Les affligés de Chris Womersley

coeur animéQuand en 1919, Quinn Walker rentre chez lui en Nouvelle-Galles du Sud, il n’a que vingt-six ans et pourtant, il porte le poids de la mort et du passé. Gueule cassée de la Grande Guerre, il a survécu non sans emporter partout avec lui les cadavres des tranchées, le poids des corps, le bruit des bombes. Il porte la guerre sur son visage et dans son corps le gaz moutarde n’en finit pas de prolonger ses souffrances. S’il ne fut qu’un figurant parmi tant d’autres du grand désastre mondial, il tenait le premier rôle dans le drame qui a mis fin à son enfance et détruit sa famille : dix ans auparavant, c’est lui que les premiers témoins ont trouvé, couteau ensanglanté en main, près du cadavre de Sarah, sa petite sœur tant aimée. Pour la population de Flint, et même pour sa famille, sa fuite a signé sa culpabilité.

Quand commence Les affligés, Quinn épuisé et hanté retrouve sa ville. Il se cache, parvient à rejoindre le chevet de sa mère qui se meurt de la grippe espagnole. Car le monde, à l’image de Quinn, n’en a pas fini avec la mort. Partout, jusqu’au fin fond de l’Australie, elle traque les populations déjà épuisées, frappant femmes, enfants et survivants de retour chez eux. Quinn a le temps d’expliquer à sa mère qu’il n’a pas tué Sarah, mais pas le courage de lui dire ce qu’il a vraiment vu ce jour-là : elle n’y survivrait pas.

Dans le bush il rencontre la jeune Sadie Fox, dont la mère vient de mourir, de la peste, dit-elle. Elle s’est sauvée pour échapper à Robert Dalton, l’oncle de Quinn, qui incarne désormais la loi à Flint et a décidé de la placer dans un orphelinat. Comme il a décidé de tuer Quinn si un jour il s’aventurait à remettre les pieds à Flint. Elle se cache en attendant son frère Thomas qui va revenir de la guerre, c’est certain. En attendant, elle sert de sœur à Quinn qui a perdu la sienne et lui de frère à elle qui ne reverra peut-être pas le sien.

Coïncidence ou peut-être fantasmagorie, on ne sait pas bien qui est cette enfant qui vit comme un lutin dans la nature, à l’écoute des éléments et des forces invisibles. Elle sait et entend des choses inconnues des autres, mais peut-être est-ce parce qu’elle est bien plus qu’une simple petite fille.

Chris Womersley met en place une poésie des espaces, tant physiques que psychologiques, entre liberté et confinement. L’Australie ne sera jamais assez vaste pour le Quinn qui se cache, pour le Quinn qui a survécu à la guerre, au voyage au-delà des mers. Il n’y a pas d’ailleurs pour régler son compte à la douleur, ce n’est qu’en lui-même que le blessé trouvera la rédemption. En affrontant le monde en face.

Les affligés a l’étoffe d’un grand roman américain. Mais c’est un grand roman australien. Un de ces romans qui à travers un destin individuel écrit sur toute l’humanité, que l’on soit Australien ou pas, homme ou femme, qu’on n’ait ou pas fait la guerre. Car la douleur, la mort, la fraternité et la solitude sont communes à tous et connues de tous les êtres humains.  L’homme les traine dans son sillage comme un fardeau, une fatalité, une sagesse. Chris Womersley en fait un très beau livre au style poétique et simple, un brin onirique. Comme on voudrait que soit la mort.

