Roseanna de Maj Sjöwall et Per Wahlöö

Roseanna de Maj Sjöwall et Per WahlööMotola, Suède, Juillet 1965 : le corps d’une femme nue totalement inconnue est retrouvée dans un canal. Personne ne la réclame, personne ne la reconnaît : qui est-elle ? L’inspecteur principal Martin Beck se lance sur la piste. Enfin « se lance » est un bien grand mot, disons qu’il est chargé de l’enquête qui au bout d’une semaine ne donne rien, ni au bout de deux ni de trois. Enfin, à la fin de l’automne, le cadavre est identifié : il s’agit d’une jeune Américaine en vacances en Europe qui se trouvait à bord d’un bateau remontant les écluses du canal.

Ledit bateau rempli de touristes du monde entier fait figure de hors-bord si l’on compare sa vitesse à celle du rythme de l’enquête. Car oui, c’est un brin lent. Mais pas désagréable, ça ne fait finalement que trois cents pages et on a une impression de Suède à l’état brut (surtout quand l’été tourne très rapidement à l’hiver).

La bonne idée, c’est de publier ce roman avec une préface d’Henning Mankell qui le contextualise. Il explique en quoi en 1965, ce premier volume des enquêtes de Martin Beck était vraiment novateur. Certes, il exagère quand il dit que « même le langage semble plein de vie et d’allant »…, mais il explique clairement la démarche des auteurs :

« Ils voulaient se servir du crime et des investigations policières comme d’un miroir de la société suédoise, avant d’y intégrer ensuite le reste du monde. Leur intention n’a jamais été d’écrire des histoires policières pour « divertir » les lecteurs. Influencés et inspirés par Ed McBain, ils ont exploré un vaste territoire dans lequel les romans policiers offraient un cadre à des histoires présentant un regard critique sur la société. »

C’était il y a quarante-cinq ans et ils étaient les premiers en Suède à envisager le roman policier sous cet angle. Le whodunit à la Agatha Christie cédait la place à l’enquête sociale et surtout, l’enquêteur propre sur lui et super intelligent s’effaçait au profit de la figure du policier dépressif, qui ne vit que pour son boulot et fiche sa vie privée en l’air. Celle de Martin Beck n’est pas particulièrement réjouissante : une femme qui après dix ans de mariage en a marre d’avoir épousé un fantôme, des enfants rarement croisés, un petit appartement triste… pas de vie sexuelle déclarée, pas d’alcool non plus, mais beaucoup de cigarettes. Un type pas bien sexy mais obstiné.

Henning Mankell précise dans sa préface que le couple était inspiré des polars de Ed McBain, qui mettaient en scène la vie quotidienne d’un commissariat (imaginaire) new-yorkais. C’est drôle de constater que pour leur première intrigue, les auteurs aient choisi de mettre en scène une Américaine nymphomane (et bibliothécaire de surcroit, y a-t-il un rapport…). A quoi ressemblait la Suède des années 60 ? Les lecteurs ont-ils été choqués par ce personnage ? Y avait-il intention de souligner le droit à la liberté sexuelle ? Je ne sais, je ne suis pas historienne du roman policier, encore moins suédois, mais ce roman soulèvent des questions intéressantes.

C’est un livre à lire pour remonter aux sources de l’actuelle vague de polars suédois. Pour ma part, je vais pouvoir commencer ma découverte de Kurt Wallander en sachant d’où il vient.

Roseanna

Maj Sjöwall et Per Wahlöö traduit du suédois par Michel Deutsch
Rivages (Rivages/Noir n°687), 2008
ISBN : 978-2-7436-1804-9 – 312 pages – 9 €

Roseanna, parution en Suède : 1965

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Roseanna de Maj Sjöwall et Per Wahlöö

53 commentaires sur “Roseanna de Maj Sjöwall et Per Wahlöö

  1. j’ai aussi lu ce polar à l’origine du renouveau du polar nordique. j’ai également constaté que cette série de romans policiers a inspiré de nombreux sites,qui expliquent entre autres les raisons qui ont incité les deux écrivains à écrire ces romans, voulant décrire/décrire la société (trop) policée de la Suède des années 60

