L’écume des jours de Boris Vian

, et

L'écume des jourscoeur animéDans L’écume des jours, Colin est un jeune homme heureux : il vit dans l’aisance entouré d’amis et d’un cuisinier, Nicolas qui lui mitonne des petits plats. Il ne lui manque plus que de trouver l’amour, cet amour qu’il envie à Chick et Alise. Et voilà que Chloé parait. Amour, mariage : tout est parfait. A quelqu’un qui lui demande ce qu’il fait dans la vie, il peut répondre : « J’apprends des choses. Et j’aime Chloé ».

Mais la vie, ça n’est pas ça mon petit Colin, elle ne va pas te laisser tranquille. Et voilà que Chloé se met à tousser et tombe malade. Un nénuphar se développe dans sa poitrine, lui dévorant la vie, mal insidieux qu’elle abrite et nourrit. Seul remède : l’entourer de fleurs pour qu’elle respire leur parfum. Mais les fleurs coûtent cher et Colin, pour sauver sa bien-aimée, va devoir travailler.

La vie n’est pas plus douce avec son ami Chick qui lui aussi se dépouille de tout, même d’Alise, pour assouvir sa passion pour Jean-Sol Partre. Il achète tous ses livres, toutes éditions confondues, les fait relier, se fait refiler des objets lui ayant prétendument appartenu. Pas question de passer à côté d’un exemplaire où l’on distingue à la loupe l’empreinte de l’index du grand philosophe…

La passion, quelle qu’elle soit, n’a pas de place ici-bas nous dit Boris Vian dans L’écume des jours. L’homme est sur terre pour travailler, c’est-à-dire pour souffrir, comme le décrit si bien Vian sur les pas de Chick cherchant un emploi : le travail, c’est la déshumanisation, c’est l’homme enchaîné.

En bas, devant chaque machine trapue, un homme se débattait, luttant pour ne pas être déchiqueté par les engrenages avides. Au pied droit de chacun, un lourd anneau de fer était fixé ; on ne l’ouvrait que deux fois par jour, au milieu de la journée et le soir.

En ultime recours, Colin accepte de devenir chair à canon : la chaleur de son corps va servir à réchauffer la terre d’où germeront des pointes de fusils… car les armes aiment les hommes qui le leur rendent bien.

La terre est stérile, vous savez ce que c’est, dit l’homme, il faut des matières de premier choix pour la défense du pays. Mais pour que les canons de fusil poussent régulièrement et sans distorsion, on a constaté depuis longtemps qu’il faut la chaleur humaine. Pour toutes les armes, c’est vrai, d’ailleurs.

Loin des contingences du monde absurde, il y a Colin, Chloé, Nicolas, les souris joyeuses qui peuplent l’appartement et l’écume des jours. Dans cet univers d’amour et de jeunesse, il y a un pianocktail qui conjugue les plaisirs de l’alcool et de la musique, des anguilles sortant des robinets pour manger du dentifrice, des carreaux qui repoussent et des portecuirs en feuilles de Russie. Car la vitalité des jeunes gens influe sur leur environnement comme si le monde entier se pliait à leur fantaisie. Elle influe également sur la langue employée qui se fait tour à tour libre, moqueuse et novatrice. Associations étranges, contrepèteries, détournements de sens et autres jeux de mots dessinent un sourire aux lèvres du lecteur, qui ne le quittera qu’à la toute fin tragique de ce roman d’amour impossible.

C’est pourtant un univers en déréliction que Vian met en scène dans L’écume des jours, un monde mortifère symbolisé par la chambre qui rapetisse, l’appartement qui s’assombrit et se dégrade. La mort est partout, présente dès le début de l’histoire d’amour qui triomphe lors d’une flamboyante cérémonie de mariage pour finir au fond d’un trou, accompagnée par les mêmes individus devenus fossoyeurs haineux.

Mais c’est de Jean-Sol dont on se souviendra, et du pianocktail qui sur les airs trop hot, transforme l’œuf battu en omelette. Car ce curieux instrument synthétise plaisirs des sens et inventivité lexicale au nom de l’incongruité festive : tout Boris.

Lecture de L’écume des jours par Guillaume Gallienne.

L’écume des jours

Boris Vian
Le Livre de Poche, 2006 (Première édition, 1947)
978-2-253-14087-2 – 315 pages – 6 €

Articles similaires


59 commentaires

Commentez via votre profil Facebook

  1. Que de souvenirs à l’évocation de ce roman… tiens, il faudrait que je le relise maintenant pour voir si je ressens la même chose à la lecture. Je pense sincèrement qu’il n’a pas vieilli, en tout cas c’est ainsi que je le ressens en lisant ton billet ;-) !

