La vierge des tueurs de Fernando Vallejo

La vierge des tueursFernando Vallejo est un homme en colère, révolté contre la violence qui règne dans son pays et surtout dans sa ville natale, Medellin, « capitale de la haine, cœur des vastes royaumes de Satan« . Il écrit ce livre pour clamer sa rage, son impuissance et souligner la passivité et la corruption des pouvoirs publics.

Le narrateur, « le dernier grammairien de la Colombie » est de retour à Medellin. Il arpente ses rues et ses églises accompagné de ses amants, jeunes tueurs adolescents, Anges Exterminateurs, qui tuent pour un regard, un mot de trop, un geste. Ils sont la terreur de la ville qu’ils contrôlent et règlementent.

« Pour des raisons « territoriales », un jeune d’un quartier ne peut pas passer par les rues d’un autre. Ce serait une insulte intolérable à la propriété, qui ici est sacrée. Tellement mais tellement tellement que dans ce pays du Sacré Cœur de Jésus on tue ou l’on se fait tuer pour une paire de tennis. Pour une paire de tennis puants nous sommes disposés à aller renifler l’odeur de l’éternité.« 

Ils tuent en pleine rue, devant tout le monde, mais personne n’ose bouger. Le narrateur suit ses jeunes sicaires dans leur course mortelle en vomissant la Terre entière. Il englobe dans une même détestation les pauvres, les enfants, les femmes enceintes, les communistes, l’Église et surtout, le président (ce président jamais nommé, c’est Alvaro Uribe, corrompu et dont la réélection à la tête du pays a amené Vallejo à demander la nationalité mexicaine) : « s’appuyant sur une légitimité électorale précaire, présidé par un pédé imbécile, fabricant d’armes et distillateur d’eau-de-vie, inventeur de constitution irresponsable, laveur de dollars, profiteur de la coca, braqueur fiscal, l’État de Colombie est le premier délinquant. Et il n’y a pas moyen de s’en débarrasser. C’est un cancer qui nous ronge, qui nous tue à petit feu.« 

Ce texte très polémique a fait l’effet d’un pavé dans la mare, non seulement social et politique, mais aussi littéraire, comme l’explique le traducteur dans une très intéressante postface :

« Trente ans après le « boom » de la littérature latino-américaine, ainsi baptisé par Carlo Coccioli, voici une bombe posée par le Colombien Fernando Vallejo, qui secoue, au risque de démoder brutalement, les fameux « réalisme magique » ou « réel merveilleux » dans une explosion qui n’épargne aucun mythe « latinos » : La Vierge des tueurs ne respecte en effet ni l’Église ni le marxisme, ni le machisme ni la mama, ni la psychanalyse ni Fidel Castro, ni la patrie, ni Dieu, ni même le football ! La réalité n’est plus merveilleuse ni magique, elle est délirante, et ce n’est plus l’auteur qui l’invente, c’est elle, la réalité de Medellin précisément ici, qui invente l’auteur, selon son propre aveu. On est même au-delà de ce « pauvre surréalisme qui vole en éclats quand il rencontre la réalité colombienne ». « Nous sommes un cauchemar de Dieu, qui est fou ».

Pour dénoncer la violence et la corruption, Fernando Vallejo y plonge son lecteur. Il montre à quel point la vie humaine n’est que de peu d’importance et qu’il n’y a rien, absolument rien de fait pour enrayer le Mal car trop de gens en profitent. Un sicaire est tué, un autre surgit, né de la violence encore et toujours.

Fernando Vallejo ne se contente pas d’être cynique dans ses écrits (Alexis, l’Ange Exterminateur qui assassine des dizaines d’êtres humains sans arrière-pensée est incapable d’achever un chien), il l’est aussi dans la vie. Provocateur jusqu’au bout, il a fait ouvrir à Medellin un cabinet de consultation pour chiens pauvres alors que la misère tue la population. Il ne croit plus dans le genre humain et s’est fait misanthrope, ne sortant que pour provoquer ses contemporains. L’homme est atypique, comme l’écrivain.

