Je voulais te dire de Louisa Young

Il y a d’abord le titre et la couverture, vraiment pas attirants. Mais pire, il y a la quatrième de couverture : « Tout les sépare, tout les unit… ». Que dire… C’est se couper d’une bonne partie du lectorat potentiel, définitivement enfermer ce livre dans une catégorie « romance » ou je ne sais quel label féminin. Bref, on n’est pas loin de la ghettoïsation, et c’est bien dommage, car il y a un peu plus dans ce roman qu’une bluette en temps de guerre.

Le point de départ est déjà assez original, ou du moins culotté : Riley Purefoy, dix-huit ans, s’engage au tout début de la Première Guerre mondiale, non par patriotisme mais pour fuir une expérience homosexuelle qu’il n’est pas prêt à assumer. C’est Nadine qu’il aime, l’inaccessible Nadine Waveney, issue de la haute bourgeoisie alors qu’il n’est que fils d’ouvrier. Un hasard du destin les a faits se rencontrer enfants et ils ont partagé la même pratique de la peinture auprès de sir Alfred.

Riley va vivre sur le front ce qu’ont vécu bien des soldats. Louisa Young ne s’arrête donc pas sur son quotidien. Quelques scènes hallucinées transcrivent cependant bien le flou dans lequel vivaient les soldats, en particulier au plus fort des combats. C’est dans ces scènes que l’auteur fait preuve d’une certaine originalité de style, mais dans l’ensemble, l’écriture est plutôt quelconque, sans grand relief.

[pullquote]Au-delà d’une histoire d’amour en temps de guerre, ce roman est avant tout un roman sur le désir charnel.[/pullquote] Celui du jeune Riley, épouvanté par son désir homosexuel et qui refrène comme il peut l’envie qu’il a de Nadine. Nadine, jeune fille de bonne famille que son éducation empêche de donner libre cours à ses pulsions. D’autres personnages jouent un rôle important : le jeune couple formé de Peter Locke (le commandant de Riley) et Julia, que la guerre va détruire. Peter, qui a une femme si belle mais qu’il ne peut même plus prendre dans ses bras depuis qu’il a étreint des agonisants et des cadavres sur le front. Julia, née pour être juste belle, qui ne se reconnait plus, qui n’a plus de rôle social puisqu’on ne lui reconnait plus celui pour lequel elle a été élevée. Et Rose, la cousine de Peter, éternelle célibataire, qui va soigner Riley quand il sera défiguré.
Dès lors, l’amour, qui est désir, est-il encore possible, peut-il survivre à l’horreur que Peter traduit par un psychisme bouleversé et Riley sur son corps par un visage ravagé ?  Car qui dit amour dit sexe et donc désir, or si on n’est plus désirable, on a perdu son identité sexuelle et donc sa légitimité à l’amour.

Julia commençait à se rendre compte, d’un point de vue intellectuel, que son propre rôle – jolie, inutile, adorable – avait perdu toute sa valeur du fait de la guerre. Elle le savait à moitié. Elle savait à moitié que les autres femmes la trouvaient pitoyable, banale… Elle avait senti le terrain pour lequel elle avait été élevée se dérober sous ses pieds au cours de la guerre, et elle avait vu d’autres femmes découvrir de nouvelles façons d’être femme – des femmes qui n’avaient pas été, avant-guerre, éduquées de manière aussi exclusive pour l’autel de l’adoration et du mariage.

Les anciens repères, les valeurs d’hier volent en éclat ; à l’image de l’individu, la société doit se remettre en question. Comment la guerre remodèle les statuts sociaux, la manière de regarder ; comment s’être battu et en revenir défiguré ou pas change un homme bien sûr, mais aussi sa place et son rôle ; comment un couple peut-il survivre sans sexualité malgré le désir, ou bien quand le désir a unilatéralement disparu ; comment vivre défiguré pour la patrie et rejeté par la société. Beaucoup de thèmes soulevés par ce livre, abordés sur un mode romanesque, un ton souvent grave avec cependant quelques épisodes légers.

Un roman sur la perte d’identité, qui ne révolutionnera pas le genre romanesque mais s’avère plus intéressant que prévu.

Thématique Première Guerre mondiale sur Tête de lecture

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Je voulais te dire

Louisa Young traduite de l’anglais par Françoise Jaouën
Baker Street, 2012
ISBN : 978-2-917559-22-2 – 420 pages – 21.50 €

My Dear, I Wanted to Tell You, parution en Grande-Bretagne : 2011

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22 commentaires sur “Je voulais te dire de Louisa Young

  1. En effet, ce titre et cette couverture, ça laissait présager autre chose… pourquoi pas!

    • Sandrine

      Ça ne laissait pas présager un livre pour moi, c’est évident 🙂

  2. photo, titre et résumés pas attirants.
    mais malgré ton billet, pas tentée !

