El Narco de Ioan Grillo

Je ne crois pas qu’il existait en français, avant la parution de ce livre, d’ouvrage aussi détaillé et compréhensible que celui de Ioan Grillo qui s’intitule, sous-titre compris : El Narco : la montée sanglante des cartels mexicains. L’auteur est un journaliste britannique couvrant depuis dix ans la guerre du Mexique contre la drogue. Il est de ces journalistes qui se précipitent sur les scènes de crimes, premiers sur les lieux à filmer les cadavres en gros plan.
Le sujet, des plus complexes, n’est pas non plus sans risque. De fait, Ioan Grillo ne s’étend pas sur ses conditions d’enquête (les journalistes sont pourtant aujourd’hui l’une des cibles principales des narcos) mais rend compte d’un nombre impressionnant d’interviews allant de politiciens (jusqu’à l’ancien président, Vicente Fox) jusqu’à des caïds de la drogue, assassins multirécidivistes qui pour certains continuent de gérer leur cartel du fond de leur prison. Des tueurs repentis ou pas (dont des sicaires encore actifs avec des dizaines de morts à leur actif), des fonctionnaires de la lutte antidrogue militaires ou pas, des journalistes, des travailleurs sociaux et bien sûr de très nombreuses victimes du trafic organisé de la drogue, el Narco.

Trois parties dans cet ouvrage, toutes aussi passionnantes, riches et claires. D’abord un historique qui nous emmène d’une simple fleur sur une colline, le pavot à opium, au début du XXe siècle, à Ciudad Juarez, « la ville la plus meurtrière de la planète » aujourd’hui. Il est évident que le trafic de drogue s’est, dès les années 1920, appuyé sur la corruption, que le régime du PRI (qualifié de « dictature parfaite » par Mario Vargas Llosa)  érigea en système pendant soixante-dix ans. La démocratie n’ayant finalement rien arrangé.

Les policiers ne se contentaient plus de fermer les yeux sur les trafics, mais se transformaient eux-mêmes en kidnappeurs et en assassin. […] Avec le PRI, les policiers étaient des ‘ripoux’ mais au moins, ils collaboraient les uns avec les autres. Sous la démocratie en revanche, ils travaillent pour des mafias rivales et se battent activement entre eux.

Dès cette époque et aujourd’hui encore, les Etats-Unis sont les principaux clients de la drogue mexicaine : 90% de la production part aux Etats-Unis, aujourd’hui le plus grand consommateur mondial de drogue. Ioan Grillo décrit précisément mais simplement la montée des cartels, le développement des escadrons paramilitaires, jusqu’à la déclaration de guerre du président Calderón fin 2006. Si depuis, le renforcement de la lutte antidrogue a permis des saisies records (jusqu’à vingt-trois tonnes de cocaïne en une seule fois !), il a aussi transformé le pays en vaste terrain de massacre où les cartels s’entretuent pour des morceaux de territoires, où les sicaires assassinent en masse et aveuglément, entassent les têtes coupées aux carrefours, kidnappent  et torturent même les citoyens les plus pauvres. Un régime de terreur s’est instauré profitant de la misère de la population : à Ciudad Juarez, on tue pour mille pesos (quatre-vingt-cinq dollars) parce qu’on n’a rien, et surtout rien à perdre. Pire, la violence est devenue banale :

Une telle violence est devenue si courante dans la guerre de la drogue mexicaine que l’assassinat de cinq policiers à un feu rouge fut relégué dans la section des crimes locaux. Les victimes se réduisent à des chiffres destinés aux journaux et aux statistiques départementales. Oubliées les histoires personnelles, la douleur des familles.

Dans une seconde partie, Ioan Grillo décrit par le menu le fonctionnement  des cartels. On ne peut faire plus renseigné puisqu’il a interrogé des tueurs. Est-ce que la mort, la vie, la souffrance ont une signification pour eux ? Ils semblent anesthésiés, insensibles. Ce n’est que plus tard, emprisonnés, qu’ils commencent à parler de remords. L’auteur analyse également le phénomène des narcocorridos, ces ballades, à l’origine folkloriques, qui vantent les exploits et le mode de vie des caïds. Les chanteurs sont adulés, comme le sont les « saints » analysés ensuite : Jesus Malverde, un saint gangster vénéré par les trafiquants, et surtout la Santa Muerte, cet effrayant culte de la mort pratiqué par des milliers de Mexicains. El Narco a construit sa propre religion, chrétienne à la base, qui permet d’utiliser la violence pour se venger. Ils ne sont cependant pas les premiers à tuer avec l’approbation (toute illusoire) de leur dieu…
L’influence économique du narcotrafic est sondée, chiffres (ahurissants) à l’appui : la drogue est l’une des industries les plus importantes du pays qui génère trente milliards de dollars (à titre d’exemple, les exportations de pétrole rapportent trente six milliards), soit 3% de PIB.

Il contribue au moins autant que les exportations de pétrole à la  stabilité du peso. Il fournit des milliers d’emplois dans le secteur primaire, en particulier dans les zones rurales déshéritées qui en ont le plus besoin. Les retombées de ses bénéfices alimentent beaucoup d’autres secteurs, notamment les hôtels, les élevages, les courses hippiques, les maisons de disques, les équipes de football, les sociétés de production cinématographiques.