    • Si je l’ai relu aujourd’hui, c’est parce que mon fils en 3e doit le lire, c’est pour accompagner sa lecture que j’ai rafraichi mes souvenirs. Je ne suis pas bien certaine qu’il apprécie ce livre, beaucoup de références lui seront étrangères (Jazz, Sartre…)…

  2. Un beau souvenir que la découverte de Boris Vian quand j’étais jeune avec ce roman si particulier. Mais j’avoue avoir préféré, plus tard, « J’irai cracher sur vos tombes ».

  3. Aaaah Vian! Je l’ai découvert à l’âge de ton fils. J’avais préféré J’irai cracher sur vos tombes, mais L’écume des jours contenait une forme de poésie qui m’avait beaucoup plu. J’attend de pied ferme la version cinéma de Gondry.

  4. Bonjour! Ce roman me fait de l’oeil depuis bien longtemps j’ai hâte de le lire. J’ai cru comprendre que c’était un très beau livre.

  5. J’aime aussi l’image des fusils qu’il faut faire pousser et qui se déforme.

  6. Tiens, ma première réaction a été, je l’ai lu ou pas celui là? Mais si, je l’ai lu, avec cette histoire de fleur qui pousse et de maison qui se déforme, c’est ça? Boris Vian, c’est quelque chose! Courage à ton fils. ^_^

    • J’essaie de le motiver sans en faire trop. Vian est aussi un de ses sujets pour l’épreuve « Histoire des arts » (pour le brevet en fin de 3e, c’est nouveau). D’ailleurs, c’est moi qui ai trouvé tous les sujets car j’adore littéralement cette épreuve qui fait se croiser thèmes, supports et époques et demande d’établir sa propre problématique. Bon, il se trouve que mon fils est nettement moins emballé que moi… Pour le thème Etats et Pouvoir (en relation avec l’Art donc), je lui ai proposé « Le déserteur » en travaillant sur ce que peut une simple chanson, comment et pourquoi un Etat décide de la censurer… bref, on est en plein Vian ! S’il accroche, je lui propose L’Arrache Coeur, il faut en profiter ;-)

  7. Un roman de mes années lycée. Quelle belle découverte ce fut à l’époque !

    • Un auteur qui m’a donné envie d’en savoir plus sur lui et son époque, j’ai lu une bio à ce moment-là et beaucoup écouté ses chansons que je connais encore par coeur. C’est toujours aussi bon à écouter aujourd’hui, je crois que je ne m’en lasserai jamais.

  8. Il y a quelques années, j’avais lu des romans de Vian que j’avais ratés à l’époque du lycée, mais mon plus beau souvenir, c’est celui-ci, je crois… et ses chansons, bien sûr !

  9. c ‘est pour moi aussi un très beau souvenir de lecture? je me demande bien comment la jeunesse d’aujourd’hui peut recevoir ce livre, car il me semble très daté
    Luocine

  10. UN grand souvenir d’adolescence que j’ai peur de confronter à ma vision plus pature quelques 25 ans après !!!

    • Je le craignais aussi, c’est pourquoi j’ai choisi L’écume des jours plutôt que L’arrache-coeur : j’ai peur d’abîmer mon éblouissant souvenir…

  11. Pas sûre d’avoir envie de confronter mon émerveillement adolescent à mon cynisme de 25 ans de + !!

  12. Je l’ai lu quand j’étais très (trop ?) jeune, et je m’en souviens très mal. J’ai vu l’autre jour la bande annonce du film de Gondry, et je me suis justement dit qu’il faudrait que je le relise. Je me demande d’ailleurs comment on peut adapter un tel roman sans en perdre la substance… Je suis sceptique, malgré tout le respect que je porte à l’oeuvre de Gondry !

    • En lisant, je vois bien que certaines scènes sont très visuelles et transposables sans problème dans l’univers poétique de Gondry (comme la chambre qui ternit et se rétrécit). Mais la langue… ?

  13. Mon premier grand frisson littéraire en collège grâce à une jeune professeure qui en a fait une étude thématique exceptionnelle : j’ai adoré l’histoire, les références, l’amour fou et les nénuphars ! Bises

    • Mon fils a une très jeune prof aussi, mais lui qui aimait lire en entrant en 3e, déteste sa prof et le travail qui va avec. C’est pas gagné…

  14. Une lecture tellement ancienne qu’en réalité, il ne m’en reste plus grand souvenir à part que j’avais adoré à l’époque ! A relire, certainement.

  15. C’est grave docteur si je n’ai pas aimé? Je n’ai pas réussi à entrer dans l’univers de Vian, et la poésie de ses inventions et métaphores ne m’a pas touchée.

