La liseuse de Paul Fournel

Paul FournelEn se moquant de la littérature française actuelle, Robert Dubois, narrateur de ce livre et double probable de Paul Fournel,  la résume en quelques mots : « c’est l’histoire d’un garçon qui rencontre une fille… ». Ces derniers temps, la variante à la mode serait : « c’est l’histoire d’un éditeur/directeur de collection qui raconte son métier ». Ça existe aussi en version stagiaire. Et ils vont tout nous dire sur le monde de l’édition, fantasmatique et ambivalent quand on le regarde du point de vue du lecteur.

Ce que Paul Fournel alias Robert Dubois décrit ici, c’est la révolution initiée par les nouvelles technologies en matière de lecture, et donc d’édition.  Robert est un gourmet, esthète et épicurien, un brin misanthrope, bref, un has been. C’est l’éditeur-à-papa, les tonnes de livres sur le bureau, l’amour du papier, l’odeur de l’encre : on l’aime d’emblée. On le sent pourtant sur la mauvaise pente, ses enthousiasmes étant derrière lui :

Rien ne pourra me surprendre. Depuis des lunes, je ne lis plus, je relis. La même vieille bouillie dont on fait des « nouveautés », des saisons, des rentrées « littéraires », des succès, des bides, des bides. Du papier qu’on recycle, des camions qui partent le matin et qui rentrent le soir, bourrés de nouveautés déjà hors d’âge.
Depuis combien d’années ai-je arrêté de sauter de joie à l’idée que j’allais découvrir un chef d’œuvre et rentrer au bureau le lundi en étant un homme neuf ? Vingt ans ? Trente ?

Alors quand la jeune stagiaire lui présente une liseuse pour remplacer tout ce papier, le vieux ronchon la juge d’emblée : « Elle est noire, elle est froide, elle est hostile, elle ne m’aime pas ». Bref, ça n’est pas gagné. Il la teste quand même : au square, au café, au petit-déjeuner. Progressivement, il la dompte puis l’adopte.

Le meilleur vient ensuite, quand il comprend que cette liseuse n’est pas qu’un outil pour lire. C’est aussi un nouveau support, un média aux capacités étonnantes qui permet à la création littéraire de prendre de nouveaux envols. C’en est fini des garçons qui rencontrent des filles, vivent les sirandanes ! Voila que les auteurs maison acceptent de s’y coller, et c’est avec plaisir en plus qu’ils rejoignent la bande de stagiaires improbables réunis par Robert Dubois. Même les hommes en costume, ces types de la finance qui dirigent aujourd’hui l’édition, y trouvent leur compte.

Le lecteur se retrouve dans les propos de ce Robert Dubois qui avant d’être éditeur est surtout lecteur lui aussi. On n’abandonne pas trente, quarante, cinquante années de pratique du jour au lendemain, sans râler un peu. Mais lui n’a pas bien le choix alors que nous l’avons, du moins encore : il doit entrer dans l’ère numérique pour non pas coller à la demande, mais offrir aux lecteurs ce qu’ils ne demandent pas, leur faire croire qu’ils en ont besoin puisque que la technologie et les lois du marché le veulent. Mais l’ascenseur n’a pas tué l’escalier, disait il y a peu un auteur : il y aura toujours de la place pour toute sorte de profils dans le monde de plus en plus restreint de la lecture.

Face à la révolution numérique, Robert Dubois fait figure d’éditeur d’Ancien Régime. Ses privilèges ne gênent personne, libre à lui de porter ses livres, on se moque même du « vieux Gaston ». Cette nostalgie bonhomme qui ne revendique rien ni ne vitupère fait qu’on lit le sourire aux lèvres ce livre léger. L’humour de Paul Fournel doux-amer atténue la petite odeur de fin de règne qui se dessine malgré tout derrière l’engin qui annonce la mort du livre.

.

La liseuse

Paul Fournel
P.O.L., 2012
ISBN  : 978-2-8180-1417-2 – 216 pages – 16 €

..

41 commentaires sur “La liseuse de Paul Fournel

  1. J’ai beaucoup aimé ce petit livre et Paul Fournel vient dans ma librairie mercredi prochain. Je me réjouis de l’entendre en chair et en os.

    • Il y en a qui ont bien de la chance d’avoir des libraires si actifs…

  2. blogclara

    Emprunt hier à la biblio et terminé hier soir : un vrai bonheur de lecture !!!!!

  3. Vous avez toutes l’air unanimes ! Je n’en fait pas une priorité mais le lirai à l’occasion.

  4. keisha41

    Un gros gros plaisir de lecture, et la fin est magnifique, non? Tu vois aussi que le forme en « sextine » est absolument invisible si on ne le sait pas…

    • J’ai lu l’explication pour la sextine et en effet, je ne risquais pas d’entrevoir cette forme que je ne connais pas.

  5. Je compte le lire … Un jour, oui ! Bon, ce qui me retient ? J’ai l’impression qu’on a déjà fait le tour de cet « engin » …

    • En effet, c’est pourquoi mon enthousiasme pour ce livre reste modéré : pas grand-chose de neuf sur le sujet…

  6. Je vais le noter dans un petit coin de ma tête.

  7. theomaaudouchoc

    commandé pour la bibli, prims !

