Des noeuds d’acier de Sandrine Collette

Des noeuds d’acierAlors qu’il sort de dix-neuf mois de prison, Théo, la  quarantaine, décide de passer quelques temps seul dans une chambre d’hôtes. Il choisit une région peu fréquentée, désireux de s’isoler, de faire le point. Mme Pignon est parfaite, ne pose pas de questions, mitonne des bons plats. Elle connaît les environs et l’aide dans l’élaboration d’itinéraires de randonnée, loisir auquel Théo reprend goût, d’autant plus qu’il se retrouve seul dans la nature. Jusqu’au jour où il rencontre deux vieux dans une masure, deux vieux sadiques qui font basculer son destin.

Joshua et Basile l’enchaînent sous la menace d’une arme, et le jettent à la cave. Là, il y a déjà Luc, l’esclave des deux vieux depuis huit ans. Il est sale, malade, désespéré. Théo se jure de ne pas devenir comme lui, de s’échapper, de tuer ses tortionnaires. Mais il n’y a rien à faire, il porte des chaînes aux pieds et les vieux sont armés. Ils l’affament, le frappent puis le font trimer comme un chien par tous les temps, jusqu’à briser son corps et son âme. D’ailleurs, c’est le nom qu’ils lui donnent, le chien.

Si l’auteur de Des noeuds d’acier ne s’attarde pas à décrire minutieusement les sévices subis, la suite se révèle aussi effrayante que prévue : brimades, humiliations, coups, et au final déshumanisation. Pour survivre encore un jour, Théo acceptera toutes les souffrances, ira jusqu’au bout de tous les reniements.

Survivre ici, ça ne veut rien dire. Ça signifie simplement que je vais mourir à petit feu en travaillant comme un damné pour deux tarés qui me jetteront dans un trou et qui me recouvriront de terre humide quand mon heure aura sonné. Je ne suis pas sûr que ce soit ça, survivre. Ou au contraire, c’est là que le mot prend tout son sens. Juste un petit peu plus que vivre, et encore, je ne sais pas de quoi est fait ce petit peu.

Sandrine Collette ne semble pas s’être inspirée d’un fait divers en particulier pour écrire Des noeuds d’acier, mais ce qu’elle imagine là, bien qu’effrayant, reste crédible. Des sadiques de ce genre existent, êtres humains qui en réduisent d’autres en esclavage, et pire.  Elle choisit de donner la parole à la victime, à travers un journal que Théo aurait tenu après coup. Même s’il est bancal (Théo s’exprime au présent), le procédé fait partager au lecteur ses angoisses, souffrances et espoirs. L’écriture factuelle  ne porte pas au lyrisme ou à la lamentation, elle dépouille au contraire jusqu’à l’os l’humain en voie de déchéance.

Quelques longueurs émaillent les ruminations de Théo qui restera enfermé près d’un an et demi. Cependant, la thématique principale (les rapports maître-esclave) s’enrichit de réflexions sur les relations entre frères (Joshua et Basile mais aussi Théo et son propre frère qu’il a frappé au point de faire de lui un légume en chaise roulante – raison pour laquelle il a été condamné). Par ailleurs, l’omniprésence de la nature tantôt hostile, tantôt réconfortante place Théo au centre d’un univers qui le submerge et se joue de lui.

Un homme réduit à néant par ses semblables, voilà un sujet terrible pour un premier roman. Sandrine Collette s’en empare avec aisance, l’explore  et nous offre un texte glaçant, très maîtrisé.

Sandrine Collette sur Tête de lecture

 

Des nœuds d’acier

Sandrine Collette
Denoël (Sueurs froides), 2013
ISBN : 978-2-20711390-5 – 264 pages – 17 €

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41 commentaires sur “Des noeuds d’acier de Sandrine Collette

  1. « Sueurs froides » voilà une collection qui me paraît bien nommée ! Je le note, mais peut-être pas pour tout de suite.

    • Sandrine

      C’est un collection historique, ayant vu passé Boileau-Narcejac et Japrisot, mais elle était en sommeil. Elle se réveille très en forme.

  2. Eh ben, ça a l’air glaçant en effet. Même si c’est un premier roman maîtrisé, je ne suis pas du tout tenté. Tu en parles très bien en tout cas.

    • Sandrine

      ça ne m’étonne pas qu’on n’ait pas envie de passer du temps avec ces deux salauds…

  3. Euh franchement… malgré la qualité de ton billet, je passe mon tour… :((

    • Sandrine

      Je comprends ça sans problème.

  4. ce roman me semble douloureux ! mais il me tente bien.