    1. Effectivement, ce roman a dû à l’époque changer considérablement le monde du polar, et si la Suède était trop policée (on a souvent tendance ici à croire les Scandinaves beaucoup plus libérés qu’ils ne le sont), alors oui, ça a dû les remuer…

  2. Je viens de lire le premier volume que Per Wahlöö, sans Maj, a consacré à Jensen, un flic atrabilaire et taiseux…Le style est très sec, sans fioriture…C’est étonnant de précision et surtout excellent dans la vision d’un certain futur…Enfin, j’en parlerai ce soir…
    Sur le couple et sa série: ce qui est dommage avec cette réédition, c’est que certains volumes, il me semble, s’appuie encore sur la traduction anglaise et pas sur la VO. Je ne comprends pas l’intérêt de ressortir ces romans qui, il est vrai, sont un peu la préhistoire du « crime nordique » si on ne s’appuie pas sur l’original à chaque volume

    1. C’est sûr que ça n’est pas bien chaleureux comme style… Il me semble justement que Rivage réédite ces titres avec une traduction à partir du suédois ; en tout cas, c’est le cas pour ce premier tome.

  3. J’ai l’impression que les polars nordiques ont pour point commun une certaine lenteur de l’action. Mais ça ne me dérange pas car en contre-partie ces auteurs savent créer des ambiances bien particulières qui chaque fois me captivent !

    1. La comparaison n’est guère appropriée mais je dirais qu’ils marchent au diesel : il faut un certain temps pour que l’action démarre (cf. les 150 premières pages des Stieg Larsson).

  4. je vois que toi aussi tu as apprécié – il me reste encore quelques livres de ces auteurs dans ma pal, donc encore quelques belles heures de lecture en prévision 😉

  5. Figure toi qu’à une bourse aux livres j’ai trouvé un tome de la série, je me suis jetée dessus! Reste à le lire, on en dit grand bien, de ces suédois!

    1. Il leur manque à mes yeux l’impétuosité des Latins que nous explorons en ce moment chère Keisha, mais une plongée dans cette ambiance glacée est finalement agréable de temps en temps.

  6. en effet, leur série qui s’intitule dans son entièreté « l’histoire d’un crime » est au nombre de 10 romans
    après la mort de son époux, sjowall a poursuivi sa carrière de journaliste et romancière et a effectivement écrit d’autres romans

  7. @Niki: Wahlöö a écrit un diptyque seul en 1964/1965. C’était de cela dont je parlais. Il est réédité actuellement chez Rivages. C’est très bien. Enfin, le premier volume que je viens de finir est très, très bon. Pas chaleureux comme le dit Ys mais très, très efficace…

  8. je suis une grande fan de cette série que j’ai découverte il n’y a pas si longtemps. (un an ou deux) Tous les tomes sont dans la même veine, il y en a bien sûr certains que j’ai préféré à d’autres.
    Ayant découverte Kurt Wallender il y a quelques semaines à peine, j’ai pu constaté que Mankell s’était en effet beaucoup inspiré du couple Sjöwhall et wahlöö !
    Je crois que, quand on aime la littérature policière, qu’on soit historienne du genre ou non, lire ces trois auteurs est indispensable !

  9. J’adore tous les auteurs venus de ces pays là, suède, islande, irlande, norvège ect… Mais celui ci ne me tente pas beaucoup je ne sais pas pourquoi, sans doute le sujet tout simplement… Mais la couverture me plait beaucoup, elle a sans doute été prise dans le Blue Laggoon en Islande ou je rêve de me baigner un jour…

    1. En effet, la baignade est très tentante, et je me demandais qu’elle était le cadre de cette photo. Si le polar nordique te plait, il n’y a pas de raison pour passer à côté de ce couple fondateur.

  10. Je note et je vais faire l’inverse de toi : j’ai fini Wallander, je peux alors me plonger dans les aventures de son « aïeul ».

  11. J’ai lu la série en 10/18 il y à longtemps, c’est vrai que cette réédition me tente avec une traduction du suédois et non de l’anglais. En tout cas je trouve qu’il faut aller au delà du 1er tome car la série se bonifie avec ses personnages qui prennent de l’épaisseur et auxquels on s’attache au fil des romans.

