Eduquer les taupes de Guillermo Fadanelli

Eduquer les taupesAlors que Guillermo s’apprête à entrer en sixième, son père décide qu’il ira dans un collège militaire de Mexico. Sa mère et sa grand-mère tentent de l’en dissuader, mais il estime que l’aîné de ses enfants doit passer par là. Commencent alors pour l’enfant deux longues années de brimades et d’humiliations, sans que sa famille en soit jamais informée. Le narrateur devenu adulte raconte cette expérience dans Eduquer les taupes, traçant un portrait bien peu reluisant de ces futurs militaires qui un jour gouverneront le pays.

Ce qui ressort particulièrement dans Eduquer les taupes, c’est la cruauté et l’absurdité de ce système qui donne de l’autorité à des gens qui en profitent pour soumettre leurs semblables, les ridiculiser. La violence et l’abus de pouvoir sont la règle.

A onze ans, je pouvais être arrêté si je désobéissais au règlement ou mettais le nez hors de la salle de classe. Arrêté comme un criminel ou un adulte qui vole ou assassine : je devais désormais user de la plus grande prudence, car tout abruti portant un insigne sur les bras ou sur les épaules pouvait m’arrêter, me frapper, m’incarcérer et me faire ramasser mon propre vomi avec la langue.

Beaucoup de ressentiment aussi envers les enfants, ses semblables qui n’ont rien de plus pressé que de faire subir ce qu’ils ont subi dès qu’ils le peuvent.

Les enfants savent aussi bien ou mieux que leurs parents comment humilier les autres : l’innocence enfantine est un conte de fée que les adultes se racontent pour se rassurer, un euphémisme. L’idée d’allaiter de méchantes petites bêtes déprédatrices ne doit pas être agréable. Il convient mieux au monde de penser que les enfants sont innocents et différents des adultes.

Guillermo Fadanelli dénonce dans Eduquer les taupes la bêtise et l’injustice des ces institutions militaires, mais aussi l’autorité paternelle qui condamne des enfants pour le prestige social. Ni les uns ni les autres ne préparent les enfants à devenir des citoyens, ni même des individus respectueux, autonomes et responsables. Il ne s’agit au mieux que d’éduquer des taupes qu’on peut en masse réduire au silence, aveugles qu’elles sont. Au pire, la violence subie deviendra leur mode d’expression.

En lisant ce récit d’une éducation militaire en Amérique latine, on ne peut que penser au très grand roman de Mario Vargas Llosa, son tout premier, La ville et les chiens. Celui-ci est plus modeste, il embrasse moins de passions. Le romanesque cède la place à la part autobiographique (même si La ville et les chiens l’était aussi) et à une certaine distance ironique qui souligne l’amertume toujours présente. Cette incursion dans l’intime permet de légitimer la charge critique que comprend aussi le roman.

Guillermo Fadanelli sur ce blog et une présentation sur le site des édition Bourgois.

 

Eduquer les taupes

Guillermo Fadanelli traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier
Bourgois, 2008
ISBN : 978-2-267-01960-5 – 158 pages – 18 €

Educar a los topos, parution au Mexique : 2006

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14 commentaires sur “Eduquer les taupes de Guillermo Fadanelli

  1. Du même auteur, j’ai lu L’autre visage de Rock Hudson. Je n’en garde aucun souvenir. Il faudrait peut-être que je me penche davantage sur la littérarure mexicaine, elle doit receler de belles pépites.

    • Sandrine

      Si tu aimes les romans historiques, je te conseille Jorge Volpi, la belle écriture Ignacio Padilla, et le polar Paco Ignacio Taibo bien sûr.

  2. J’ai bien envie de le lire. Merci pour la découverte!

  3. Je n’ai pas lu « la ville et les chiens », mais je le note.

  4. Je vais sûrement écrire une énormité (mais je l’assume quand même). Ce livre me fait penser au film d’Hanecke, Le ruban blanc, où une éducation quasi militaire, d’une rigidité impressionnante et d’une très grand eviolence psychologique, engendre des voyous puissance x ! Bisous

    • Sandrine

      Je ne saurais infirmer ou confirme, je n’ai pas vu ce film, mais ce genre d’éducation me semble de toute façon délétère. Les écrivains s’en sortent bien…

  5. Tu as aimé ou pas?

    • Sandrine

      Oui. Même si je n’ai pu me défaire du Vargas Llosa en arrière plan, ce qui n’est pas rendre service au livre. Il faudra d’ailleurs que je le relise, le Vargas Llosa…

  6. Je trouve ta deuxième citation tellement vraie. Il y a longtemps que je ne croie plus à l’innocence enfantine, il suffit de regarder une cour de récréation.

    • Sandrine

      Une illusion dans bien des cas, c’est vrai. Mais que ferait l’être humain sans illusion ? Rien du tout, il vivrait dans la crainte du cauchemar et de l’échec…

  7. Je m’imagine déjà bouillir intérieurement en lisant ce livre. Donc je ne sais pas, à voir.

    • Sandrine

      Il y a de quoi se révolter, c’est certain.

  8. J’ai noté celui de Mario Vargas Llosa ^^

    • Sandrine

      Tu fais bien !

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