Touriste de Julien Blanc-Gras

Le premier livre que Julien Blanc-Gras a ouvert a été un atlas. Il était tout petit et sa passion pour le monde n’a fait que croître. Il n’est aujourd’hui pas bien vieux mais il a déjà beaucoup voyagé. D’abord avec trois francs six sous, puis pour le boulot, car il est devenu « touriste professionnel » : il fait des reportages pour diverses revues, d’un bout à l’autre du monde.

Il y a bien sûr des pays pas très glamour qu’il prise peu (comme le Lichtenstein, comment lui en vouloir…) mais globalement tout lui est bon puisque ce qu’il aime c’est rencontrer des gens différents et explorer de nouveaux lieux, avec une préférence  pour les espaces préservés (l’expérience Djerba n’ayant pas été concluante). Il se livre à une sorte de boulimie de voyages, accumulant les séjours, multipliant les destinations. Car il faut dire ce qui est, sa passion tourne à l’obsession, c’est bien plus qu’un goût pour les voyages. Comme le lecteur boulimique qui veut tout lire, Julien Blanc-Gras veut visiter tous les pays.

Il faut se rendre à l’évidence. Je dois aller dans tous les pays du monde. Je ne trouverai pas le repos dans l’immobilité. Je me débrouillerai pour dénicher des ressources. Je mériterai mes kilomètres. […] J’exige le respect pour mes rêves, aussi insensés puissent-ils paraître. Un fantasme, ça ne se discute pas. Untel veut devenir une star, un autre posséder un yacht ou coucher avec des sœurs jumelles. Je veux simplement aller à Lusaka. Et à Thimbu. Et à Valparaiso. Certains veulent faire de leur vie une œuvre d’art, je compte en faire un long voyage.

Après un certain nombre de kilomètres pourtant, des interrogations se font jour :

Il faudrait être un peu moins inconséquent. On ne peut pas se contenter d’accumuler les expériences et d’enfiler les villes toute sa vie. J’ai visité Sydney, Montréal, Tokyo, New York et leurs petites sœurs. Qu’en ai-je tiré, passée la jouissance éphémère de la découverte touristique ? Il me faut des voyages plus signifiants. Des voyages qui dépassent ma petite personne.

Qu’est-ce donc que des voyages signifiants ? Celui qui voyage pour son plaisir n’est-il définitivement qu’un touriste ? Y en a-t-il plusieurs sortes ? Ou bien sommes-nous tous condamnés au statut d’ «allemandenshort» ?

De tous les touristes, il est une figure redoutable et bien connue, qui fait frémir tous les jeunes gens dotés d’un sac à dos. Je veux bien sûr parler de l’allemandenshort .  Tentons une définition. L’ allemandenshort désigne un gros touriste âgé de plus de 40 ans et doté d’un bedon confortable sur lequel repose un caméscope. Il a un short, c’est entendu. Il voyage en groupe, parfois en famille, jamais seul. Contrairement à une idée couramment admise, l’ allemandenshort n’a pas nécessairement la nationalité allemande. C’est ce qu’on appelle un faux ami. En effet, le concept dépasse très largement le cadre de la Germanie. L’ allemandenshort peut très bien être hollandais ou danois. Il est facilement autrichien, cela va sans dire. Il ne faut pas se voiler la face : il lui arrive d’être français (plutôt au nord d’une ligne Besançon – Le Havre ; un allemandenshort français avec l’accent marseillais, ça ne fonctionnerait pas).

Julien Blanc-Gras n’a pas de caméscope, mais un appareil photo pour son boulot, qu’il lui arrive de perdre sans regret.  Il regarde, écoute, essaie de comprendre les autres, c’est peut-être ça l’intelligence du touriste.

Mais le but de Julien Blanc-Gras n’est pas de clouer au pilori le tourisme de masse, même s’il fait parfois sourire à ses dépends. Ce qui domine ici, c’est le plaisir de partager des expériences de voyages et surtout de les raconter sur un ton tout à fait réjouissant qui fait sourire de presque tout, même du coin le plus sordide de Grande-Bretagne.  Il n’en oublie cependant pas les gens, les habitants de ces pays exotiques ou pas qui affrontent au quotidien des réalités qu’il ne fait qu’effleurer.

Autre atout : Julien Blanc-Gras n’a pas la grosse tête, il ne se prend pas pour une forme de touriste supérieur et s’il se moque des Allemandenshort, l’esprit est toujours bon enfant, sans cynisme. Il ne fait pas la leçon mais parvient quand même à ce que le lecteur s’interroge sur ses propres pratiques de voyageur. Il manie même l’autodérision avec bonheur. Sur un ton d’une grande légèreté, il maîtrise humour et pertinence avec la même dextérité nonchalante, ce qui n’est pas aussi facile que ça en a l’air.

