Aurora Kentucky de Carolyn D. Wall

Aurora KentuckyOlivia Harker vit dans le Kentucky. On dirait le Sud comme dirait l’autre, mais c’est géographiquement plutôt le Midwest et côté température, l’hiver sans fin, le froid et la glace. Quand le lecteur fait la connaissance d’Olivia, elle vit avec son petit-fils William et sa mère qu’elle appelle Ida. Elle fait allusion à deux hommes, Tate et Saul, deux hommes qui ont passé dans sa vie. Les vingt chapitres suivants racontent l’enfance puis la vie d’Olivia à Aurora, comment elle en est arrivée à vivre dans la misère derrière son épicerie, à élever un loup et ressasser le passé.

Quand Olivia est née, juste avant le début du XXe siècle, sa mère n’a pas voulu d’elle et son père a dû la placer dans un établissement spécialisé, un hospice. Le père et la fille ont vécu ensemble, très proches, lui tenant l’épicerie et surtout soignant les animaux des alentours. Il est aimé de tous et reconnu pour son savoir-faire. A l’occasion il distille aussi du whisky clandestin. Puis Ida revient un jour, peu-être guérie, et le bel équilibre vole en éclat : elle ne veut pas des animaux, pas de l’alcool, pas d’épicerie et toujours pas de sa fille, qui le lui rend bien. Jusqu’au jour où Olivia et son père ont un accident : elle reste dans le coma puis immobilisée pendant des mois à l’hôpital, et quand elle se réveille, sa mère lui annonce que son père est mort, qu’elle l’a enterré dans le jardin près des cabinets. La vie à deux commence, et l’enfant devenue jeune fille tourne mal, comme sa mère qui se vend aux hommes du quartier. Un enfant naît, Pauline, qui au fil des années reproduit le schéma familial : à l’adolescence, Pauline a un enfant qu’elle abandonne à Olivia avant de partir pour Hollywood. Olivia construit sa vie entre William et Ida, plus renfermée et égoïste que jamais.
Malgré la misère, ils pourraient s’en sortir si Phelps et sa bande ne venaient tuer les loups qui depuis l’arrière-grand-père vivent sur les terres derrière l’épicerie. Phelps, le puissant d’Aurora, frère de celui que Tate Harker a écrasé avec son pick-up le jour de l’accident qui lui a coûté la vie… C’était un accident répète Olivia qui ne comprend pas l’acharnement des Phelps. C’est qu’Olivia ignore beaucoup de chose, sur Aurora et sur sa famille, car pour ne pas la faire souffrir, les habitants, pour partie noirs, ont promis de ne rien lui dire. Wing, l’homme qu’elle aime depuis ses treize ans, qu’elle n’a pas épousé et qui en a épousé une autre malgré son amour pour elle, ne dit rien non plus.

C’est le secret qui pèse sur ce livre et lui confère cette ambiance si particulière. Des romans dits du Sud on se souvient souvent de la chaleur, de la poussière, mais ici il fait tout le temps froid, comme un temps figé dans le souvenir et la neige. Sur le blanc, dominent le rouge du sang des loups et le noir des visages souriants. Au final, le silence domine, celui des sentiments avec l’amour qu’on évite et qui couve sous le boisseau toute une vie, et celui de la violence sociale qu’on supporte par résignation ou fatalité. On se demande comment Olivia a pu vivre entourée d’une telle violence sans la voir. Mais au récit de sa vie, on la comprend submergée par l’absence d’amour maternel, la mort du père, l’enfant qui s’éloigne et les difficultés à vivre au jour le jour.

Aurora Kentucky a les accents des grands romans américains, de ceux qui nous racontent les grands destins individuels pris dans le flot d’une nation qui écrit son histoire dans la haine, la misère, les luttes mais aussi l’amour et la générosité de quelques-uns. L’implacabilité de la vie et l’injustice sociale dominent au milieu d’une nature terriblement hostile. Olivia est une femme forte et généreuse, qui fait bien des mauvais choix sans déroger à une certaine morale personnelle, une cohérence. Un très beau personnage, de ceux que la vie accable, qui se débattent et luttent pour autrui. Une belle réussite pour un premier roman, même si la fin est trop optimiste.

 

Aurora Kentucky

Carolyn D. Wall traduite de l’anglais par Estelle Roudet
Seuil, 2010
ISBN : 978-2-02-098775-2 – 369 pages – 21.50 €

Sweeping Up Glass, parution aux Etats-Unis : 2008

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21 commentaires sur “Aurora Kentucky de Carolyn D. Wall

  1. Sharon

    Je l’ai offert à ma cousine, connaissant son goût pour les romans américains.

    • Sandrine

      Je suis que tu as fait le bon choix et qu’elle sera satisfaite.

  2. je le note car je suis certaine d’aimer ! Merci Ys !

    • Sandrine

      Il me semble en effet que c’est un roman qui te plaira. Bonne lecture.

  3. Je ne connaissais pas du tout ni l’auteure, ni le roman. Mais je le note car je pense que ça pourrait vraiment me plaire^^

  4. Lu il y a un moment, j’avais beaucoup aimé, mais là j’avoue que je ne me souviens plus très bien de l’histoire, oups !

    • Sandrine

      C’est pourquoi un blog est bien utile 😉

  5. Je reviens, littérairement s’entend, d’un voyage dans l’Oregon… Je note le Kentucky pour une autre virée !

  6. Une fin trop optimiste à la Hollywood ?

    • Sandrine

      un peu, oui

  7. Les fins optimistes ne m’ont jamais dérangée, sauf si elles sont trop abracadabrantesques. Ce que tu en dis motive à la lecture de ce premier roman, visiblement réussi. Bises

    • Sandrine

      Non, rien d’abracadabrant ici, juste un peu trop optimisme au regard du reste…

  8. Ton billet me remet ce roman en mémoire. Ah oui, quel roman. Mais curieusement, la fin m’échappe.

    • Sandrine

      Tant mieux !

  9. En fouillant dans ma PAL il n’y a pas si longtemps, je me suis demandé en voyant de roman ce qu’il faisait là, ne me souvenant plus du tout pourquoi j’en étais venu à l’acheter. Grâce à toi, maintenant, je sais ;-).
    Même qu’il ne devrait pas tarder à quitter son purgatoire.

  10. Ton article me rappelle ce bon bouquin que j’ai lu il y a un certain temps.Je suis en parfait accord avec ton compte-rendu. c’est un bon premier roman.Je l’avais rapproché d’un autre roman : Aurora, Minnesota de William Kent Krueger, http://ray-pedoussaut.fr/?p=525 pas à cause de la similitude des sujets mais à cause des titres avec Aurora, du Kentucky ou du Minnesota. Les 2 romans sont très différents mais bien tous les deux, à mon goût en tout cas.

  11. Lu il y a un moment et je te rejoins dans ton propos; une réussite .

  12. Ce roman m’avait beaucoup plu. Certes la fin est un peu « tout est bien qui finit bien » mais l’histoire est bien menée. C’est un bon souvenir de lecture en tout cas.

    • Sandrine

      ça en sera un pour moi aussi, j’oublie toujours les fins !

  13. malika

    Un très bon moment de lecture pour moi aussi, l’histoire, l’écriture, les personnages, tout y est !!!

  14. Intriguant. Je note!

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