La tristesse du samouraï de Víctor del Árbol

La tristesse du samouraïAinsi débute La tristesse du samouraï. 1941 : Isabel Mola s’apprête à prendre le train avec son jeune fils Andrès, direction le Portugal. Elle fuit son mari, le chef phalangiste Guillermo Mola qui vient de survivre à une tentative d’assassinat. Elle est arrêtée avant même de monter dans le train, par un homme qu’elle connait bien, un homme qui fut son amant. Il va la torturer puis l’exécuter dans un terrain vague. Un soldat se trouvant de faction à ce moment-là, sera soudoyé pour témoigner que le tueur n’était autre que Marcelo Alcala, le répétiteur du petit Andrés. Torturé, Marcelo Alcala n’avouera jamais, mais son fils Cesar grandira en pensant que son père était un assassin.

1976 : une femme, épouse d’un certain Ramoneda vient voir María, avocate, parce que son mari a été enlevé par un policier, Cesar Alcala. Ramoneda a été torturé et María entend bien faire condamner Alcala pour ça : elle y parvient et il prend perpétuité. Si Alcala a torturé Ramoneda, c’est parce qu’il cherche sa fille Marta qui a été enlevée et il est sûr que Ramoneda sait où elle est. Mais le sinistre personnage n’avoue rien. Si Marta a été enlevée c’est parce que Alcala mène depuis des années une enquête sur celui qui est devenu le sénateur Publio mais qui était le chef de la sécurité de Guillermo Mola. Alcala en a appris assez sur lui pour le faire emprisonner. Publio garde la fille pour qu’Alcala ne livre pas ses preuves.

Quatre ans plus tard, María reprend l’enquête car elle comprend qu’Alcala qu’elle a fait enfermer est lui aussi une victime et que le député Publio est un de ces bourreaux aux mains propres qui a semé de multiples cadavres dans son sillage.

La construction romanesque de La tristesse du samouraï, largement reconstituée dans mon résumé, est extrêmement habile, faite de multiples allers et retours chronologiques qui ne dessinent que peu à peu les rôles de chacun. La lecture doit être attentive et soutenue car les révélations se font parfois dans de simples détails.

Tout repose sur la complexité des personnages, sur ce que cache l’auteur, sur ce que chacun sait ou croit savoir. Des haines tenaces se sont construites sur des mensonges, qui ont engendré vengeances et crimes : une hécatombe.

Le destin était étrange, il décrivait des cercles qui reliaient des événements apparemment sans liens entre eux et soudain tout s’expliquait. Il comprenait maintenant qu’il était enfermé dans ce cercle et que d’une certaine façon, les enfants paient pour les crimes commis par leurs parents.

Ces blessures que l’Espagne n’a pas fini de payer, ce sont celles du franquisme, plus que jamais d’actualité en ce mois de février 1981, alors que la démocratie va vaciller, le temps d’une nuit, sous la menace putschiste. Ce que Víctor del Árbol met en scène dans La tristesse du samouraï, c’est la plaie ouverte au cœur du pays, quarante ans de dictature, de crimes, de violences que la démocratie ne saurait soigner en quelques années puisque les hommes du franquisme sont toujours là. Les familles se sont construites sur les mensonges et la haine. Aucun des enfants qui ont grandi sous le franquisme ne s’en sort : Andrés, Fernando, Marta, María… : la génération perdue.

Et s’il avait fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour que « Los Indignados » puissent enfin faire entendre la voix d’une nouvelle génération ?

Víctor del Árbol sur Tête de lecture

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La tristesse du samouraï

Víctor del Árbol traduit de l’espagnol par Claude Bleton
Actes Sud (Actes Noirs), 2011
ISBN : 978-2-330-00225-1 – 349 pages – 22.50 €

La tristeza del samourai, parution en Espagne : 2011

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21 commentaires sur “La tristesse du samouraï de Víctor del Árbol

  1. Je suis en plein dedans. J’aime beaucoup, même si c’est un roman très très sombre …

    • Sandrine

      Je te souhaite donc bonne lecture, ne perds pas le fil ! Au bout d’un certain nombre de pages, me disant que j’allais écrire un billet, et par ailleurs un résumé pour ne pas oublier, j’ai sorti papier et crayon parce que vraiment, ces intrigues sont enchevêtrées et complexes. Mais j’aime être une lectrice active 😉

  2. Kathel

    Bon, tu sais que j’ai été déçue, non que la construction m’ait déstabilisée, mais vraiment c’était trop noir, les effets trop appuyés à mon goût…

    • Sandrine

      Une histoire de vengeance familiale, c’est souvent noire, et en plus sous la dictature, je m’y attendais. Pour ma part, je suis vraiment admirative devant la maîtrise narrative, chapeau.

  3. Ce livre me tente vraiment beaucoup. C’est aussi une des qualités de L’Ombre du vent de Zafon, celle de transcrire l’Espagne sous Franco et l’après-Franco (où la peur se mêle aux représailles).

    • Sandrine

      Je n’ai pas pensé à Zafon en lisant. Ici l’ambiance est encore plus noire.

  4. Ahh je l’avais mis en tête sur ma liste pour la fête des mères…je ne l’ai pas eu (mais plein d’autres, alors bon, je vais pas râler 😉 !) mais je compte bien le lire !

    • Sandrine

      Dans notre cas, il faut avoir fait au moins 7 ou 8 enfants pour être comblées 🙂

  5. j’ai beaucoup aimé ce livre et j’ai trouvé dommage qu’il soit publié en série polar ce qui empêche qu’il trouve un public plus large, une vraie réussite et comme tu le dis très maîtrisé
    quant à la noirceur c’est celle de l’époque !

    • Sandrine

      Oui c’est vrai, une collection de roman policier n’est pas vraiment adaptée…

  6. Je dois avouer que c’est une période historique que je connais peu mais qui ne m’attire pas outre mesure non plus.

    • Sandrine

      Je finirai bien par trouver un titre qui te convienne…

  7. Il me tente bien, celui-ci ! (mais bon, presque tout chez Actes Sud, que ce soit en littérature ou en polars…). Je pourrais me faire une PAL rien qu’avec eux (si j’étais riche…)

    • Sandrine

      oui c’est vrai, beaucoup de bon dans cette collection.

  8. Entre votre critique et celle de la librairie Mollat sur le site, que d’enthousiasme ! Je vais le recommander à nos fans. Merci pour vos critiques !

    • Sandrine

      J’étais bien partie pour en ajouter d’autres hier, puis j’ai été dérangée. Mais je vais revenir !

  9. Salut Ys, je n’ai pas lu celui-ci, et bien qu’il soit dans la sélection Polar SNCF, les avis mitigés font que je vais m’abstenir. Dans le même ordre d’idée sur le sujet (Espagne Franquiste), je conseillerai à tes fidèles lecteurs Viva la Muerte de Frederic Bertin-Denis. Un livre très accessible sur un sujet rondement mené et difficile. Amitiés

    • Sandrine

      J’ai bien noté ton enthousiasme pour ce roman, que je ne manquerai pas de lire s’il croise mon chemin.

  10. Pas convaincue non plus.

  11. Manu

    Et bien, il ne faut jamais dire fontaine …. Vu que j’avais dit que ça ne me tentait pas trop et finalement, j’ai adoré !!!!! Et dans la foulée, j’en ai acheté deux autres à la foire du livre où l’auteur était là en dédicaces !!!!!

    • Sandrine

      J’espère que les autres titres te plairont tout autant. Pour ma part, je prends toujours beaucoup de plaisir à le retrouver. Mais ceci dit, j’espace quand même mes lectures…

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