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Touriste

Julien Blanc-Gras
Au Diable Vauvert, 2011
ISBN : 978-2-84626-295-8 – 259 pages – 17 €

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Touriste de Julien Blanc-Gras

43 commentaires sur “Touriste de Julien Blanc-Gras

  1. Aaah qu’est-ce que je m’étais régalée avec ce livre! J’avais beaucoup ri de ses anecdotes, et puis j’aime assez le personnage tel qu’il transparaît dans ses écrits. Je regrette juste qu’il n’ait pas inclus les récits de voyage d’autres pays qu’il a visités, comme le Japon. S’il sort un deuxième tome, je me rue dessus!

    1. J’ai visiblement un problème de liens : pas trouvé ton billet, et celui de Keisha non plus d’ailleurs, c’est par un com’ qu’elle a laissé ailleurs que j’ai su qu’elle avait lu ce livre et je suis allée chercher son billet directement sur son blog. Pourtant, après 3 jours de Bing, je suis revenue à Google, mais j’ai l’impression de ne rien trouver quand même… Je vais chercher le tien sur ton blog aussi…

    1. Ça fait du bien de sourire parfois en lisant, moi, je le lisait en voyageant justement, seulement en France et en train, mais ce livre a allégé mon voyage…

  2. le seul bémol : trop court trop court!!!
    Ce livre, bien écrit, fait sourire et aussi réfléchir.
    Et parfois l’auteur fait sentir sa rage, tu as vu le passage à Madagascar? terrible!

    1. Il va falloir qu’il nous fasse le retour du touriste ! J’ai beaucoup apprécié la facilité avec laquelle il passe du sujet très drôle à la situation la plus terrible, ça n’est pas donné à tous les auteurs…

  3. Il est dans ma PAL (j’avais eu la chance de rencontrer ce charmant auteur pour le faire dédicacer !) car on a beaucoup voyagé mais on essaie toujours de rencontrer les gens qui vivent dans les pays et ne pas se limiter aux visites « de base » (mais on a aussi la chance de vivre à l’étranger, ce qui favorise l’immersion !). Mais je suis sûre qu’on va se reconnaitre dans certains petits travers malgré tout 🙂 mdr !

    1. Moi non plus, je crois bien que c’est son troisième roman, et je n’ai entendu parler de lui qu’à la dernière rentrée littéraire à l’occasion de la publication de Touriste.

  4. Bonjour Ys, comme Alexmotamots, je l’ai noté pour une prochaine lecture. Il semble plaire aux lectrices (lecteurs) de la blogosphère. Bonne après-midi.

  5. Ah !!! Il est dans notre liste pour le Cercle de février … Un seul bémol pour moi, ce n’est pas un roman !!

  6. Un peu sur le même sujet, je suis plus tentée actuellement par le livre de Pierre Bayard : « Comment parler des pays que l’on n’a pas visités »…

    1. Touristeest certainement plus authentique ! J’ai lu deux ouvrages de Pierre Bayard, l’un sur le bouquin d’Agatha Christie et un autre que j’ai oublié : je trouve que ce sont des exercices assez vains, moi ça ne m’intéresse pas…

  7. Oh et dire qu’il est dans ma PAL grâce à une adorable blogueuse. Tu le remets dans la grande pile des lectures prioritaires 😀

  8. Il a l’air super, ce bouquin !! Moi qui suis fan des récits de voyages, je le mets sur ma LAL car les extraits que tu cites sont particulièrement savoureux…

  9. Un très bon livre, qui mêle habilement chroniques de voyages et réflexion sur le statut de touriste. En plus, c’est bien écrit, drôle. Bref, c’est réussi !

  10. Il est noté sur ma liste depuis que tu l’as juste « évoqué » l’autre jour et que je suis allée me renseigner un peu. En plus la couv est drôle ! Je crois que je vais me laisser tenter très vite 😉 !

  11. Je viens de finir ce livre et j’ai juste adoré le fait de pouvoir s’évader totalement par la rencontre avec des locaux… C’est fou comme le désir de fuite des touristes de masse est présent dans ce livre, si bien qu’on en vient à se demander si ce n’est pas de la touristophobie? En tout cas, j’ai adoré découvrir des pays que je n’aurais pas visité en « priorité » jusqu’à maintenant… désormais, le livre m’invite à réfléchir sérieusement à une plus longue liste de découvertes…

    1. C’est le paradoxe du voyageur : aller où il n’y a personne, mais y aller signifie donc qu’il y aura quelqu’un… être ou ne pas être un touriste… voyager par la lecture, pourquoi pas ?

Les commentaires sont fermés.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2012/01/24/touriste-julien-blanc-gras/