La ballade de Gueule-Tranchée de Glenn Taylor

La ballade de Gueule-Tranchée de Glenn TaylorUn des courants que j’apprécie le plus en littérature américaine est celui qui touche aux récits de vie. J’aime particulièrement ces romans qui nous emportent sur les traces d’un personnage au destin souvent atypique, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Avec le héros du premier roman de Glenn Taylor, il y a vraiment matière puisqu’il meurt à l’âge vénérable de cent huit ans. Il a vécu plusieurs vies sous plusieurs noms, tour à tour Gueule-Tranchée, petit garçon de Virginie Occidentale au début du XXe siècle, puis ermite pendant plus de vingt ans avant de revenir à la société sous le nom de Chicopee ou Chicky, musicien de jazz, puis sous celui de A.C. Gilbert, journaliste.

Ces multiples identités ont en commun un trait physique impossible à dissimuler : à cause d’une infection infantile, Gueule-Tranchée n’a quasiment pas de dents, juste des chicots sanguinolents qui le font souffrir. Sa mère adoptive ayant pris pour habitude de le soulager en lui frottant les gencives de gnôle, il cultive une dépendance à l’alcool de contrebande dès le berceau. Son enfance est dès lors atypique, faite d’attachements souvent vains et d’incompréhensions. A l’adolescence pourtant, sa particularité répugnante attire les femmes, par ailleurs furieusement méthodistes : il se fait gigolo et aurait pu devenir riche s’il ne s’était mêlé de grèves minières et n’avait ainsi développé quelques inimitiés à régler d’un coup de fusil. G.T. est un as de la gâchette qui prend parti pour les ouvriers exploités de cette partie des États-Unis (la Virginie Occidentale est aujourd’hui encore un des états les plus gros producteurs de charbon du pays).

G.T. quitte sa ville natale et se fait ermite pour échapper aux recherches, c’est-à-dire à la prison. Il  ne revient à la civilisation que vingt-quatre ans plus tard, en abordant un couple mixte (un Noir, une Blanche) venu vivre dans la forêt avec leurs enfants. Il se met à jouer de l’harmonica et se s’arrêtera plus, jusqu’à jouer avec Chuck Berry lui-même. Il est alors Chicky d’or.

Le destin de G.T. est à ce point exceptionnel qu’il rencontrera John Kennedy et remportera le prix Pulitzer. Autant dire qu’il y avait matière à six cents pages au moins. Mais le roman n’en fait que trois-cent-quarante-six et ceci explique peut-être que je ne lui ai pas trouvé l’ampleur qu’il méritait. La première partie, la plus longue, est dense et bien documentée. J’ai beaucoup appris sur les mines dans les années 20, les guerres du charbons, le sort des ouvriers, la destruction de l’environnement par la création de mines à ciel ouvert (dans la chaînes des Appalaches, il est courant aujourd’hui encore de faire exploser le sommet des montagnes pour récupérer le charbon), etc… L’enfance de G.T. est des plus romanesques avec quelques scènes marquantes, au premier rang desquelles la scène d’ouverture où, âgé de deux mois, il n’est pas censé survivre à son baptême dans l’eau glacée. D’autres excellentes scènes lorsqu’il saisit les serpents à mains nues ou devient expert rétribué en cunnilingus…

Mais j’ai malheureusement trouvé le reste trop rapide. Après ces passionnantes évocations de ses jeunes années, on attend en vain que le personnage redevienne aussi intéressant, pétillant, drôle, original. On ne sait rien de sa vie d’ermite, les relations avec la famille Dickason ne sont pas assez fouillées et tout ce qui concerne le jazzman reste superficiel. Le personnage perd de son envergure au fil du livre, ce qui est d’autant plus décevant que la première partie laisse tout simplement augurer un nouveau John Irving.

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La ballade de Gueule-Tranchée

Glenn Taylor traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
Grasset, 2011
ISBN: 978-2-246-75951-5 – 346 pages – 20 €

The Ballad of Trenchmouth Taggart, publication aux Etats-Unis : 2008

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35 commentaires sur “La ballade de Gueule-Tranchée de Glenn Taylor

  1. Et bien, il nous faudra attendre son prochain roman ?

    Merci Ys !

    • C’est bien possible, même si je conseille vraiment la première partie de celui-ci.

  2. Roman ou biographie romancée? Cet homme a vraiment vécu?

    • Non, mais l’auteur plonge ce personnage fictif dans un monde qui lui a existé, avec des personnages bien réels, ce qui crée très bien l’illusion.

  3. keisha

    Tu as raison, 300 pages seulement, il en fallait plus! tentant quand même.

    • C’est quand même bien dommage de commencer si bien et de finir à bout de souffle… je croyais qu’ils travaillaient ça, les Américains…

      • keisha

        Et c’est pour ça qu’on les aime… ^_^

  4. J’ai de plus en plus envie de lire de la littérature américaine (que je connais que très peu) car elle semble riche, passionnante et diversifiée. Ton avis me donne envie de faire connaissance avec Glenn Taylor. Je note, donc.