  8. J’ai l’impression qu’il t’a plu mais … sans plus ! Non, je me trompe ?

    • Agréable à lire, je suis contente d’avoir pu me faire un avis après en avoir lu d’autres très enthousiastes. Mais comme je le réponds à Leiloona, il me semble qu’il n’y a rien de neuf sur le sujet, les avantages et inconvénients de l’outil restent les mêmes. C’est la lorgnette « éditeur » qui rend le texte plus original, et la personnalité de ce vieil éditeur. Encore merci pour le prêt.

  9. Nadael

    Il faut vraiment que je vois si il est à la bibliothèque… il me tente, il me tente!

  10. j’ai trouvé les critiques vraiment trop dithyrambiques pour un livre intéressant certes mais pas extraordinaire

  11. En voilà un bel avis ! J’avais moi aussi tilté sur la phrase « l’ascenseur n’a pas tué l’escalier » entendue à la radio dernièrement. Je crois que le livre prouve bien que dans l’édition il va falloir composer voire tirer parti de ces nouveaux engins que sont les liseuses.

    • Je ne l’ai pas écrit car je n’en suis pas certaine, mais je crois qu’elle vient de Julien Rudefoucault dans l’émission « Le Carnet d’or » sur France Culture…

  12. Ton 1er paragraphe m’a fait sourire…. c’est très vrai, ces histoires qui sont déclinées à l’infini! Quant à la liseuse je vais vraiment y passer ; relire tous les classiques à moindre coût, quel bonheur!! C’est marrant tout ce débat autour de la liseuse. Me demande effectivement si l’ascenseur en a suscité autant… chez les fabricants et utilisateurs sentimentaux d’escaliers?! 😉

    • Je n’ai jamais eu de liseuse entre les mains, ni même de tablette, d’iPad et autres iPod. J’ai déjà mis un temps fou pour mon MP3, et je ne sais même pas envoyer de SMS… non vraiment, toute cette technologie ne me tente pas…

  13. noukette

    Celui là, il me le faut ! La problématique m’interpelle !

  14. Une réflexion de ce genre m’habite depuis quelques temps … pour moi et aussi pour les élèves !
    Je vais découvrir ce livre et ses questionnements,
    Merci !

    • Si ce genRe d’outil peut remplacer le lourd cartable, je suis 100% pour !

  15. J’aime les livres qui amènent à la réflexion : celui-ci semble en faire partie !

  16. agirlfromearth

    Déjà noté chez Keisha. Je sens que ce livre va beaucoup me parler!:)

  17. plumisa

    Si j’en ai l’occasion, je le lirai…

  18. j’ai bien aimé ce livre et depuis je suis à la recherche de l’explication du procédé « olipien » qu’il a utilisé.

    Je ne suis pas certaine que ce livre fasse réfléchir, il amuse et nous rend un peu triste à propos de l’édition actuelle .
    Je pense que faire son métier de la lecture tue le plaisir de lire … tant mieux pour les blogueuses
    Luocine

    • On sent bien l’aspect corvée de la lecture dans ce livre, mais c’est aussi parce que le narrateur est un brin dépressif…

  19. Paul Fournel est un écrivain formidable…Ses nouvelles sont superbes. Je recommande vivement (très vivement) « Les grosses rêveuses »… Que des bijoux.

  20. kathel2

    Il est noté, et me tente de plus en plus !
    PS / Pourquoi ai-je une pub de France Culture qui me bouche la moitié de l’écran ?

    • Une pub France Culture ??? Tu m’inquiètes… (enfin pas autant que si c’était une pub pour NRJ, mais quand même…).

  21. C’est après la lecture d’un article de Beigbeder dans Lire que je me suis mise à réfléchir sérieusement sur le sujet. Je me laisserais bien tenter par ce livre s’il peut apporter un petit plus à ma réflexion de lectrice désemparée devant la prolifération de la « bête numérique » autour de moi !

    • Je ne suis pas sûre qu’il apporte beaucoup de réflexion nouvelle.

  22. alexmotamots

    Et toi, qu’en as-tu pensé de cette liseuse ?

  23. Un sujet intéressant. Je me laisserais bien tenter!

  24. Je viens de finir le livre que j’ai aimé et j’apprécie ton billet qui en parle si bien!

  25. Beaucoup vu sur les blogs mais toujours pas lu, mais très tentée.

  26. Laure

    Bonjour Sandrine !

    C’est mon premier passage sur ton blog : je cherchais d’autres avis que le mien sur La liseuse, justement, et j’ai trouvé ton article très intéressant.

    J’ai bien aimé ce livre, mais j’avoue avoir aussi ressenti cette pointe de tristesse pour l’édition qui disparaît derrière un écran de technologie. Mais la lecture (sous toutes ses formes) est bien mise en avant, donc ça compense dirons-nous… ^^

    Je me permets de copier/coller le lien de ton article à la fin de mon billet sur ce même livre sur mon blog. Cela ne te dérange pas j’espère ??

    En tout cas, bonne continuation, je pense repasser par ici, tes articles sont bien écrits et intéressants. A bientôt,

    Laure (Zeblug).

    • Bonjour Laure, bienvenue ici. Je viens justement d’acheter très récemment un autre roman de Paul Fournel, Chamboula qui parait-il donne un meilleur aperçu de son travail d’Oulipien.
      Je te remercie pour le lien. A bientôt.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *