposants d’une terrible dictature mourir comme des animaux et pire, il les enferma comme des prisonniers et en livra certains, sachant le sort qui leur était réservé. L’éditeur précise en fin de livre que si lorsque Jordi Soler se rendit à Argelès, rien ne témoignait du passage et de l’emprisonnement de ces soldats, depuis, «le devoir de mémoire s’est mis en marche : en 1999, le maire de l’époque et les associations d’anciens républicains espagnols ont pris la décision de commémorer le 60e anniversaire de La Retirada et du camp d’Argelès».

Jordi Soler sur Tête de lecture

 

Les exilés de la mémoire

Jordi Soler traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond, 2007 (existe en poche)
ISBN : 978-2-7144-4196-6 – 261 pages – 19 €

Los rojos de ultramar, parution en Espagne : 2004

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36 commentaires sur “Les exilés de la mémoire de Jordi Soler

  1. Que la France se conduise d’une façon peu glorieuse n’est hélas pas d’aujourd’hui ! Je note ce livre, j’avais vu un reportage très intéressant sur tous ces camps d’internement que l’on s’est arrangé pour faire complètement disparaître (la honte ? le désir de gommer l’histoire ?).

    • C’est d’autant plus louable pour ceux qui 60 ans plus tard osent enfin parler de ce qui s’est passé. J’habite le Loir-et-Cher, près de Montoire. On ne peut pas dire qu’on n’en parle pas, c’est différent, mais c’est dur pour un village aussi paisible et comme les autres d’avoir à porter le poids de l’Histoire.
      Quant à l’attitude des Français envers les réfugiés, on ne peut la comprendre qu’en se disant que déjà, avant la guerre, il y avait un désir de protection, un rejet de l’étranger et un manque évident de compassion pour ses semblables qui rend aveugle à la souffrance.

  2. Le titre est très bien trouvé. Les exilés font souche et transmettent leur témoignage à la génération suivante qui réveille les souvenirs mais quelle mauvaise période une fois de plus!

    • J’avais envie d’en savoir plus sur ces Espagnols (Catalans) du Mexique et ce livre est exactement ce qui convient sur le sujet.

  3. Un très beau titre pour une réalité qui l’est beaucoup moins.
    Un livre salutaire, pour ne pas oublier.
    Un livre qui devrait le toucher particulièrement, parce que Argelès, c’est juste à côté de chez moi, de Collioure où se trouve la tombe de Machado, encore fleurie régulièrement par les touristes espagnols.
    Mais tous n’étaient pas célèbres ni même poètes, et les parquer ainsi, ce fut dégueulasse.

    • Oui c’est un très beau livre, qui fait plus que nous rappeler, pour moi, c’est une découverte. J’espère vraiment de tout coeur que cette région de France regarde son passé en face, c’est la meilleure façon d’affronter l’avenir, de faire mieux et autrement si des situations semblables nous sont données à vivre…

  4. Coucou !
    P’tite question complètement hors sujet : mon petit doigt m’a dit (en fait il s’agit de Keisha ;-), que tu connais très bien l’Ecosse. Je vais y passer 2 semaines à Pâques avec mon compagnon et nos enfants. Nous pensons visiter Edimbourg et ensuite essentiellement le nord : les Highlands et les îles (Skye, Hébrides extérieures, Orcades).
    As-tu des conseils ? Quels sont les sites que tu as préférés ? Connais-tu des adresses sympa d’hébergement ? Connais-tu des lectures sympa ? Keisha m’a déjà conseillé de lire Stevenson…

  5. Un sujet que j’apprécie, je ne connaissais pas ce livre et j’en note les références car je suis passionnée par cette période, ces républicains qui se sont retrouvés dans nos camps d’internement avec les juifs des grandes rafles ! j’ignorai cet exil vers le Mexique
    j’ai lu cet été un excellent roman sur le sujet dont je publierai le sujet bientôt

    • Ah voilà maintenant, j’ai envie de savoir de quel roman il s’agit…

  6. Louis Guilloux témoigne aussi de cet « accueil » à St Brieuc des républicains espagnols.

  7. ça a l’air très intéressant !