Les deux pages centrales du Journal Du Dimanche du 24 juin 2012 soulignent le fait que plus aucune ville n’est à l’abri : la tranquille capitale de l’état de Veracruz, Xalapa, est depuis quelques temps le théâtre de fusillades, d’enlèvements, de décapitations et autres démembrements  comme à Ciudad Juarez ou Tijuana. Le trafic d’êtres humains (enlèvements contre rançon, prostitution) terrorise la population. La ville est encerclée par les militaires qui, à cran, n’hésitent pas à tirer, parfois à mauvais escient. L’état de Veracruz est en fait sous la coupe des Zetas, un cartel hyper violent très bien décrit dans le livre de Ioan Grillo. Début 2011, le nouveau gouverneur n’a pas fait allégeance et le cartel s’en prend à la population.

La troisième partie, la plus courte, s’intéresse à l’avenir du narcotrafic, aux moyens qui pourraient efficacement être mis en œuvre pour l’enrayer. Pas de vaines déclarations ou de vœux pieux, depuis le terrain des opérations qu’il pratique depuis des années et connaissant parfaitement l’état de la société et surtout la corruption des dirigeants, le journaliste évoque ce qui pourrait endiguer la criminalité liée à la drogue. La légalisation de la drogue aux Etats-Unis reste la principale mesure, passant par une dépénalisation de l’usage privé, comme aux Pays-Bas et au Portugal où la consommation n’a pas augmenté pour autant.

Aujourd’hui, dimanche 1er juillet 2012, le Mexique vote, entre autres, pour se choisir un nouveau président. Les trois candidats principaux : celui qui a la faveur des médias, Enrique Peña Nieto (le PRI, encore), incapable de citer trois livres l’ayant influencé… Andrés Manuel López Obrador, candidat de gauche, ancien maire de Mexico, déjà candidat en 2006 mais battu par une différence de moins de 0,6% des voix. Et une femme, Josefina Vázquez Mota qui s’inscrit dans la droite ligne de Calderón.

L’issue du scrutin ne fait malheureusement guère de doute, même si le mouvement étudiant mouvement “Yo Soy 132” a fait un moment vaciller le favori des chaînes de télévision.

Je conseille vivement la lecture de ce livre à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur ce pays, de l’intérieur.

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El Narco : la montée sanglante des cartels mexicains

Ioan Grillo traduit de l’anglais par Frédéric-Eugène Illouz
Buchet-Chastel, 2012
ISBN : 978-2-283-02459-1 – 358 pages – 22€

El Narco, parution en Grande-Bretagne : 2011

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18 commentaires sur “El Narco de Ioan Grillo

  1. Un sujet sur lequel je préfère regarder un reportage que lire un livre en général. Je savais déjà certaines choses, un peu moins au niveau politique. Mais après avoir lu « Les anonymes » de R.J Ellory, plus rien ne m’étonne. C’est terrible de voir ce que la drogue fait dans ces pays et que les gouvernements trempent dans là-dedans.

    • Sandrine

      Pour ma part, il est tout à fait clair que je ne peux pas regarder un documentaire sur un tel sujet, d’autant plus que les documentaires mettent l’accès sur le sensationnel. Ici, c’est dix ans de travail, et c’est passionnant. Révoltant aussi, la richesse et la misère qui se côtoient, la barbarie faite aux hommes, le double discours des politiques. Pauvre Mexique…

  2. Axl

    Oh, moi aussi j’aurais juré qu’il n’existait pas d’étude sérieuse la question en langue française. Il va sans dire que je veux!

    • Sandrine

      Comme on dit, ce livre va combler une lacune et devenir un indispensable sur le sujet.

  3. Je comprends ton enthousiasme à parler d’un essai bien écrit, rédigé proprement et profondément instruit … bref un essai transformé ! (oui, je suis dans ma période rugby en ce moment)

    • Sandrine

      Quand j’ai vu ce billet s’inscrire sur mon blog, je me suis dit « misère, personne ne lira des tartines pareilles sur un sujet aussi peu glamour »… Encore une fois, je n’ai pas réussi à être synthétique, mais ce livre est tellement riche… j’espère en tout cas que j’en souligne l’importance.

  4. Voilà un livre qui fait froid dans le dos. Mais j’aime vraiment ces récits qui montrent la réalité des choses et qui obligent à ouvrir les yeux. le Mexique, c’est tout de même autre chose que les Incas, les Cités d’Or (« ahhhhahahah, Esteban Zia, Tao les Cités d’or »…. ayé, j’en ai pour la journée à me sortir cette chanson de la tête!!) et ses plages ensoleillée…

    • Sandrine

      malheureusement pour les Mexicains, il n’y pas pas que les Mayas, les plages et les chansons insupportables…

  5. Un sujet terrible que je connais mal mais ce livre parait justement à même de combler mes lacunes.

    • Sandrine

      Tout est très clairement expliqué : un fois le livre lu, on se sent plus intelligent, ça n’est pas le genre de livre qui noie le lecteur sous les références inexpliquées, les concepts ou les grandes idées. Tout est abordable et compréhensible.

  6. Sans oublier les mafias russes. On est mal barré…

    • Sandrine

      Il est des pays où il ne fait pas bon vivre…

  7. eu en mains puis reposé ! Tu me fais regretter.

    • Sandrine

      J’imagine que ce n’est pas forcément un livre sur lequel on se précipite, ou qui attire en librairie par son sujet, mais si le sujet t’intéresse, je ne vois pas ce que tu pourrais trouver de mieux.

  8. ton texte est passionnant et je devrais encore noter ce livre , mail là je crains d’être désespérée alors je le laisse passer
    mais bravo pour ton article
    Luocine

    • Sandrine

      C’est le livre qui est passionnant !

  9. Terrible la situation de ce pays. Ce livre m’intéresse, je le note.

    • Sandrine

      Tu ne pourras pas être déçue car ce livre est clair et explicite, on en apprend beaucoup.

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