Breakfast on Pluto de Patrick McCabe

Breakfast on Pluto de Patrick McCabeJ’ai toujours eu tendance à penser que la littérature irlandaise était triste : la guerre, la misère, les pommes de terre… pas de quoi se tordre de rire, dans la vie comme dans la littérature. C’était avant de lire Breakfast on Pluto qui rompt avec tout ce que l’on croit savoir de la littérature irlandaise, et des Irlandais. Écrit en 1998, il aura fallu attendre tout ce temps pour qu’il soit traduit, et Asphalte l’a fait.

Patrick « Pussy » Braden est pourtant estampillé typique folklore irlandais : la jeune fille engrossée trop vite (par un prêtre…) qui abandonne son bébé dans une boîte ; la marâtre miséreuse qui l’élève ; le village de Tyreelin avec ses pubs, ses catholiques (alcooliques) et ses ragots… Patrick aurait pu être un brillant élève, mais il se révèle décidément bien trop anticonformiste. Sans complexe ni pudeur, il s’habille en fille, se maquille, et se fait bien sûr la malle de son trou perdu pour aller vivre la grande vie. D’abord à Dublin puis rapidement à Londres où les trottoirs de Piccadilly deviennent son lieu de travail. Il croise quelques détraqués, quelques vieux riches amoureux aussi, mais surtout des militants de l’IRA qui ne rendent pas la vie d’un travesti irlandais facile.

Il n’y a pourtant pas plus apolitique que Pussy, qui ne cherche que l’Amour, pour une heure, un mois ou pour la vie, c’est d’amour dont il/elle a besoin, cet amour que sa trop jeune môman lui a refusé, et que son père professe en chaire mais se garde bien d’appliquer (à part dans ses exercices pratiques, bien sûr…).

Écrire un roman sur un travesti irlandais dans les années 70 aurait pu entrainer Patrick McCabe dans des régions obscures, du rejet social à la stigmatisation religieuse en passant par les méandres de la psychanalyse. Mais l’auteur ne s’attache aucunement à expliquer la personnalité de son héros, de décortiquer les différentes étapes d’une identité torturée. Au contraire, il règle le problème en une hilarante réplique, adressée à une mère imaginaire : « Maman ! lui dirais-je pendant que nous descendrions la rue ensoleillée. Est-ce que tu crois que je suis comme ça parce que papa porte des robes pour son travail ? »

D’un côté la guerre, de l’autre le Swinging London, l’un pour échapper à l’autre, être quelqu’un d’autre pour échapper radicalement au déterminisme social et religieux. Patrick (Braden) cherche à prendre ses distances  avec le présent auquel Patrick (McCabe) donne des allures de rêves ou de fantasmes, toujours très ironiques. Mais comment se tenir à l’écart du monde quand votre meilleur ami est assassiné par des terroristes, quand des bombes explosent à tous les coins de rues ?

Comme Pussy ne peut échapper au présent, le lecteur ne peut échapper à Pussy. McCabe nous immerge en effet totalement dans son personnage-narrateur au débit intarissable, qui jure, s’interrompt et se pastiche lui-même dans un flot continu à haute teneur ironique.

« Mais je n’ai jamais vraiment su comment j’ai atterri à l’église ! Je devais en avoir plus qu’assez, je crois ! Heureusement, il n’y avait pas beaucoup de croyants dans les parages. J’imaginais très bien ce qu’ils se seraient sentis obligés de dire . « Qu’est-ce qu’il fait là ? Il n’a pas à mettre les pieds ici ! » Quand on y pense, il faut oser la faire, cette sacrée blague, parce que si moi, le seul et unique son of a preacher man de Tyreelin, je n’ai ps le droit d’être ici, alors qui au juste, j’aimerais bien le savoir, qui en a le droit ? J’avais le tournis comme si j’étais sur un manège quand j’ai fait une entrée majestueuse par la double porte, et j’ai honte d’avoir à admettre qu’un effluve distinct de transpiration émanait de la région de mes aisselles. « Oh la la », me suis-je dit – ne me demandez pas pourquoi ! Devinez-Qui était sur sa croix, comme d’habitude. »

La plongée est donc immédiate, drôle, souvent grinçante parfois déstabilisante. Le ton est radicalement différent de ce qu’on a l’habitude de lire en littérature irlandaise, c’est une raison de plus pour le découvrir.

Ce livre a été porté à l’écran par Neil Jordan (La compagnie des loups, Entretien avec un vampire…) en 2005 avec Cillian Murphy, Liam Neeson et Stephen Rea.

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Breakfast on Pluto

Patrick McCabe traduit de l’anglais par Audrey Coussy
Asphalte, 2011
ISBN : 978-2-918767-15-2 – 201 pages – 16 €

Breakfast on Pluto, parution originale : 1998

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31 commentaires sur “Breakfast on Pluto de Patrick McCabe

  1. Oncle Paul

    Bonjour Ys
    Tout à fait d’accord sur ce roman que j’ai apprécié et dont je viens de mettre en ligne ma chronique. Un très bon roman, sensible, émouvant, grinçant…
    Amicalement

    • J’ai fait quelques recherches et appris qu’il y avait une adaptation, ça doit être intéressant, je vais essayer de me dégotter ça.

