Un petit boulot de Iain Levison

Un petit boulot de Iain LevisonDe nos jours dans le Wisconsin. Jake n’a plus rien depuis que l’usine locale a fermé : plus de boulot, plus de télé, plus de Kelly. Ne lui reste que ses dettes contractées auprès de Ken Gardocki, le bookmaker local. Et le téléphone qui permet à sa banque de le harceler pour ses découverts. Faudrait bien qu’il se trouve un petit boulot…

Alors quand Gardocki lui propose un petit boulot très bien rémunéré, il n’est pas en mesure de refuser. Il devra juste tuer madame Gardocki, ses dettes seront effacées et il aura même de quoi récupérer le câble et la télé. Une fois le contrat rempli, Jake se rend compte que c’est vraiment un boulot simple, sans grand danger et très lucratif. Avec cynisme et détachement, il va donc rempiler, non pour faire carrière, mais juste le temps d’amasser un petit pactole lui permettant de racheter une boutique avec son copain Tommy pour lequel il travaille dans une station service.

Chronique de l’adaptation de ce roman par Pascal Chaumeil avec Michel Blanc et Romain Duris

C’est l’humour noir qui domine Un petit boulot, premier roman de l’Américain d’origine écossaise Iain Levison. Jake a en tête des modèles de tueurs à gages vus dans des films et entend bien s’y conformer. Mais même la réalité des tueurs à gages ne ressemble pas à la fiction et il doit faire son deuil de l’imper, des lunettes noires et du silencieux. Lui ne sera jamais qu’un tueur à la petite semaine, devant se débrouiller avec son job et être plus malin que la police.

Le roman ne serait pas aussi bon s’il n’était que drôle. Il y a derrière ce scénario réjouissant une critique évidente de la société américaine contemporaine qui fabrique à la pelle des laissés-pour-compte du rêve américain. Il y a la façade, l’Amérique des brochures et des feuilletons dans lesquels tout le monde sourit et se comprend, et la réalité.

Comment ça a commencé cette différence entre la brochure et la réalité ? Les types qui l’ont écrite dans des bureaux n’ont jamais visité un de leurs magasins ? C’est peut-être seulement celui-là, dans cette ville naufragée, qui embarrasse l’empire de Gas’n’Go. Mais je ne pense pas. Je soupçonne l’Amérique tout entière d’être en train de sombrer, moralement et financièrement, pendant que des rédacteurs de brochures sont assis dans leur bureau qui donne sur des fleuves ou des vallées et s’amusent à prétendre qu’ils ne le voient pas.

C’est la fameuse fracture sociale dont on nous parle et que Levison choisit de ne pas traiter sur le ton alarmiste ou misérabiliste habituel. Il n’y a pas de quoi rire des victimes de la crise alors rions, pour conjurer le sort… La description que fait Jake de sa ville a de quoi plomber le moral, une ville fantôme devenue sale, vide, dangereuse, pas encore au fond du trou mais en bonne fois, une machine à fabriquer des désœuvrés, futurs délinquants, comme Jake en croise à Miami.

Je me rappelle que nous sommes vendredi après-midi, un jour de travail. C’est mon quartier dans dix ans. Pour ces gens-là, ne pas travailler est devenu un mode de vie. Certains pourraient peut-être faire un travail de nuit, de gardiennage ou de service d’étage dans les hôtels chic qui s’ouvrent sur la plage, mais c’est fini pour eux. Ils ne posséderont ni ne construiront jamais rien et ne quitteront pas la rue. Personne ne se donne plus la peine de leur mentir en leur disant qu’il y a un pays qui se soucie d’eux, ces mensonges auxquels j’ai tellement cru jusqu’à la fermeture de l’usine. Ces gens-là n’ont jamais eu d’usine où travailler, ils ne se sont jamais sentis en sécurité, pas un instant. Leur désenchantement est encore plus pur que le mien.

Que la société ne vienne donc pas se plaindre : elle a abandonné toute une catégorie de gens qui n’ont plus qu’a se débrouiller pour survivre et surtout, qui ne lui doivent plus rien. Iain Levison choisit de le dire sur un ton humoristique, mais l’Amérique devrait se méfier…

Iain Levison sur Tête de lecture

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Un petit boulot

Iain Levison traduit de l’anglais par Franchita Gonzales Batle
Liana Levi, 2003
ISBN : 978-2-86746-336-X – 210 pages – 16 € (existe en poche)

Since the Layoffs, parution aux États-Unis : 2002

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Un petit boulot de Iain Levison

41 commentaires sur “Un petit boulot de Iain Levison

    1. Euh…. je ne sais plus… il est tôt et ça fait bien un mois et demi que j’ai lu ce livre… mais il me semble que c’est une usine qui fabriquait des pièces de tracteurs… pour quoi ?