Thématique Première Guerre mondiale sur ce blog

 

Les affligés

Chris Womersley traduit de l’anglais par Valérie Malfoy
Albin Michel, 2012
ISBN : 978-2-226-24146-7 – 319 pages – 20 €

Bereft, parution en Australie : 2010

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Les affligés de Chris Womersley

41 commentaires sur “Les affligés de Chris Womersley

  1. Alléché par les bonnes critiques de lecteurs, je l’ai lu pendant les vacances et… je me suis globalement ennuyé, peu touché par le destin de Quinn (et de ses démêlées bien « transparentes » avec son oncle), pas plus que par le personnage de Sadie que j’ai trouvé bien pratique pour permettre à l’auteur de développer son intrigue et « sauver » Quinn de certaines situations délicates…
    Bref, je suis passé totalement à côté. C’est tout juste si j’ai été un tantinet ému par les visites de Quinn à sa mère…

    1. Hum… qui a usurpé l’identité de In Cold Blog pour poster ce message, hein ? 🙂 Ce que tu écris me rendrais presque triste, car c’est dommage que tu n’aies pas été sensible à ce texte. Bien sûr qu’on comprend tout de suite qui est l’oncle, mais il ne s’agit pas là d’un roman policier. Quant à Sadie, c’est un personnage miraculeux oui, mais est-elle réelle au moins ? Si tout semble si facile grâce à elle pour Quinn, n’est-ce pas parce qu’elle est un personnage fantastique, une créature faite de souvenirs, de remords et de fantasmes ?

      1. Loin de moi l’intention de te peiner 😉
        Bien évidemment que j’ai envisagé la possibilité que Sadie, avec toutes les similitudes qu’elle partage avec la sœur de Quinn, soit un personnage fantasmé. Et ça ne m’aurait pas dérangé outre mesure si l’auteur avait choisi ce parti-pris de façon tranchée. Mais là, j’ai trouvé qu’il ne se décidait jamais vraiment pour l’une ou pour l’autre des interprétations, et ça m’a gêné.
        Je te l’ai dis, je suis passé complètement à côté. Mauvais timing, peut-être…

  2. Un billet bien tentant pour un livre déjà noté… mais j’ai cru comprendre qu’il se faisait attendre à la bibli…

  3. Un livre que j’ai abordé avec beaucoup d’à-priori ( encore un truc sur le grande guerre, et encore un truc sur la grande souffrance humaine …), je me suis laissée embarquée comme une bleue dans cette peut-être fable fantasmagorique, mais j’ai aimé l’enfant lutin, la gueule cassée qui se répare à coups de remords. Un peu.

    1. Encore la guerre, oui, c’est vrai qu’on se demande ce qu’on peut encore écrire sur ce thème. Et voilà, on lit ce livre qui parle surtout de souffrance et de rédemption, et on se laisse prendre par le charme du lutin et des mots. Ça fait du bien.

    1. Sombre oui mais pas pesante en raison surtout du personnage de le petite fille qui donne beaucoup de légèreté au texte.

  4. Il concourt au prix des lectrices ELLE cette année, et c’était mon chouchou pour le mois d’octobre mais a malheureusement été vaincu par « avenue des géants » de marc Dugain (qui honnêtement, est un fabuleux ouvrage également) ! Je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à l’avoir apprécié !

    1. J’ai lu le Marc Dugain aussi, un bon livre oui, mais franchement pas aussi bon que celui-ci à mes yeux. Bienvenue ici Akialam.

  5. Très beau billet qui donne envie de lire ce livre. L’Australie est une Terre aux multiples visages mais a pour moi une certaine sauvagerie et une férocité dues à ces immenses espaces inhospitaliers. En tout cas, cela titille toujours mon imaginaire.

  6. Dans ma PAL ou il dort depuis cet été et tu me donnes juste envie de me jeter dessus (mais comme tant d’autres malheureusement… il y a la survivance, les lisières…. oh la la et tant d’autres (j’ai un peu de retard je dois l’avouer :0) Mais les auteurs australiens m’attirent autant que les Nordiques (ne me demande pas pourquoi c’est comme ça re:0)

    1. J’espère vraiment que mon billet fera sortir ce livre de ta PAL car il te procurera certainement un grand plaisir de lecture.

  7. Super critique ! J’ai adore ce roman aussi. Je suis en train de lire son premier roman The low Road qui sera disponible bientot en francais il me semble. C’est tout aussi passionant !

Les commentaires sont fermés.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2012/10/09/les-affliges-chris-womersley/