    • Sandrine

      J’aurai fait ce que j’ai pu…

  3. keisha

    En effet, il y avait à craindre…
    Quel est cet éditeur? Connais pas (Baker street, si)

    • Sandrine

      « Associée au départ aux Éditions du Seuil, l’éditrice Cynthia Liebow a crée en 2008 une nouvelle maison, Les Éditions Baker Street…. Américaine vivant en France depuis longtemps, Cynthia Liebow continue à publier des écrivains qu’elle avait auparavant édités aux Éditions Denoël, Buchet/Chastel, ou Flammarion, comme Stephen McCauley, Christopher Buckley, Robert Littell, Antonia Fraser, Joanne Harris, Mark Crick, Eva Rice, ou Shimon Peres, ainsi que de nouveaux auteurs comme Francine Prose, Ely M. Liebow ou Louisa Young. » La suite.

  4. L’écriture m’est apparue un peu fade, trop ordinaire… billet à rédiger bientôt

    • Sandrine

      Oui, je suis d’accord, ce n’est pas une grande styliste.

  5. Pour me donner envie de lire à nouveau des histoires de cette guerre, il me faudrait un vrai bon roman sortant de l’ordinaire, ce qui n’est peut-être pas le cas de celui-ci, si j’ai bien compris.

    • Sandrine

      A mon avis, la guerre en elle-même n’est pas le sujet. Il n’y a pas de scènes de combat par exemple. Ce qui importe ici c’est plus ses conséquences sur les individus et la société.

  6. je suis d’accord avec toi, la couverture me fait fuir! quelle horreur!

    • Sandrine

      J’ai fermé les yeux avant de l’ouvrir 🙂

  7. Kathel

    Typiquement le roman que je trouverai toujours moins attirant que celui d’à côté… la faute à la couverture et au titre, sans doute !

    • Sandrine

      je serai curieuse de lire l’avis de lectrices qui l’auront choisi pensant lire un roman d’amour en temps de guerre…

  8. Oui, un titre épouvantable à La Guillaume Musso (parfois on rêve de garder le title english). Bon, l’histoire me paraît pas plus attirante que toi mais les thèmes soulevés le sont (pour récupérer le reste). À voir donc (en espérant une autre collection pour la première et la quatrième de couverture). Bises

    • Sandrine

      Un titre à la Musso, pour faire vendre, c’est peut-être ça l’idée de l’éditeur…

  9. Ton avis rejoint celui d’Antigone. Je dois dire qu’on me l’a proposé en SP et que j’ai refusé, craignant une bluette… Visiblement j’ai eu tort (mais ce n’est pas trop grave vu ma PAL !)

    • Sandrine

      Je suis sûre que bien des lecteurs qui pourraient être intéressés passeront ainsi à côté…

  10. En effet, le titre et la couverture auraient plutôt tendance à me faire fuir. Je vois, en te lisant, que j’aurai tort.

    • Parfois, les éditeurs essaient de faire passer un livre pour ce qu’il n’est pas, c’est trompeur et dommage.

  11. Edmond Mathieu

    Il est vrai que le quatrième de couverture peut faire fuir les lecteurs potentiels….Du moins ceux qui se contentent de cette accroche. De même, les quelques critiques négatives ci-dessus en ont peut-être dissuadé d’autres, peu enclins à se faire leur propre opinion, de se plonger dans la lecture de ce roman. Une de ces critiques me paraît particulièrement injustifiées: celle concernant le style de Louisa Young « plutôt quelconque, sans grand relief ». En effet, comment peut-on juger du style d’un livre écrit dans une langue étrangère si on n’a pas lu le texte original. Peut-être la traduction n’est-elle pas à la hauteur.Il me semble nécessaire de rétablir la vérité concernant les motivations de l’engagement de Riley Purefoy: ce n’est pas pour fuir de prétendues tendances homosexuelles qu’il agit ainsi (au contraire la proximité d’autres jeunes garçons de son régiment auraient pu réveiller ces tendances qui, selon moi, n’existent pas) mais en réaction contre le rejet dont il est l’objet
    de la part des membres de la haute société qu’il fréquente, en particulier la mère de Nadine Waveney qui s’oppose à une possible « mésalliance » de sa fille.
    Cette révolte du héros contre ces barrières sociales est une constante dans ce livre et explique sa promotion dans les grades d’officier qui l’amène à côtoyer des membres de la gentry comme ce capitaine Locke dont il devient un ami.
    Pour moi ce livre constitue aussi un document intéressant sur la « grande guerre » même si les combats ne sont pas décrits avec réalisme (d’autres auteurs s’en sont chargés). Au contraire « les scènes hallucinées y transcrivent cependant bien le même flou dans lequel vivaient les soldats » (je reprends ce jugement à mon compte). C’est ce même « flou » qui entoure les causes du déclenchement de cette guerre et, un siècle après ces événements, Louisa Young fait bien de le rappeler.
    Un autre de ses mérites est d’avoir consacré plusieurs pages aux recherches
    effectuées dans le domaine de la chirurgie plastique pour reconstruire ces « gueules cassées » dont les blessures atroces constituent l’un des pires traumatismes créés par cette guerre.

    • Merci beaucoup pour cet avis. Aujourd’hui, alors que nous célébrons le centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, ce livre de Louisa Young est hautement recommandable. Je trouve bien dommage qu’on en n’ait peu parlé car comme vous le signalez, de nombreux points intéressants y sont abordés. J’ai beaucoup lu sur le sujet et il me semble que ce titre est un bon roman pour l’aborder de façon romanesque.

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