Esquisse d’un pendu de Michel Jullien

coeur animéEsquisse d’un pendu ou derniers jours d’un condamné, voici que se dessine « un règne sur le point de finir », celui du codex et de ses artisans. Esquisse est ici un terme bien inapproprié tant est précis et attentif le trait de Michel Jullien, éditeur de livres d’art au civil. Son Esquisse d’un pendu commence et finit à Montfaucon, se plaçant ainsi sous le signe d’une mort annoncée. C’est pourtant avec avidité que se tournent les dernières pages : mais qui donc finira sous les fourches patibulaires ?

Michel Jullien, par quelque miracle dont la littérature actuelle n’est pas si coutumière, nous attache au quotidien de Raoulet d’Orléans, stationnaire de sont état, autant dire copiste, scribe, ou encore écrivain au sens premier, celui qui écrit. En 1375, son commerce sis rue de Boutebrie à Paris paroisse Saint-Séverin, est déjà florissant et il est un des scribes du roi Charles V. Et voilà que ce dernier lui passe deux commandes pour sa bibliothèque personnelle : les Chroniques de France, histoire des rois, lui y compris, depuis les Francs commanditée jadis par Saint-Louis, et les Politiques d’Aristote ouvrage annoté par Nicolas d’Oresme, ou plutôt noyé sous la glose du grand homme :

En résultait un chaos graphique comme il n’en vit jamais, un manuscrit en kit, désassemblé, farci d’ajouts déguenillés, criblé de ruptures, de lambeaux d’exégèse, étrillé de renvois, quatre cents pages loqueteuses, couturées à chaque ligne, un massacres, un portrait cubiste de la meilleure époque qu’un fou surgi en hurlant dans un musée aurait lacéré au rasoir et qu’il devait ragréer, lui, Raoulet, de sa plume, par le vœu du roi Quint, afin d’en faire un tableau intelligible, rendu naturaliste si possible après restauration.

Il aime les Chroniques autant qu’il déteste l’Aristote et va organiser son atelier afin de ne pas avoir à s’en occuper personnellement. C’est qu’il a à son service six scribes laïques, dont son fils, écrivant du matin au soir, tous les jours de l’année sauf le dimanche. En dix ans, il a produit trente exemplaires, dont six bibles, et Raoulet en à souper des bibles : ces Chroniques c’est la vie, l’Histoire en marche. Mais le stationnaire n’est pas le seul artisan travaillant à la naissance d’un livre, il y a le parcheminier avant lui, celui qui fournit les peaux, et après l’enlumineur, le relieur… et voilà même qu’on lui impose un ornemaniste.

Impétrant Joachim Troislivres, nouvel intermédiaire du codex, ni miniaturiste ni scribe, maître des feuillées réparties aux coins des pages de veau, fabricant d’arabesques, champion des convolvulus, jardinier des vrilles et autres queues de citrouilles dessinées dans les rigoles des parchemins, badigeonneur d’entrelacs, expert en tortillons et volutes, maestro des liliacées, maniant l’art des gruppetti graphiques.

Deux courts extraits ne permettent guère de souligner l’originalité de la langue ici à l’œuvre, la richesse du vocabulaire employé, la liberté lexicale du scribe Jullien. Quiconque acceptera de se perdre dans ce foisonnement ne pourra que se réjouir. Alors qu’il n’en est rien, cette langue parvient à se donner un tour médiéval. Non pas au sens d’obscur, comme qui dirait moyenâgeux, mais au contraire jeune et dynamique, comme un français sortant de l’œuf, plein de promesses, de richesses, prêt à toutes les tentatives lexicales. Une langue capable de tout, y compris de donner naissance au roman, un vulgaire bâtard qui engendrera de si beaux enfants.

Mais comme pour que s’épanouisse cette langue vernaculaire il faut que meure le latin, pour que se diffuse le roman il lui faut un nouveau support, inventé à point nommé. Raoulet n’en sait rien, lui écrit encore sur du vélin, fœtus de veau mort-né, même pas du papier, mais dans le Saint-Empire roman germanique, s’agitera bientôt un certain Johannes Gensfleisch zur Laden zum Gutenberg qui signera la fin du strabisme, des torticolis du soir, de l’arthrose, des tassements de lombaires, et autres maux partagés par tous les stationnaires boulonnés à leur lectrin, « le cul assis – deux ans pour une bible ». L’imprimerie relèvera l’artisan, le faisant ouvrier.

Esquisse d’un pendu ne se lit pas pour l’intrigue, qui est bien mince quoiqu’efficace. C’est le plaisir de la langue qui prime, auquel s’ajoute celui d’ouvrir une fenêtre sur le XIVe siècle finissant, précisément celle d’un atelier de copistes. Loin des moines qu’on imagine, Michel Jullien décrit par le menu les activités de Raoulet et sa bande, avec une minutie presque obsessionnelle du détail. Les encres, les calames, les horaires, la lumière, tout y passe. Les portraits physiques sont les plus délicieux, voici que s’avance Denizot, élève du maître :

L’envergure de l’élève ne pointait en réalité que dans une seule direction, le haut, tandis que son peu d’enveloppe ramenée à une filandre vertébrale péniblement élongée faisait de lui un titan tendineux, colosse factice, écorché de la troisième dimension, c’est-à-dire un escogriffe articulé, géant de maigreur, échalas laidement filiforme, équilibré de nulle part, au névrotisme surmené. Sous sa tête, une empreinte de la trachée dictant son relief à la peau, sur lequel s’exhibait à mi-parcours, comme un coucou, la clavette d’une pomme d’Adam en échauguette, montant et descendant à la moindre déglutition, à la moindre émotion – tout le temps -, des stimuli de glotte dans des allées et retours d’étranglements.