    • Comme c’est son premier roman, nous entendrons certainement parler encore de lui.

  5. Un trou de 24 ans qui demeure inexpliqué, aïe, dommage que l’auteur s’essouffle dans la seconde partie car comme tu le dis, vu les occupations diverses du bonhomme, il y avait matière.

    • Ma plus grande frustration va à l’univers du jazz qu’il fréquente dans sa deuxième période : s’il avait été aussi précis que la partie traitant de l’enfance, ça aurait certainement été très intéressant.

  6. Dommage, j’étais bien tentée moi aussi.

    • Pas de raison de ne pas le tenter, il te plaira peut-être…

  7. je sors de chez le libraire et je l’ai vu, lu le 4ème de couv et je me suis dit ça à l’air pas mal du tout, mais comme j’avais une commande déjà longue comme le bras … Dommage ce manque d’ampleur, est ce que la vie d’ermite recouvre des choses moins avouables sur lesquelles l’auteur fait l’impasse… je le lirai sans doute en poche dans quelques mois

    • C’est un choix étrange qu’a fait l’auteur… on sent bien qu’il a le potentiel d’une belle épopée de vie, et puis finalement pas…

  8. J’aime beaucoup les récits de vie … Peut-être le lirai-je mais ce titre me fait frémir d’horreur !

    • Il ne devait pas être bien beau à regarder, mais l’auteur ne s’appesantit pas sur les descriptions.

  9. Je reste obsédée par cette histoire de dents sanguinolentes !
    Le début qui laisse augurer un nouveau John Irving ? Je préfère quand même attendre la sortie (aujourd’hui en fait) du nouveau Irving.

    • J’ai hâte de mettre la main sur ce titre-là, je l’aime déjà !

  10. En tous cas, j’adore la couverture, avec cette photo magnifique d’un visage buriné…

    • Moi aussi, c’est même d’abord ce qui m’a fait choisir ce livre parmi les autres de la rentrée de janvier.

  11. Tu as beau mettre des bémols, je dois dire que je suis tentée… Depuis ce début d’année, je n’arrete pas de noter des titres c’est une catastrophe… quand je vois que je n’ai même pas avancé dans ma LAL de 2010… soupir…

    • Ben tu vois, même quand je suis moins enthousiaste, tu es tentée quand même… incorrigible !

      • N’espère pas que ça marche à tous les coups… 🙂

  12. La couv est magnifique mais tes bémols me font résister, ouf !

    • Moi je guette les billets pour voir ce qu’en ont pensé d’autres lecteurs…

  13. caro

    c’est une chronique complète que vous écrivez, que l’on aime ou pas le livre, vous donnez votre avis avec argumentation, c’est très agréable. Tout comme vous, j’aime la littérature américaine pour la même raison, les panoramas et les destins souvent aventureux des personnages. A ce titre, connaissez- vous Craig Jonhnson ?

    • Bonsoir, bienvenue sur ce blog. J’ai lu Little Bird et j’ai été un peu déçue, mais par mon unique faute : ce livre est beaucoup trop orienté « nature writing » pour moi qui n’apprécie pas beaucoup ce genre. Je pensais que l’intrigue prenait le dessus, mais en fait pas assez à mon goût…

  14. Pourrais-tu m’envoyer ton adresse par mail afin de t’envoyer en livre voyageur Vu d’ici de Brian Keith Jackson ? 🙂

  15. claudialucia

    Le personnage est hors du commun et un début à la John Irving, c’est tentant! Mais c’est vrai que se dire que l’on va rester sur la déception est décevant.

  16. Il est dans ma PAL de la rentrée littéraire de janvier…

  17. Guillaume Richard

    Tu as raison . la première partie est superbe, épique par moment. puis tout se délaye. Certaines aberrations, ellipses accélèrent furieusement la dernière partie de la vie de ce cher G.T. De plus les implications politiques du début du livre disparaissent complètement, je les trouve presque niaises quand il évoque J.F.K.

  18. Vtina

    Bonjour,
    j’ai lu ce roman avec un grand plaisir, celui de retrouver la littérature américaine sous son meilleur jour. Les ellipses temporelles et l’accélération du récit dans la deuxième partie ne m’ont pas tant gênée que ça, peut-être parce que j’ai justement suspendu ma lecture pendant la deuxième moitié… et j’y suis revenue avec bonheur. Finalement ces tranches de vie nous laissent imaginer le reste… G.T., Chicky d’or, c’est le genre de personnage qui vous reste en mémoire pendant longtemps, avec sa sagesse bien particulière face à la vie, à la nature et au monde des hommes.
    Je le conseille donc de toute façon ! Bonne lecture.

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