  2. kathel

    Tu parles à une fan de littérature irlandaise, là, et donc, je suis forcément intriguée…
    Ceci dit, Roddy Doyle est parfois drôle, dans la Trilogie de Barrytown (The commitments, The snapper et The van… je ne suis plus très sûre des titres de livres, je me souviens davantage des films, cultes pour moi !)

    • Je ne suis pas spécialiste, je note donc ce Roddy Doyle pour définitivement battre en brèche mes idées reçues sur la littérature irlandaise.

  3. keisha

    Il doit bien exister des auteurs irlandais non miserabilistes… Tiens, Nuala O faolain, quand même…Et puis celui qui ecrit des polars un peu givrés (j’ai oublié le nom, là)
    Mais ton billet me donne envie de ma pencher sérieusement sur ce livre!

    • @Keisha:tu penses à Ken Bruen non?

      • keisha

        Non, Hugo Hamilton, avec triste flic par exemple

    • Je ne dirais pas « misérabiliste », ça me semble péjoratif. Et oui bien sûr, il doit bien y avoir quelques gais lurons chez les auteurs irlandais aussi, c’est juste que je ne les connais pas. En polar, je connais Bruen, il est plus imbibé que givré, j’en ai lu un mais je n’ai pas accroché.

  4. Hummm Le sujet ne rompt pas trop avec la tradition irlandaise : ca a l’air bien sombre !!!! En revanche, c’est vrai que le discours a l’air humoristique… Je ne connaissais pas non plus le film mais c’est noté !

    • C’est bien ça : cette histoire contient bien des scènes tragiques mais contées sur un ton tout à fait décalé.

  5. La littérature irlandaise a souvent pas mal d’humour noir. Ou d’humour tout court. D’auto-dérision.
    En ce moment je lis « Muse » et malgré une histoire triste, c’est bourré d’humour et je n’arrête pas de sourire.
    Je ne connais pas encore cet auteur : encore un Irlandais à découvrir !

    • Eh bien j’irai lire ton billet et ferai certainement une belle découverte.

  6. Il existe une adaptation télévisée, passée récemment sur arte. Je ne l’ai pas vue.

    • La version de Neil Jordan est un téléfilm, ou c’est une autre adaptation ?

  7. Arf, je l’ai aperçu lors de la dernière opération Masse critique. J’aurais apparemment du lui prêter plus d’attention !
    Mes connaissances en littérature irlandaise se limitent à Frank McCourt (et encore, comme je te l’avais dit à l’époque de ton billet sur « Les cendres d’Angela » je n’en ai qu’un lointain souvenir, pas très joyeux effectivement).
    A tenter donc 🙂

    • J’espère que tu décrocheras un bon livre sur Masse Critique. Moi, je n’ai rien demandé, parce que comme d’hab, j’ai oublié…

  8. Je ne connaissais absolument pas… mais pour le coup tu m’intrigues avec ce personnage étonnant, qui change effectivement de la littérature irlandaise contemporaine (j’ai quand même lu quelques auteurs qui ne traitent pas des sujets que tu évoques, mais c’est vrai qu’ils ne doivent pas être la majorité…). Je note, il me tente beaucoup !

    • C’est une véritable bonne découverte cet auteur, il était temps qu’il nous arrive.

  9. Valérie

    Tu me donnes envie. J’ai un Roddy Doyle dans ma PAL et comme Maeve, j’ai lu Muse (on ne peut pas dire que j’ai beaucoup ri) de Joseph O’Connor mais je suis toujours à l’affut d’auteurs irlandais, surtout s’ils sont un peu différents.
    Je voulais te dire, Ys, toute mon admiration devant la tonne d’infos que tu nous donnes dans newsbook. Merci pour ce travail titanesque.

    • Un travail ? Non, un plaisir le plus souvent…

  10. J’aurais juré qu’il avait déjà été traduit à cause du film mais j’ai du avoir des hallucinations 😉 Je note … en général, la biblio achète presque à chaque fois les oeuvres des auteurs irlandais !

    • Une excellente bibliothèque…

  11. MERCI de ce billet !! En plus, je suis tellement contente qu’un éditeur ai eu la bonne idée de traduire un autre de ces romans. As-tu lu « The butcher boy » ? Il est génlal ! (soit dit en passant, aussi très bien adapté par N. Jordan).

    • Non, je ne l’ai pas lu, mais je le note. et donc, on dirait que McCabe et Jordan sont complices de longue date…

  12. De l’humour décalé, de la dérision, du tragique? Le tout avec un style qui semble vraiment agréable à lire… Toutes les qualités sont réunies pour que je me précipite à la bibliothèque dénicher cette perle… Merci de cette découverte!

    • Il me semble en effet que ce livre a bien des atouts pour séduire. Bonne lecture !

  13. Ooooh, je veux ça. Ça semble tout à fait dans mes cordes et surtout, c’est tout à fait le genre de chose que j’ai le goût de lire en ce moment. Je vais voir si c’est disponible dans mon bout du monde. Thanks!

    • Oh oui, ça me semble en effet tout à fait dans tes cordes 😉

  14. Comme toi, j’ai quelques a-priori sur la littérature irlandaise.

    • Les miens ne demandent qu’à tomber…

  15. Ça doit être celle-là je suppose.

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