    1. Merci pour ce conseil. Et oui en effet, la vague suédoise fait aussi que les rééditions se basent sur le texte d’origine, c’est quand même un plus.

  12. Je pense que je me suis faite un programme un peu trop chargé pour cette fin d’année :-/
    Je serai plus dispo dès janvier car je vais freiner tout ça car finalement, ça devient des contraintes.

  13. Livre dans ma LAL depuis des mois et offert par la delicieuse Canel – je l’ai donc desormais a portee de main et ton billet me donne envie de le commencer immediatement !!

  14. Ainsi le polar suédoir ne date pas d’hier et de Millénium… Je le note pour l’intérêt historique alors et une vision plus réaliste de la Suède (… et très peu pour les bibliothécaires nymphomanes !!!)

    1. Je parlais samedi encore avec un lecteur à la bibliothèque de ces polars suédois décidément vraiment glauques : ils ne font rien pour le tourisme de leur pays qui doit pourtant être agréable à bien des égards…

    1. C’est drôle de voir les petites habitudes des gens à travers ces descriptions. J’espère quand même que les Suédois fument moins aujourd’hui !

  15. J’avais décidé de lire tout le cycle en achetant les 10/18 en occasion, donc dans le désordre. J’étais loin d’être enthousiaste. Pourtant, quand j’ai lu Roseanna, en dernier, j’ai beaucoup apprécié !

    C’est lent, méticuleux, exhaustif mais sans exagération (au moins dans Roseanna).
    Ceci dit, le caractère très inhabituel des noms des personnages récurrents ne facilite pas la mémorisation de leur profil psychologique.

    Cependant, il y a une incohérence dans ce roman : alors que l’autopsie montre que Roseanna a été violée, lors des aveux de l’assassin, il n’y a pas de place logique pour ce viol. Et il n’y en a pas plus dans la tentative de meurtre de Sonia d’ailleurs …

  16. Bonsoir

    Ce roman est extrêment intéressant car non seulement il représente effectivement un peu la « préhistoire » du polar suédois (nordique) mais surtout c’est une plongée sociologique très instructive sur la Suède des années 60-70 qui est très différente de celle d’aujourd’hui
    J’ai eu la chance de lire cette série de livres dans la quasi intégrale publiée en 1018 à la fin des années 80 et de faire à la même époque des voyages en Scandinavie. J’ai pu retourner en Suède récemment, 20 ans après mes premiers séjours.
    Il y a autant de différences entre ces deux époques qu’entre les romans comme Roseanna et les polars apparus depusi 4-5 ans.
    La Suède a énormément évolué, et la pesanteur des années 60-70, très bien rendue par les 2 auteurs, a fait place à un pays nettement plus ouvert et plus moderne, avec une plus grande mixité culturelle, c’est un truisme, et une certaine forme d’hédonisme (oui oui !) qui a remplacé la rigueur d’origine protestante et socialdémocrate
    Pour preuve, une littérature plus universellement reconnue et, plus anecdotique, mais révélateur une gastronomie en pleine révolution :
    Il y a 20 ans soit c’était le restaurant gastronomique soit les sandwichs au saumon (très bons quand même), aujourd’hui les restaurants étoilés de Stockholm (il n’y en avait pas avant) sont talonnés par des établissements modernes et inventifs. Et on peut très bien manger en général en Suède désormais.
    Pour revenir à notre ouvrage, il est vraiment intéressant de constater qu’il décrit parfaitement la grisaille de ce pays il ya 20-30 ans. Aujourd’hui, à l’image de Stockholm qui est l’une des plus belles villes d’Europe et une des plus agréables à vivre, le pays a changé et est devenu bien plus attirant, comme sa littérature. CQFD

    1. Merci pour ces précisions si vivantes, on devrait vous engager dans un office du tourisme suédois 😉 Je n’ai pas lu énormément de polars suédois, juste quelques uns parmi les récents, mais je me dis que quand même, ils ne donnent pas une vision de la Suède si idyllique que ça… remarquez que bien sûr, ils mettent l’accent sur les meurtriers, les crimes en série…etc., et que cet aspect-là ne donne pas envie d’y mettre les pieds !

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2010/12/08/roseanna-maj-sjowall-et-per-wahloo/