    • C’est quand même un univers vraiment très particulier qui forcément ne peut pas plaire à tout le monde. Des aiguilles qui sortent par les robinets et qu’on capture grâce à des ananas, il faut pouvoir l’admettre ;-)

  16. ce titre ne m’évoque pas de bon souvenir, au contraire… je l’ai lu bien trop jeune, suis passée complètement à côté et l’ai pris en grippe jusqu’à en avoir peur! (ça craint!!)
    j’ai re tenté plusieurs fois jusqu’à y parvenir il y a très peu de temps, mais non, je n’ai pas du tout accroché…
    je suis convaincue que j’ai « gâché » cette lecture en l’abordant vraiment trop trop jeune! je fais attention du coup, avec ma fille…

    • C’est un vaste problème : si on ne fait pas lire aux jeunes les classiques à l’école, il est très probable qu’ils ne les liront jamais ensuite. Mais si on leur fait lire des textes pour lesquels ils ne sont pas prêts, il est alors possible qu’ils se braquent contre un auteur, voire contre la lecture en général. C’est difficile et on n’a pas tous la chance d’avoir le goût inné des livres ou de tomber LE prof qui vous fera partager son bonheur de lire. Moi aussi, je fais attention avec mon fils : mes filles ont aimé lire, et puis plus, j’espère que ça reviendra…

  17. Un texte lu à l’âge de ton fils mais redécouvert à l’université et surtout aussi grâce à une magnifique adaptation théâtrale vue trois fois (pour le plaisir et aussi pour un travail universitaire mais quel plaisir à chaque fois ! )

  18. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie, vous ?
    – J’apprends des choses et j’aime Chloé. »

    Plus belle phrase de tous les temps.

  19. 3e, je trouve que c’est un peu jeune pour aborder cette oeuvre ‘personnellement, je n’aurais jamais tenté, déjà que je m’arrache les cheveux avec mes premières), qui effectivement est assez sombre. Mais ça m’avait moins frappé lorsque j’étais jeune, le roman en quelque sorte a mûri avec moi ! En tout cas c’est rigolo, nous sommes raccord aujourd’hui !

    • En 1ere, ça me semble déjà bien mieux. Et là, mon fils ne l’étudie pas, il doit en faire une fiche de lecture… c’est encore pire je crois que la lecture accompagnée en classe, parce qu’il n’a pas de repères à part les choses plus ou moins pertinentes qu’il irait trouver sur le net. Ceci dit, il y a d’autres titres dans cette liste de livres à lire, on changera si ça ne lui plait pas. Je lui ai suggéré Vian pour que ça colle avec son sujet en histoire des arts.

  20. la mienne adore ça, depuis qu’elle sait lire, et pour le moment ça dure, même si elle a parfois des périodes où elle ne lit plus du tout, ça finit toujours par la démanger et elle se remet à dévorer!!
    pour « L’écume des jours », je ne l’ai pas lu pour l’école, à l’époque, je l’ai tout simplement pioché de moi-même dans la biblio familiale… donc à ça aussi je fais attention! les livres sont à dispo, mais ils savent que pour ceux dont ils ne sont pas sûrs il faut me demander! j’ai justement expliqué à ma fille cette expérience que j’ai eu, elle comprend qu’en prenant un livre « pas de son âge », ou de sa maturité plutôt, elle pourrait passer à côté de jolies choses et ça serait vraiemnt dommage…

  21. Qu’est-ce que j’ai aimé ce roman… J’ai envie de le relire du coup…!

  22. Comme beaucoup, j’ai beaucoup lu Boris Vian, avec une petite préférence pour se romans noirs publiés sous le nom de Vernon Sullivan mais c’est léger car j’ai tout aimé, celui-ci ainsi que L’arrache-coeur ou Trouble dans les andains, …

  23. Grand souvenir : toutes les obsessions macabres de Boris dans une grande fiesta d’inventivité :-)

  24. Ca m’avait bien emballée à 13_14 ans, au point de lire tout Vian à la suite, d’écouter ses chansons et surtout de lire et relire ses poèmes. Je pense que c’était la 1ère fois que ça m’arrivait, alors c’est forcément un grand souvenir.

  25. Ah la la que c’est beau l »Ecume des jours… Comme Philisine, un énorme frisson littéraire, que je ressens encore en l’évoquant…

  26. Une oeuvre vraiment incontournable.

  27. Voilà un classique que je n’ai jamais lu mais depuis quelques temps j’ai bien envie de m’y plonger… Le film ne me tente pas trop par contre, ça passe mal en images je trouve

    • Le cinéma poétique de Gondry pourrait y correspondre plutôt bien, mais je pense qu’il ne pourra rendre compte que de l’univers, pas de la langue…

  28. Pas forcément facile à aborder, voici une oeuvre extrêmement riche que je me plais à étudier avec mes élèves. ;)

  29. Un roman magnifique plein de poésie !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>