Cette fin du codex résonne bien sûr aujourd’hui comme la fin du livre imprimé. L’analogie se profile mais ne s’impose pas car du codex au livre le support est toujours là, plus accessible, populaire, indépendant. Le texte numérique dépend d’un support (ordinateur, tablette…) et d’une source d’énergie (électricité) pour être utilisable. Il n’est ni convivial ni sensuel. Le corps de Raoulet, modelé par l’écriture, témoigne de l’étroit rapport entre le corps et l’esprit dans l’acte de lire et d’écrire, une implication totale qui relève du cérémonial, voire même du sacré. Qu’on pende les derniers mystiques au nom d’une nouvelle industrie, je ferai le premier pas vers Montfaucon, Esquisse d’un pendu en main.

 

Esquisse d’un pendu

Michel Jullien
Verdier, 2013
ISBN : 978-2-86432-709-7 – 184 pages – 16 €

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23 commentaires sur “Esquisse d’un pendu de Michel Jullien

  1. keisha

    Si c’est paru chez Verdier, déjà, un point attractif! Voir avec ma bibli.

    • Sandrine

      J’espère en avoir souligné d’autres car c’est vraiment un livre différent et original, brillant, qui mérite un grand nombre de lecteurs.

      • Je viens de le noter pour le prendre à la bibli, quand il sera disponible. Mais il y existe d’autres titres de l’auteur. Je parlais de l’éditeur (celui de Michon, Bergounioux) pour la qualité de la langue des oeuvres en général. Mais bien sûr ton billet pointe les qualités du livre (l’enthousiasme d’une blogueuse est sans prix ^_^)

  2. j’ai lu un peu plus de la moitié de ce livre et je suis soufflée par la langue, mon dictionnaire historique de la langue est mis à contribution largement car quelle richesse de vocabulaire qui sans jamais être ennuyeuse nous oblige à beaucoup d’attention et l’on est récompensé
    j’ai eu un peu de mal avec le premier chapitre car je ne voyais pas bien où l’auteur nous embarquait mais dès l’apparition de Raoulet c’est un grand plaisir
    j’avais lu le livre précédent de l’auteur intéressant mais nettement moins convaincant

    • Sandrine

      Comme toi, j’ai eu du mal avec le premier chapitre, je trouve dommage que le livre commence ainsi car il peut décourager. Mais quel plaisir ensuite ! J’ai renoncé au dictionnaire et préféré me laisser bercer par la musique des mots, quitte à ne pas tout comprendre, à relire pour une lecture littérale. En le lisant, je pensais que ce serait tout à fait un livre qui te plairait.

  3. je le note et vais le conseiller à des amies à qui il pourrait plaire 🙂

    • Sandrine

      Elles te béniront pour cette pépite !

    • Sandrine

      Dommage…

  4. Moi la couverture et la période suffisent pour me dire que ce n’est pas pour moi 😉

  5. Etant bibliothécaire et côtoyant les livres anciens, notamment des incunables, etc., je ne peux que noter ce titre 🙂

    • Sandrine

      D’autant plus que, ce Raoulet ayant existé, il est encore possible (avec autorisation spéciale bien sûr), de voir et de toucher certains des livres qu’il a écrit…

  6. Comment ça, une tablette n’est pas sensuelle ? 😉

    • Sandrine

      Faudrait penser à y intégrer une option « odeurs »…

  7. Je l’ai repéré depuis sa sortie. De toute façon, dès qu’on parle de Verdier j’accours ! Achat prévu dès que possible, forcément (encore plus après avoir lu ton billet).

    • Sandrine

      Je devrais perso faire plus fréquemment un tour du côté de chez Verdier.

  8. sans ton billet, la couverture m’aurait fait fuir…

    • Sandrine

      Le bandeau s’enlève, la couverture est intégralement orange…

  9. Il me plait cela-là ….. Rien que les extraits, j’adore, je ne comprends pas tout, mais j’adore les énumérations … Je vais aller me perdre dans ces foisonnements qui paraissent jubilatoires ! et j’irai ensuite prendre mon tour parmi les derniers mystiques ….

    • Sandrine

      Je crois qu’on n’est pas censés tout comprendre : il y a un jeu d’accumulations, de sonorités qui donne une ampleur poétique au texte. S’y perdre me parait tout indiqué.

  10. comment résister à un tel billet! encore de l’historique!!! 🙂

    • Sandrine

      ne résiste pas !

  11. J’aime beaucoup les éditions Verdier souvent garantes d’un livre de qualité ! En plus, le sujet de celui-là me tente bien !

    • Sandrine

      Une maison d’édition que je fréquente peu, mais quelle belle découverte que celle-là.

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