Viviane Élisabeth Fauville de Julia Deck

Rentrée littéraire. Vous entendez « premier roman chez Minuit », vous vous dites, un premier roman chez Minuit, ça doit être bien mieux qu’un premier roman chez xxx (au choix de vos inimitiés). Vous ouvrez donc le livre de Julia Deck et faites  connaissance avec Viviane Élisabeth Fauville. Deux prénoms pour une seule héroïne. Au centre du roman une femme, puis deux autres (au moins) non loin : la petite fille de Viviane Élisabeth, âgée de douze semaines, elle tient plus de l’objet que de l’être vivant ; la mère de Viviane Élisabeth, à l’évidence mal enterrée. Viviane Élisabeth n’a pas fait le deuil de sa mère, c’est ce que son psy lui a certainement rabâché depuis toutes ces années. Son psy (qui l’appelle madame Hermant), celui qu’elle assassine à coups de couteau, un de ces couteaux de cuisine que justement sa (prévoyante) maman lui a offerts en cadeau de mariage.

Son mariage, parlons-en. Presque aussi inexistant que sa mère puisque Julien l’a quittée. Elle vit désormais dans un appartement à peine meublé, près de la gare de l’Est, un appartement plein de cartons, qui ne lui ressemble pas. C’est pourtant là qu’elle attend la police, certaine d’avoir laissé trop de traces derrière elle pour ne pas signer son crime. Et la police arrive, contrôlant à l’évidence tous les patients du psy trouvé mort par sa  maîtresse très enceinte. Viviane Élisabeth est rapidement relâchée. Que faire ? C’est qu’elle y tient à sa culpabilité…

Viviane Élisabeth n’a plus que ça, la mort de son psy. Plus de travail (elle est en congé maternité), plus de mère, plus de mari, juste un bébé venu trop tard. Que reste-t-il à cette femme qui à l’orée de la quarantaine se rend compte que personne n’a vraiment besoin d’elle, qu’elle a fait son temps, que professionnellement et sexuellement, il y a largement de quoi la remplacer ? La maternité aurait été un bon palliatif à la dérive psychologique de cette bourgeoise tout à coup démunie. C’est la folie qui l’emporte, insidieuse mais rassurante.

Julia Deck propose au lecteur d’appréhender son personnage par diverses voix, en commençant par la deuxième personne du pluriel. C’est Butor qui s’impose d’emblée et son héros qui se glisse si difficilement dans un train. Le parcours est ici également très balisé et circonscrit : rues de Paris, stations de métro, monuments et bâtiments. Le lecteur ne quitte jamais Viviane Élisabeth des yeux, la voit qui se fendille en essayant de se construire une personnalité. L’auteur choisit de faire se succéder plusieurs modes d’énonciation, diffractant la narration en autant de Viviane Élisabeth Fauville.

En peu de mots et de pages, Julia Deck dessine une femme, puis l’efface, laissant peu à peu apparaître ses failles. L’écriture est précise sans être sèche, très visuelle grâce à la minutie de certaines descriptions, notamment parisiennes. Manque peut-être le vertige qu’un tel thème laissait prévoir. Les personnalités malades au point d’être multiples sont pain béni pour les auteurs subtils qui manipulent leur lecteur. Ici certes, la révélation finale est surprenante mais pas au point de recommencer la lecture depuis le début.

Je pense à Antoine Bello en lisant ce premier roman de Julia Deck, au lieu de me laisser totalement séduire. Elle choisit la voie de la simplicité pour dire le retors, du clair pour signifier l’obscur. Le factuel l’emporte sur la conscience et plus encore sur l’inconscient de Viviane Élisabeth pourtant à porter de plume. On regarde sans l’approcher ce Raskolnikov moderne et féminin qui ne livre pas ses tourments intimes. Le lecteur observe le sujet s’agiter sous le microscope cette Viviane Élisabeth qui est le jouet d’une narration habile. Et si « il y a des choses qui échappent même à l’auteur » gageons qu’elles ne resteront pas longtemps hors de portée.

Julia Deck sur Tête de lecture

 
Viviane Élisabeth Fauville

Julia Deck
Les Éditions de Minuit, 2012
ISBN : 978-2-7073-2240-1 – 154 pages – 13.50 €

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Célibataire, vingt-six ans, fille d’émigré russe, Lucy Hull travaille à la section jeunesse de la bibliothèque d’Hannibal, Missouri. Ian Drake, son plus fidèle lecteur, est âgé de dix ans et issu d’une famille fondamentaliste chrétienne. La mère pense que son fils est homosexuel et l’inscrit dans un programme de redressement…
David Bezmozgis fait partie de ces jeunes auteurs nord-américains repérés par le New Yorker parmi les « 20 Under 40 » qui se distinguent. Jeune auteur donc, canadien celui-là, aux origines lettonnes, c’est-à-dire soviétiques. Le Monde libre raconte l’histoire d’une famille, les Krasnansky, qui pourrait être la sienne,  qui vient de quitter Riga…

29 commentaires sur “Viviane Élisabeth Fauville de Julia Deck

  1. On en parle beaucoup, je viens de le terminer, enfin j’ai eu la nuit pour le digérer. Je crois qu’en le terminant je me suis dit « oui c’est pas mal mais bon, pas non plus à en faire tout un plat ».
    Et je crois que ce premier avis reste : livre intéressant, bien écrit, mais pas si original et si « incompréhensible » que ça. Je crois qu’on est d’accord.
    Par contre je pense bien lire son prochain roman, le jour où celui ci sortira, parce qu’il y a quand même du bon là dedans et que j’estime que c’est une auteure à suivre

    • Sandrine

      En bref, je me suis dit à peu près la même chose que toi. Et aussi que ça ferait un peu court pour un billet 🙂 j’ai donc tenté d’expliciter mon point de vue : oui c’est un livre intéressant, mais pas fulgurant, abyssal ou je ne sais quel adjectif encore… parfois les journalistes en font trop, ils jouent la surenchère au risque de décevoir ensuite les lecteurs. c’est certes un bon premier roman, mais voilà tout, rien de vertigineux ici.