  1. J’avais lu Tribulations d’un précaire du même auteur, et depuis je suis sous son charme! Pas sûre de lire Un petit boulot dans l’immédiat car je pense que les thèmes sont sensiblement les mêmes, concernant la critique de la société américaine en particulier, par contre ses autres romans me font terriblement de l’oeil!

    1. parce qu’il y a une usine du groupe qui fabrique les Kl**nex, aussi la fabrication de salopettes et jeans de la marque Osk*** (nom d’une ville), etc.

  2. Je suis fan de Iain Levinson et son mélange de critique sociale et d’humour noir me va comme un gant. Mon prochain sera « Arrêtez-moi là ! »

  3. Un petit boulot… comme dans nos entreprises, pour ceux qui sont chargés de virer les autres en attendant d’être virés eux mêmes.
    Allons, de l’humour, que diable: la crise, quelle crise ? C’était le titre d’un « LP » dans les années 70: le 4ème disque de « Supertramp », avec uns couverture assez ironique.
    Sinon, ce monsieur Iain Levison me semble tout à fait intéressant, une lecture pour l’été.

  4. Je crois que « tribulations d’un précaire » est même écrit avant et est autobiographique (je ne sais plus, jecrois). J’aime cet humour noir, je note celui-ci, mais après le 21sept ! (je tente de faire baisser ma PAL!)
    A plus tard

  5. Je vois que finalement tu as bien aimé Levison ! Il ne te reste plus maintenant qu’à découvrir Les tribulations d’un précaire. Il faut quand même laisser un petit temps entre ses romans, car les thèmes sont plus ou moins identiques à chaque fois. Mais, à chaque fois, on a également cette petite critique de la société, l’air de rien 😉

    1. J’imagine qu’il ne faut pas en faire une trop grosse consommation, et qu’on ne le retrouve qu’avec plus de plaisir. J’espère aussi pour lui qu’il se renouvellera.

  6. Je n’ai pas encore lu celui ci, mais ton billet m’en donne envie. Pour ma part j’ai lu , pardon, dévoré  » Arrêtez moi là » son dernier roman qui est vraiment excellent, et qui s’inspire d’une histoire vraie. Un livre remarquable sur le système judiciaire américain que je te recommande vivement si tu ne l’as pas encore dans ta pal ! A bientôt

  7. J’ai Tribulations d’un précaire dans ma PAL. Comme toi, un que je laisse attendre. Pourtant, l’envie est là ! Mais il y en a toujours un autre qui se glisse avant sur la pile !

  8. J’en ai lu deux récemment, tu comprendras donc que ses romans sont sur ma liste « à lire ». je te recommande Arrêtez moi là! et sa vision de la justice américaine…

  9. Cela avait été un coup de coeur car c’est une lecture à plusieurs degrés qui a de quoi satisfaire beaucoup de monde (quoi que, de mon côté, j’ai préféré la prendre de façon plus légère !)

  10. Il faut lire TOUT Levison, tellement c’est bien. Le truc, c’est comme pour les chocolats, il faut résister et ne pas dévorer la boîte d’un seul coup. Quant aux Tribulations d’un précaire, pour revenir sur un post lu plus haut, il est effectivement autobiographique et même d’actualité puisque Iain Levison ne peut pas vivre seulement de sa plume et qu’il passe une partie de sa vie à travailler dans ce genre d’emplois précaires.

  11. J’ai gardé un excellent souvenir de ce roman et de cet auteur. J’y croisé des paumés, des américains moyens, des exclus du travail et donc de la société. Ce sont à priori des gens bons, humains mais qui ont tout perdu parce que les grandes entreprises préfèrent délocaliser leurs usines pour gagner encore plus de fric. Et sans travail, nous ne sommes plus grand-chose, que des hommes en voie de délabrements qui n’ont plus d’activités, à part traîner dans des pubs de plus en plus miteux. On se sent exclus et bons à rien, genre traîne-savates sans motivation. Les relations avec les autres, avec les proches s’en ressentent, deviennent de plus en plus difficiles, jusqu’à se retrouver enfermer dans un carcan, solitaires et abandonnés. Une vie affalée au comptoir d’un pub ? Pourquoi pas, si je l’ai choisi (et pas si la société l’a décidé à ma place).

    J’y ai croisé la route d’un auteur qui au milieu de ce désespoir a réussi presque à chaque page à me faire sortir quelques sourires car malgré la gravité du sujet, il est traité de façon désopilant ! Iain Levison, j’ai d’autres bouquins de toi qui m’attendent !

    1. Tu décris en effet très bien la situation. Pour ce qui est de Levison, il navigue toujours un peu autour des mêmes problèmes et dans le même registre humoristique, il faudra bien un jour qu’il se renouvelle. Mais d’ici-là, j’en ai moi aussi d’autres à lire.

Les commentaires sont fermés.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2011/07/25/un-petit-boulot-iain-levison/