    • Oh oui ça l’est. Ça a la force d’un documentaire, mais sous forme romanesque car l’auteur a très bien transformé la matière biographique et historique pour la mettre en roman.

  8. Chaque pays a ses zones d’ombre et ses heures peu glorieuses dans son passé.

    • Pour ma part, je ne savais rien de l’attitude des Français face aux patriotes espagnols, je n’ai jamais rien appris ni entendu à ce sujet.

  9. il y a un statue et des plaques au Perthus.
    et on peut voir le camp de rivesaltes… qui a servi jusqu’en 2007 !

    • 2007 ???

      • OUI !
        Il a servi pour les éxilés espagnols, puis pendant la seconde guerre mondiale, puis les pieds noirs et surtout les harkis qui y sont restés fort longtemps et …. jusqu’en 2007 (dixit le panneau officiel)

  10. Des lectures très axées histoire de l’Espagne.

    • Ce qui m’intéressait le plus au départ, c’était le Mexique, mais là forcément, tout est lié.

  11. Malheureusement, des épisodes aussi peu glorieux que cela, notre pays en a plusieurs. Les Harkis, les républicains espagnols, et maintenant les roms et les immigrés. Comme quoi les heures peu glorieuses dont parle Manu sont toujours là !

    • Le plus triste est de constater que rien ne sert de leçon à personne…

  12. fildefer

    Tu es passé en mode nounours 🙂

  13. Ton billet donne envie de lire ce roman… près duquel je serais sans doute passée sans le remarquer, tant la couverture ne me donne pas envie… Bravo pour la nouvelle mise en page, c’est très agréable à lire!

    • en effet, la couverture n’est pas une grande réussite….

  14. J’adore ta nouvelle présentation, bien plus facile à lire…

    • Ah tant mieux, j’avais envie de neuf pour l’hiver, je suis contente que ça te plaise.

  15. Je trouve intéressant cette vague de romans faisant vivre la mémoire de parents ou grand-parents. Dans le style, j’ai beaucoup aimé les Enfants de Staline. Bref, je note ce titre et j’en profite pour te féliciter pour la nouvelle mise en page, j’aime beaucoup.

    • Je les apprécie d’autant plus ces récits quand ils ne font pas dans le larmoyant ou dans le devoir de mémoire démonstratif.

  16. Ouuuh mais c’est tout nouveau tout beau ici 🙂
    J’avais vraiment beaucoup aimé ce roman (mais je dois dire que tu en parles bien mieux que moi !)

    • Ça faisait presque un an et j’avais envie de changement 🙂 Contente que ça te plaise.

  17. Superbe ambiance et déco design ! J’aime beaucoup ton nouvel espace … Pour en revenir à ce roman de Jordi Soler dont j’ai prévu la lecture depuis sa sortie en poche (trop loin pour m’en souvenir !), cet épisode de notre histoire commune a souvent été passé sous silence. Heureusement, avec le temps, les langues se délient, les témoignages arrivent et les archives s’ouvrent pour nous faire découvrir notre part d’ombre ! Ce camp d’Argelès a vu passé les Espagnols républicains qui se battront à nos côtés dans la Résistance, mais aussi les opposants de langue allemande (allemands et autrichiens) qui seront donnés en pâture à la Gestapo par un gouvernement français collaborationniste. Il me semble même (mais à vérifier) que ce camp a enfermé des Juifs et des Tziganes (?!) … Roman très fort, en attendant, comme le décrit très bien ton billet très juste.

    • Oui en effet, ce camp semble avoir été utilisé jusqu’à une date très récente. Je pense que ce livre te plaira, c’est un témoignage comme tu les apprécies.

  18. Je ne connaissais pas non plus cet aspect peu glorieux de notre Histoire. Mon grand-père était un républicain franquiste réfugié en France avant la guerre et ensuite maquisard mais il n’a jamais voulu nous en parler…

    • Ah dommage, il a dû vivre des choses uniques, certainement très difficiles. Beaucoup de gens qui ont vécu de ces périodes difficiles refusent d’en parler ; c’est compréhensible mais regrettable pour ceux qui restent.

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