Où as-tu passé la nuit ? de Danzy Senna

Danzy SennaDanzy Senna convie son lecteur à une quête des origines doublée d’un sinueux parcours à travers l’histoire et la société américaines. Issue du côté maternel d’une grande famille bostonienne dont les origines remontent au Mayflower sans la moindre anicroche, elle connaît très bien cette branche-ci de son arbre familial. Sa mère, Fanny Howe, a épousé en 1968 (la loi interdisant les mariages interraciaux venant d’être abrogée), un certain Carl Senna, jeune Noir à l’avenir prometteur.

Leur mariage apparaît comme un symbole de réconciliation, mais il échoue dans la violence et l’alcool. Ils ont eu trois enfants, tous à la peau très blanche au point que personne ne pense en la voyant que Danzy est noire, ni même métisse. S’il ne lui a pas légué sa couleur de peau, le père a transmis à sa fille l’obsession de la race. Son identité noire obsède Danzy qui décide de faire des recherches sur la branche paternelle de sa famille dont elle ne sait rien. Anna, sa grand-mère paternelle, affirmait que ses trois enfants étaient nés d’un boxeur mexicain blanc dont il n’y a plus la moindre trace, si ce n’est un unique article de journal décoloré.

Danzy Senna, quittant le Nord pour l’Alabama et la Louisiane, va rendre visite à des membres éloignés de sa prétendue famille paternelle, à des gens qui ont connu son père enfant et sa grand-mère. Elle découvrira un orphelinat catholique pour enfants noirs tenu par des sœurs blanches maltraitantes et un prêtre catholique d’origine irlandaise dont Anna fut la maîtresse. Elle apprendra qu’Anna, qui a abandonné ses trois enfants dans cet orphelinat parce qu’elle était seule pour les élever, a elle-même été probablement abandonnée à la naissance. Que la famille, celle qui donne la tendresse et se souvient de vous malgré le temps qui passe, celle qui vous épargne le gouffre de l’oubli, n’est pas forcément celle du sang.

La force de ce récit très personnel de Danzy Senna est qu’elle en fait un texte tout à fait passionnant les rapports entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis. Alors que sa famille maternelle a eu des liens étroits avec le commerce d’esclaves, ses ancêtres paternels survivaient dans la misère et l’humiliation. Alors que son père, Carl Senna, semblait être celui qui allait hisser toute une lignée d’esclaves opprimés au rang d’intellectuel écrivain et universitaire, son mariage échoue et l’alcool le condamne à la violence puis à l’aide sociale. Il s’est créé une mythologie familiale à partir des histoires racontées par sa mère, dont l’imprécision lui convient. Avec Danzy, il ira cependant jusqu’au bout pour découvrir ce qui en lui est blanc ou noir. Car l’échec de son mariage représente bien plus qu’un banal échec : il signe l’impossible alliance entre Blancs et Noirs, la déroute de la mixité sociale.

Danzy Senna prend la plume pour comprendre cet échec mais aussi pour écrire une nouvelle page des relations Noirs/Blancs aux Etats-Unis, celle qui culmine avec Obama à la Maison Blanche, et la naissance de son fils né d’une Noire blanche et d’un Noir métisse, lui aussi écrivain, Percival Everett.

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Où as-tu passé la nuit ? Une histoire personnelle

Danzy Senna traduite de l’anglais par Béatrice Trotignon
Actes Sud, 2011
ISBN : 978-2-7427-9469-0 -249 pages – 21 €

Where Did You Sleep Last Night ? A Personal History, parution aux Etats-Unis : 2009

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18 commentaires sur “Où as-tu passé la nuit ? de Danzy Senna

  1. Là je vacille , plus que pour un roman!Festival america, toujours…^_^

    • Sandrine

      Aucun doute que ce festival sera passionnant. Parmi les auteurs invités que je ne connaissais pas, je fais de très belles découvertes.

      • J’ai redécouvert que j’avais déjà lu d’elle demi teinte!(avant blog)

  2. Ça m’a l’air passionnant. Et comme en plus, il s’agit de l’histoire familiale de Percival Everett, je ne peux que noter en très gros et très gras.

    • Sandrine

      C’est de sa famille à elle qu’il s’agit. Elle est devenue la sienne à lui par alliance, mais en matière de gènes, ça ne compte pas… Je te le conseille quand même, bien sûr.

  3. Et Percival Everett sera là au festival America ! Une raison supplémentaire de noter.

    • Sandrine

      Ils seront en effet là tous les deux, c’est une chance car je ne la connaissais pas elle, une belle découverte.

  4. Tiens, tiens, cela semble intérressant, je note !

    • Sandrine

      Quand on s’intéresse aux relations entre Noirs et Blancs aux USA, c’est très intéressant. Cette femme est blanche de peau mais se sent noire, plus encore après cette enquête, c’est vraiment une position étonnante, étrange à assumer face aux autres Noirs qui ne reconnaissent pas en elle une « soeur ».

  5. la question d’identité, de croyance, de nationalité sont des sujets souvent discutés à la maison, compte tenu du fait que mon mari est marocain.

  6. Je le note, le thème m’intéresse et ça semble magnifique… Merci pour ce beau billet.

    • Sandrine

      et très sobrement traité malgré l’implication de l’auteur…

  7. Une histoire familiale compliquée. Difficile quête d’identité.

    • Sandrine

      Excellent programme, non ?

  8. Au vu du titre, je ne l’aurais certainement pas lu, mais le sujet m’intéresse évidemment. Je note.

    • Sandrine

      C’est vrai que le titre n’est pas engageant…

  9. Isa

    J’avais vraiment été passionnée par ce récit. Une façon d’en apprendre plus sur ce rapport entre noirs et blancs, nord et sud, et ce par le biais d’une histoire familiale un peu hors norme.
    Mon billet ici si ça t’intéresse

    • Sandrine

      Je lis peu de récits autobiographiques, mais quand ils sont aussi intelligents et éclairants que celui-là, je suis vraiment preneuse.

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