    • simon Cath

      Pouvez-vous me dire si vous pensez que c’est bien elle qui a tué car on me dit que c’est l’autre patient.
      Merci.

      cdlt
      cath

  2. Celui-ci ne sera pas pour moi…

    • Sandrine

      Peut-être les très bons échos que tu ne manqueras pas d’entendre te feront-ils changer d’avis…

  3. Anthracite

    Ce matin dans l’émission « Tout feu tout Flamme » J Birnbaum notait la coïncidence troublante entre le décès samedi dernier d’une psychothérapeute assassinée dans son cabinet à Paris par un de ses patients et la sortie 5 jours plus tard, de ce roman.
    Alors peut-etre pour conjurer le sort mais je ne lirai pas ce roman.

    • Sandrine

      Deux jours avant que je lise ce livre, mon mari me parle de cette histoire de psy assassiné. J’avoue que le temps de quelques longues secondes, j’ai ressenti un drôle de choc : moi qui passe de nombreuses heures par jour dans les livres, j’ai senti comme un rapprochement de plaques tectoniques qui m’a fait vaciller et me sentir ni d’un monde, ni d’un autre, bref, un entre-monde de livres bien réel. Curieux.

  4. Un hasard malencontreux entre l’horrible fait divers et cette intrigue. A vous lire (ton article et les commentaires), j’attendrais un peu. Bises

    • Sandrine

      Il y a tout de même des coïncidences extraordinaires…

  5. Bon, vu l’avis complémentaire d’Emeraude, je n’a pas trop envie de le lire…

    • Sandrine

      Toi qui aimes la littérature française, il te plairait, je pense…

  6. Kathel

    Noté sur une liste « en attente d’avis », je ne te sens pas très enthousiaste et ne précipiterai donc pas… (ça m’arrange !)

    • Sandrine

      A cause du thème et des premiers échos entendus, j’en attendais plus. Mais c’est un bon premier roman cependant.

  7. Pas plus tenté que cela. ça à l’air très cérébral, non ?

    • Sandrine

      Moins que ce que je croyais…

  8. En lisant ton résumé, je me suis dis que décidément, elle a pas de bol !

    • Sandrine

      On peut dire ça 😉

  9. La Ruelle bleue

    Très envie de lire ce roman depuis sa présentation à la journée de rentrée littéraire de Page au mois de juin… Très intriguant !

    • Sandrine

      J’espère que tu ne seras pas déçue. A mes yeux, il est moins intrigant que ce qu’on en dit partout…

  10. Je trouve ces éditions indigestes. Et il est temps que les maisons d’éditions françaises comprennent qu’une même couverture pour tous les livres, c’est moche et pas attirant. Et surtout pas classe.
    Allez hop, rien que ça me fait fuir.

    • Sandrine

      Il est certain que les éditions de Minuit ne font pas dans le cliquant, ni même dans le réjouissant côté couverture. Mais dessous, les contenus sont vraiment très divers. pour ma part, j’aime beaucoup Echenoz et Oster, par exemple.

  11. Les parutions chez Minuit me tentent toujours plus que chez les autres éditeurs mais tu calmes un peu mes ardeurs 😉

    • Sandrine

      J’espère qu’il y aura d’autres articles sur les blogs. A mon avis, ils tempéreront ceux des médias traditionnels.

  12. Nathalia

    Repéré, et epuisé chez le libraire, donc je patiente un peu.

    J’apprécie également Echenoz …

    Méfions nous des livres aux belles couvertures et à leurs fausses promesses de contenus.

    • Sandrine

      J’ai un faible pour les couvertures des éditions Actes Sud, j’ai déjà acheté des livres comme ça… Déjà épuisé ? Tant mieux pour elle, ce succès va certainement l’encourager à écrire encore et je suis sûre que le prochain sera encore meilleur.

  13. Isa

    Comme je n’avais pas eu d’échos sur ce livre, j’ai pu le découvrir sans attente particulière. Du coup, cette lecture a été une très bonne surprise et je suis complètement rentrée dans le tourbillon de l’héroïne.

    • Sandrine

      Il faudrait que j’arrête d’écouter les émissions littéraires 🙂

    • simon Cath

      Pouvez vous me dire ce que vous en pensez .
      Ec-ce ien elle Vivaina qui a tué son psy ?
      ou l’autre partient le jeune homme .
      C’est pas clair.
      merci
      cdlt

  14. Ah ben complètement d’accord avec toi, aussi bien sur le « final » que sur l’écriture. Si l’exercice de style m’a amusée et que le livre m’a assez plu pour ça, j’ai par contre trouvé que ce choix narratif tenait un peu le lecteur à distante et instaurait même une certaine froideur dans un récit qui aurait dû être plus « violent » (dans son écriture, pas dans son propos). Et cette fin… Quel gâchis.

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