Ce livre a été adapté en 2000 par Barbet Schroeder

 

La vierge des tueurs

Fernando Vallejo traduit de l’espagnol (colombien) par Michel Bibard
Belfond, 1997
ISBN : 978-2-7144-3411-8 – 193 pages -16 €

La virgen de los sicarios, parution en Colombie: 1994

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24 commentaires sur “La vierge des tueurs de Fernando Vallejo

  1. Salut, Et bien cela ne sera pas lui. J’attendrai un autre livre pour découvrir cette littérature et participer à ton challenge. A bientôt…

    • Celui-ci n’est pas de tout repos, je te comprends…

  2. La chanteuse Juliette en a fait une très belle chanson !

    • Merci, je vais chercher ça.

  3. Un contexte hyper violent, mais où est donc passé Ornicar?
    Heu, non, la vierge du titre, que fait-elle dans cette histoire?

    • 2 réponses, je crois : c’est la vierge d’une des églises sur laquelle viennent se recueillir les tueurs avant de partir dézinguer la population, ou plus métaphoriquement, c’est le jeune homme qui par sa beauté incroyable possède une sorte de beauté, de virginité du Mal.

  4. Mazette, quelle violence. Mais je ne peux lui donner tort s’il ne croit plus dans le genre humain. Mais bon, de là à avoir autant de haine en lui ? Cela dit, son pays est tellement corrompu.

    • Je me demande comment on peut vivre dans une ville pareille, comment font les gens au quotidien… il y a de quoi devenir misanthrope et détester tout le monde…

  5. kathel

    J’ai vu le film de Barbet Schroeder… dur, mais quelque chose qui m’a plu… Je n’ai pas envie de lire le livre, toutefois, je reste sur Gamboa ! 😉

    • J’ai juste vu la bande annonce du film, elle ne m’a pas donné envie ; de toute façon, je ne supporte pas bien ce genre de violence visuelle.

  6. un petit tag chez moi, si tu veux !

    • merci mais je ne suis pas pratiquante 😀

  7. Je ne sais pas, celui-ci me tente moins, je detecte aussi moins d’enthousiasme chez toi.

    • Il m’a plu, mais il est quand même très violent, ça n’est pas complètement réjouissant…

  8. Dès que j’ai le temps, il faut que je jette un oeil sur ce livre, en fait, je ne connaissais que le film, je ne savais pas que c’était une adaptation… J’espère avoir le temps de le lire : en effet, un livre atypique…

    • Pas de tout repos mais à lire si on veut comprendre l’exaspération des gens face à la violence, et les excès qu’elle peut engendrer.

  9. Barbet Schroeder : un réalisteur qui se fait bien discret il me semble. Tu connais le titre en français de son adaptation ?

    • Le film porte le même titre que le livre.

  10. Celui-ci ne me tente pas vraiment mais je ne saurais pas expliquer pourquoi, ce n’est pas la violence qui me rebute, peut-être plus l’aspect misanthropie.

    • Je crois en effet que Vallejo a une dent contre beaucoup de monde, il vit assez retiré du monde, je crois, et lâche un livre de temps en temps…

  11. Pas plus tentée que cela. par contre, cela m’interroge un peu dans le vif du sujet… Récemment, on parlait avec ma chef d’un client, grand voyageur devant l’éternel et amoureux fou de la colombie. Selon lui, l’endroit où il fait le plus bon vivre serait medelin justement, parce que l’extrême présence policière garantirait une sécurité sans borne… Manifestement, chacun à sa propre vision de la réalité. Bon, en même temps, j’aurais plus tendance à faire confiance à l’auteur étant donnée la réputation de l’endroit. Mais bon…

    • Euh… l’était pas un peu facho le gars ? Parce que aimer passer ses vacances dans un endroit qui grouille de flics, moi, ça ne me tente pas trop. La Colombie est aujourd’hui un des pays les plus dangereux du monde, guère touristique, mais du coup, les billets d’avion doivent être assez abordables… faut voir ce qu’on aime comme genre de vacances 😀

  12. On devait l’étudier à la fac mais comme il n’était plus disponible en poche le prof a finalement changé le programme… les quelques extraits qu’on a étudiés m’avaient quand même donné envie de le lire et ça a été une grosse claque pour moi, j’avais adoré… je me souviens que je l’ai lu d’une traite, délaissant mes révisions alors que j’avais 4 partiels le lendemain… un souvenir très fort de lecture !
    J’ai aussi vu le film, que j’aime assez (mais pas le début :s) mais que je trouve beaucoup moins bon que le livre !

    • Il est certain que c’est prenant comme lecture, et très marquant ; m’étonnerait que je l’oublie. Et les publications en poche, c’est agaçant, on ne sait pas à quoi elles tiennent…

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