Spirale d’artillerie d’Ignacio Padilla

Spirale d'artillerieIl serait vain de vouloir résumer cette étrange histoire, puisque l’auteur a choisi de brouiller les pistes de diverses façons. On peut au moins planter un décor : un pays soumis à une dictature soviétique en bout de course, et un personnage : le narrateur, vieux médecin dépassé par ses mensonges. Ce narrateur est d’emblée sujet à caution puisque sans cesse sous l’emprise d’une drogue, l’ectricine. Son discours n’est donc jamais assuré, a-t-il vécu ou rêvé ce qu’il affirme, raconte-t-il exactement tout ce qui lui est arrivé ou déforme-t-il les faits ? Difficile de faire la part des choses.

Ce qu’il a toujours souhaité ce médecin, c’est rester dans l’ombre, anonyme, ne pas être impliqué dans la politique. Mais voilà qu’un commissaire le félicite et lui promet son ectricine s’il se révèle un bon informateur. Puis un homme lui avoue qu’il a assassiné un des orphelins du Leviathan ce bateau coulé avec tout son équipage sur ordre du dictateur. Le jeune homme, Eliah Bac, veut venger son père en assassinant le Grand Brigadier, mais il est tué. Pour continuer à recevoir sa drogue, le narrateur fait croire qu’il est détenteur de renseignements sur cet Eliah Bac, un agitateur qui veut renverser la Révolution. Bientôt, des émeutes ont lieu, et Eliah Bac devient le chef de la résistance. Le narrateur doit fuir mais bientôt, il est accusé du meurtre d’Eliah Bac et emprisonné.

Tous ces épisodes ne sont pas racontés chronologiquement, c’est au lecteur de reconstituer les faits et enchaînements, tout en n’étant jamais bien certain de leur véracité. C’est l’hallucination qui préside au discours et la forme du roman en suit les méandres. Et pourtant, malgré le désordre apparent, Ignacio Padilla parvient à tenir son lecteur, pour peu que celui-ci accepte de perdre parfois pied. Derrière le délire du drogué, on sent la maîtrise du romancier qui construit son labyrinthe de cauchemar dans des villes en perdition. Celle de Malombrosa est un cimetière de sous-marins et de bateaux, un genre de fin du monde, de décadence où ne vivent que des êtres perdus et violents.

Ignacio Padilla est un des fondateur au Mexique de la génération du crack (rien à voir avec la drogue) qui à la fin des années 90 a voulu donner un grand coup de pied dans la fourmilière littéraire latino-américaine, notamment en s’affranchissant du réalisme magique. Se débarrasser de Carlos Fuentes et de Garcia Marquez pour retrouver Borges, mais aussi Kafka ou Beckett qui sont les influences majeures de Padilla. Mais la révolution ne passe pas forcément par une réinvention de la langue, bien au contraire : Padilla écrit dans une langue très classique, utilisant des phrases très amples, souvent longues et imagées.

Indifférente à ma stupeur, la femme jette son mégot, glisse le fume-cigare dans son décolleté et m’invite à pénétrer dans la maison d’un geste de courtisane. Désormais prisonnier de ses desseins, je découvre dans ma mémoire que la température de mon corps n’est pas montée en flèche comme lorsqu’on m’injecte de la sulfazine, mais qu’elle chute drastiquement, ou plutôt agréablement. En pénétrant dans la bâtisse, je ressens la soudaine étreinte d’un dense nuage de chaleur, nourri de fumée, d’un entremêlement de corps qui aspirent et exhalent en embuant les fenêtres. La lumière accueillante qui baigne l’endroit tranche avec l’éclat funéraire de mon hôtel du port. Incontestablement captives d’une mutinerie festive de la chair, les pièces de la maison offrent au regard d’authentiques barricades de divans, de fauteuils et de coussins dont les taies, dans toutes les nuances de rouge et de rose, exhibent sans pudeur leurs entrailles de mousse acrylique, des auréoles et des entailles qui suggèrent des rixes à coups de lames de rasoir.

La langue est aussi soignée que la structure du récit est complexe mais aussi très évocatrice d’une société oppressive où règnent violence et délation.

 .

Spirale d’artillerie

Ignacio Padilla traduit de l’espagnol par Svetlana Doubin
Gallimard, 2007
ISBN : 978-2-07-077258-6 – 201 pages – 16.90 €

Espiral de artillería, parution au Mexique : 2003

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6 commentaires

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  1. Un livre qu’il doit sans doute falloir prendre le temps de lire.

  2. L’extrait donne envie par la qualité de sa prose. Par contre la couverture me rebuterait plutôt !
    Sans doute fort intéressant, je note, je note…

  3. Je suis sûre qu’il va me plaire ! Mais dans l’extrait, je ne retrouve absolument pas Beckett !

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