Les accusées de Charlotte Rogan

En 1914, alors que la guerre vient d’être déclarée en Europe, le paquebot transatlantique l’Impératrice Alexandra fait naufrage suite à une mystérieuse explosion. Certains passagers parviennent à s’entasser dans des chaloupes mais d’autres, bien plus nombreux, périssent. Grace Winter, jeune femme récemment mariée à un riche banquier américain raconte cette histoire. C’est son journal qu’on lit, écrit a posteriori depuis sa prison. Pourquoi la prison et pourquoi un tel titre ? De quoi peuvent être accusées des femmes qui ont survécu à vingt-et-un jours de dérive en mer ? C’est ce que relate la jeune femme, qui revient en fin de roman sur le procès qu’elle et deux autres passagères survivantes ont dû endurer.

Qu’on ne s’attende pas à un livre d’action : le style très descriptif raconte les jours et les nuits des rescapés, leurs espoirs, leurs rivalités. Ils sont trente-neuf au départ dans une chaloupe conçue pour beaucoup moins. C’est le matelot Hardie, le seul à avoir une expérience de la mer, qui prend en main l’organisation et le commandement. Il parvient à faire durer les vivres et l’eau, à réparer les avanies. Mais le réalisme dont il fait preuve monte bientôt les passagers contre lui : il décide en effet qu’il faut que certains se sacrifient pour que le plus grand nombre survive. Mais qui peut décider de qui doit vivre ou mourir ? Mrs Grant prend la tête de l’opposition et décide de saper l’autorité du matelot à force d’insinuations, et bientôt de prendre sa place.

Les accusées se concentre sur les personnages et leurs relations conflictuelles. L’esprit de sacrifice, l’instinct de survie, l’individualisme, la morale sont les moteurs du récit. Charlotte Rogan ne décrit par contre pas du tout les souffrances physiques endurées par ces hommes et ces femmes dérivant sur l’océan. Ils ont certes faim et soif mais il est très peu question des conséquences physiques de ce calvaire. L’anthropophagie est évoquée en une ligne, pour être écartée comme inenvisageable. C’est surprenant, et décevant. Charlotte Rogan s’éloigne ainsi d’un réalisme psychologique élémentaire dans une telle situation, évitant un thème dérangeant mais incontournable. Elle s’attache bien sûr à explorer d’autres sujets mais cette pulsion vitale essentielle fait défaut, tout comme l’état des corps.

Grace Winter n’est cependant pas dénuée d’épaisseur car pas aussi oie blanche qu’on le suppose au départ. C’est une femme calculatrice, intéressée. Ce qui la catastrophe le plus dans ce naufrage c’est plus d’avoir perdu la fortune de son mari (car personne n’est au courant de son mariage, contracté contre la volonté de la famille Winter) que son mari lui-même. Elle souligne l’inégalité évidente entre hommes et femmes (alors que les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans la chaloupe). Bien des détails la rendent presque antipathique, elle n’a rien d’une héroïne généreuse et altruiste, ce qui serait bien trop simpliste dans un tel contexte.

Dommage donc au final que l’écriture reste très psychologisante et factuelle, étudiant les rapports de forces mais ignorant toute la mécanique corporelle de ces malheureux rescapés.

 
Les accusées

Charlotte Rogan traduite de l’anglais par Vincent Hugon
Fleuve Noir, 2012
ISBN : 978-2-265-09447-5 – 263 pages – 18.90 €

The Lifeboat, parution aux Etats-Unis : 2012

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15 commentaires sur “Les accusées de Charlotte Rogan

  1. Le sujet ne me tentait pas plus que ça, et comme tu sembles déçue, je n’irai pas plus loin !

    • Sandrine

      J’en attendais plus. J’ai l’impression qu’elle a cherché à éviter des sujets essentiels.

  2. Deuxième avis déçu que je lis sur ce roman, qui ne m’attirait pas tellement mais qui a tout de même le mérite de soulever des éléments intéressants. Etonnant d’être accusée d’avoir survécu à un naufrage !

  3. Une auteure qui a finalement eu peur de son sujet. Bises

    • Sandrine

      Oui, de certains de ses aspects en tout cas.

  4. On se retrouve sur bien de spoints, ça me rassure parce que j’avais peur d’être passé à coté. Je m’empresse de rajouter ton avis à la fin de mon billet.

  5. Avis mitigé donc.
    L’histoire a l’air sympa. Est-ce que ça reste un bon divertissement quand même?

    • Sandrine

      Non, je ne dirais pas que ce livre est divertissant, c’est tout de même assez sombre.

      • De fait…
        oui quand je disais « divertissement », je pensais plus à « bon moment de lecture ». 🙂
        C’est vrai que le cadre n’est pas très folichon 🙂

  6. L’idée de départ était pourtant intéressante et originale mais le fait que l’auteur ait privilégié l’aspect psychologique au détriment du physique doit rendre l’histoire un peu théorique, irréelle. Comment faire l’impasse, en effet, sur la faim, la souffrance des corps, dans un tel contexte? Ce sont ces besoins élémentaires et non satisfaits qui engendrent des comportements inattendus ou inacceptables…

  7. Effectivement le point de départ est intéressant (un Titanic revisité ^^). J’ai bien une idée de l’accusation qui pèse sur cette Grace Winter. Mais vu ton avis, je ne pense pas satisfaire ma curiosité. Non pas que j’apprécie particulièrement les descriptions physiques mais effectivement si cette pièce manque au puzzle, vu le thème je comprends ta déception.

    • Sandrine

      Pour tout dire, je voyais bien un procès pour cannibalisme… mais non…

  8. Ah dommage que ce ne soit pas un enthousiasme franc. Pour le coup, le sujet m’aurait intéressée et ça ne m’aurait pas dérangée le peu d’action, mais si on en ressort comme déçu que les choses n’aient pas été poussées davantage, bon…

  9. Un sujet qui paraissait intéressant, pourtant.

  10. je l’avais gardé dans un coin de ma tête. Je passe !

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