    • Sandrine

      On voit le lecteurs qui préfèrent ceux préserver et ceux prêts à expérimenter à travers la lecture quelque chose de douloureux, oui, cet adjectif convient bien…

  5. Je ne dis pas non mais même si je lis des trucs assez noirs en ce moment, tu me bats 😀

    • Sandrine

      Le prochain sera plus léger !

  6. heu … je ne suis pas certaine que tu donnes envie à beaucoup d’entre nous de lire ce roman. Mais moi la réponse est simple JAMAIS.
    l auteur peut avoir tout le talent possible je n’ai plus la force de me plonger dans cette horreur là.
    Déjà quand elle décrit la réalité c’est insoutenable (comme cette mère qui a tué sa fille de 5 ans en la frappant à mort parce que la petite la regardait méchamment !) mais alors l’inventer ..
    bref pas pour moi!
    et dis moi comment vas tu après une telle lecture
    Luocine

    • Sandrine

      On peut se laisser submerger par l’émotion, ça m’arrive, ou garder une distance, ça m’arrive aussi. Là, je crois que le lecteur « regarde » plus qu’il ne ressent. Sandrine Collette ne fait pas dans le pathos, le sentiment, c’est assez clinique malgré la première personne. Remarque, Breat Easton Ellis est clinique aussi, et j’ai arrêté de lire American Psycho car cette lecture me faisait mal… Il faut mettre au crédit de Sandrine Collette de ne pas se complaire dans la description violente comme le font beaucoup d’auteurs français aujourd’hui que je suis incapable de lire (Caryl Ferey par exemple, ou les auteurs actuels de thrillers) : évoquer, ça me convient, décrire, ça devient illisible pour moi.

  7. Un sujet qui ne m’attire pas vraiment, sauf peut-être au niveau de l’écriture.

    • Sandrine

      L’écriture convient parfaitement au sujet.

  8. Noukette

    Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrr……… Ca fait froid dans le dos………

    • Sandrine

      Oui, c’est le moins qu’on puisse dire…

  9. Je trouve le sujet vraiment trop sombre et perturbant…. Ce n’est pas pour moi, je crois.

    • Sandrine

      Avec un sujet pareil, le roman aurait pu être insupportable avec des descriptions complaisantes dans la violence et la déchéance. Elle évite tout ça.

      • Quelqu’un m’en a parlé cet été effectivement, elle l’a trouvé très dur, limite insupportable, mais c’est parce qu’on doit sûrement se mettre à la place du personnage. En tout cas ce n’est pas pour moi, j’en suis sûre ! Et tu as troqué l’orange pour le bleu maintenant ?? 😛

        • La torture est ici plus psychologique que physique…
          Et oui : j’ai encore changé de thème : j’adore ça !

  10. avis plus que positifs sur plusieurs blogs, un de plus pour me confirmer qu’il devrait me plaire assûrément ! merci!

    • Sandrine

      En effet, je n’ai pas encore lu d’avis négatifs.

  11. J’ai ADORE ! D’ailleurs, c’est mon premier coup de coeur de l’année. C’est écrit très simplement, et malgré cela, il y a une tension incroyable de tous les instants. Excellent ! Ne me reste plus qu’à écrire le billet en conséquence ! Amitiés

    • Sandrine

      Dès les premières pages, le style très factuel m’a marquée et j’ai compris que l’auteur allait maîtriser son sujet, l’aborder avec une économie de moyens qui allait me permettre de le lire jusqu’au bout. J’attends donc ton billet.

  12. Quand ma période d’envie de lectures noires sera de retour, j’y penserai probablement. Tu donnes envie d’essayer en tous les cas

    • Sandrine

      J’essaie de convaincre quand j’ai apprécié 😉

  13. Ce roman est dans mon collimateur, très fortement recommandé par mon libraire , par mon pote Pierre, et maintenant par toi !! j’espère le lire très bientôt le temps de finir les deux trois bouquins que je dois lire avant. Mais ta chronique met méchamment en bouche !!! ^^

    • Sandrine

      Tant mieux. Je crois que ce livre est très bien accueilli et j’espère que ça déterminera Sandrine Collette à continuer à écrire.

  14. C’est du lourd, je le sens !! En grande forme, cela devrait le faire. Bonne soirée.

    • Sandrine

      Lourd de signification oui, mais pas pour le style, heureusement.

  15. TINTIN

    C’est marrant: je viens juste de l’acheter… J’ai été séduite par la chronique du Sieur Collard dans le Journal de la Santé (bôôf) sur la 5. Ce qui est rigolo c’est que j’ai lu sur la 4ème de couverture que Sandrine Collette -dont c’est le premier ouvrage- a 42 ans et se partage entre sa famille et l’université de Nanterre. D’après son âge, j’en déduis que c’est là qu’elle travaille (encore que l’âge n’ait pas grand-chose à voir, vu que moi-même je suis les cours de Nanterre ParisX alors que j’ai…. mettons un certain âge et restons-en là). Donc, si ça se trouve, la Demoiselle Collette, je la connais. Peut-être que je la croise tous les jours! Tu déconnes!!!… Sans rire, je suis épatée..
    Bon, je vais le lire d’abord. Ensuite, le pars à la chasse de l’auteur du côté de Nanterre et je vous dis tout.
    OK?

  16. jiji

    « Théo qui restera enfermé près d’un an et demi ». Ce ne serait pas un peu un spoiler ?

    • Sandrine

      sur la durée seulement, on sait qu’il sort puisqu’il écrit…

  17. TINTIN

    J’ai un peu triché, je l’avoue. J’ai lu quelques pages de la fin. Effectivement il sort après un an et demi de détention « hard ». Il semble salement amoché physiquement et définitivement marqué, sur le plan moral et psychologique, par son expérience avec ces vieux du genre hargneux.
    Vous me direz, on ne commence pas un bouquin par la fin, ce n’est pas fair-play pour l’auteur et, en outre, ça gâche tout le suspense. Exact, mais je voulais voir où tout cela allait nous mener.
    Force est de constater que, pour le moment du moins, je ne suis pas en osmose totale avec la critique. Une fois de plus suis-je tentée de dire car ce n’est pas la première fois que je ne me retrouve pas dans les grandes envolées lyriques de Collard. Visiblement, on n’est pas perchés sur le même fil!…

    Cela étant, je reprends dès ce soir ma lecture, « dans le sens du poil » cette fois. Peut-être que ça s’arrangera en route?

    • Sandrine

      C’est curieux comme pratique, mais j’ai déjà rencontré une blogueuse qui faisait ça : lire la fin des thrillers pour se décharger de la tension en fait, même si on appelle ça autrement 😉 Mais chacun lit comme il veut bien sûr, pourquoi ne pas commencer par la fin en effet, il suffit d’apprécier.
      Quand à Collard, j’imagine qu’il s’agit du libraire à la houpette ? Je n’ai pas la télé donc je ne sais dans quelle émission il passe et je l’évite soigneusement sur Internet car il m’agace. Il fait partie de ces présentateurs, comme Busnel, dont la personnalité est plus grosse que l’écran, et ça m’insupporte. Il y a aujourd’hui heureusement beaucoup de médiateurs du livre bien plus intéressants que ces deux-là.
      Bonne lecture !

  18. Vic

    Bon, j’avoue, moi je l’ai acheté après avoir vu Collard… la hoonte… mais je ne regrette pas, c’est un des livres les plus stressants que j’ai lus et je l’ai trouvé carrément génial !! Tu as raison, c’est glaçant mais pas gore, juste ce que j’aime… la folie qui s’empare de tout le monde… j’y suis encore ! Gasp !

    • Sandrine

      Ce Collard, dont je ne me souviens jamais du prénom, n’a pas que des défauts puisqu’il fait vendre des livres 🙂

  19. chedal-anglay dominique

    Non, Non…… surtout n’hésitez pas, je viens de finir (hier) ce livre et il est présent en moi et je pense qu’il le restera encore longtemps.Ce matin je le feuilletai de nouveau pour relire quelques passages.
    Même si le sujet vous semble dur, c’est vrai il l’est mais l’écriture juste, fluide, légère de Sandrine Collette permet de ne pas être saisi d’effri. Par contre, commencé le sur un week end car vous ne pourrez pas le reposer, c’est ce qui m’est arrivé je l’ai lu en une journée, c’est pourquoi j’ai maintenant le désir et le besoin de revenir sur des passages pour vraiement les intégrer et comprendre comment la mécanique et les liens ou non liens se sont construits.
    Lisez le, je vous assure que ce livre vous apportera beaucoup….

    • Sandrine

      Ce livre marquera plus d’un lecteur, c’est certain. Merci Dominique de vous être arrêtée ici pour y encourager la lecture.

  20. Bonjour,
    en tout cas, il fait parler ce livre !
    Je suis ne train de le lire. Quel suspens !
    Sans abuser des horreurs, l’auteur fait monter la tension au fil des pages…
    J’ai lu plus de la moitié en deux jours. Pour un premier roman, ce n’est pas mal du tout.
    A suivre…

    • Sandrine

      Oui, c’est vraiment prenant. A tel point qu’on a envie de connaître la fin avant la fin 😉

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