Dès lors, ce fut le feu de Philippe Pivion

Philippe PivionOn a écrit et on écrira encore bien des romans sur la guerre d’Espagne. Dès lors, ce fut le feu de Philippe Pivion en est certes un de plus, mais le point de vue adopté est original : c’est celui de Victor de l’Espaing, jeune maurrassien de vingt ans infiltré au sein des Brigades internationales.

Lorsque le lecteur rencontre Victor, il a beau avoir vingt ans, il est totalement soumis à l’autorité paternelle. Il n’a même pas encore le droit de prendre la parole à table. Aussi quand le général Duseigneur, à la recherche de jeunes gens (il n’y en a plus guère après la guerre), lui propose d’infiltrer les Brigades internationales en partance pour l’Espagne, il accepte. Il intègre la Cagoule, organisation secrète, révolutionnaire et fasciste nouvellement créée et issue d’une scission de l’Action française. Il commence par assister à des réunions communistes dans l’est parisien, puis ne tarde pas à prendre sa carte du parti et à être envoyé à Madrid avec de nombreux jeunes gens, dont plusieurs infiltrés comme lui. Leur mission : saboter le matériel militaire envoyé aux Républicains, ralentir leur progression, entraver toute action.

Victor est convaincu de son bon droit et travaille sa couverture : il suit un entrainement militaire sommaire, se lie d’amitié avec Karl, un Allemand qui a fui le régime hitlérien, et bien malgré lui s’attache à Dolores, une Française d’origine espagnole embrigadée elle aussi et versée dans les services sanitaires. Puis viendra le moment où Victor devra aller au front et tuer ceux qui attaquent les brigadistes, c’est-à-dire les nationalistes dont il est partisan. Très vite, le jeune homme est en proie à un dilemme extrême. Tandis que les autres infiltrés sabotent et tirent dans le dos des républicains, il s’attache à Karl (qui lui sauve la vie) et à Dolores, apprécie la franche camaraderie régnant au sein des troupes républicaines.

Le lecteur de Philippe Pivion  suit également d’autres personnages, permettant d’appréhender sous différents angles les débuts de la guerre d’Espagne. Etienne Frottier est ministre plénipotentiaire envoyé à Madrid en lieu et place de l’ambassadeur en titre réfugié à Saint-Jean-de-Luz. Il représente le gouvernement français qui a choisi la non-intervention en Espagne. A son arrivée, il constate que les locaux de l’ambassade hébergent des « asilés », nationalistes réfugiés là pour échapper aux républicains. La situation est intolérable car il ne peut les livrer aux communistes, pas plus que les aider à rejoindre les troupes franquistes assiégeant Madrid, se serait grossir leurs rangs. A cause du non-interventionnisme français, Etienne Frottier se trouve pris entre sa conscience et son devoir. Il ne peut comprendre que le gouvernement du Front populaire de Blum ne vienne pas en aide au Frente popular légitimement élu.

Dans cet intéressant roman de Philippe Pivion, mêlant personnages historiques et inventés, Philippe Pivion explicite la position de la France pendant la guerre d’Espagne et ses désastreuses conséquences sur l’issue du conflit. Pendant que les nationalistes obtiennent l’aide militaire des Allemands et des Italiens, les républicains n’ont que les Brigades internationales, noyautées de l’intérieur par la Cagoule. A travers le personnage fictif de Victor, on comprend comment un jeune homme peut être enrôlé dans ce genre de groupuscule. Victor, héros de ce roman, n’est pas aussi haineux que certains de ses camarades qui tiennent des propos antisémites et anticommunistes. Une famille comme celle de Victor ne pouvait engendrer que ce genre d’enfant et pour le jeune homme, la guerre d’Espagne est un révélateur.

Philippe Pivion injecte dans ce conflit complexe, aux enjeux ambigus, une dramaturgie humaine en y mêlant des individus libres de leurs choix mais travaillés par leur conscience. Donnant à voir dans le détail le quotidien d’un haut fonctionnaire et celui d’un brigadiste, il décrit les aspects politiques et pratiques des premiers mois de la guerre, à hauteur d’hommes. Ainsi Philippe Pivion donne-t-il autant d’ampleur à l’Histoire qu’à la fiction, parvenant par le biais du romanesque à rendre facilement compréhensible, les positions des divers protagonistes, communistes, républicains, cagoulards, ambassadeurs ou membres du gouvernement. Il ne manque qu’une langue moins neutre pour rendre ce roman plus littéraire.

 

Dès lors, ce fut le feu

Philippe Pivion
Le cherche midi, 2012
ISBN : 978-2-7491-2710-1 – 510 pages – 20 €

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10 commentaires sur “Dès lors, ce fut le feu de Philippe Pivion

  1. j ai très envie de lire ce roman, je suis un peu réticente face au mélange roman/histoire, mais visiblement ici ça fonctionne bien.
    Je susi ravie de voir des écrivains revisiter des moments de notre histoire.
    J ‘ai longtemps cru que les choix pour la guerre d’Espagne était simple et puis j’ai lu ce diable de Georges Orwell et depuis tout s’est diablement compliqué
    Luocine

    • Sandrine

      L’avantage des romans historiques c’est qu’il nous font comprendre certains aspects parfois difficiles de l’Histoire, ou méconnus, sans que ce soit complexe. Grâce à des personnages intéressants, on comprend mieux certains enjeux humains et le poids des conséquences. Ici, tout ça fonctionne très bien.

  2. Pas lu grand chose à propos de la guerre d’Espagne à part quelques romans d’Agustin Gomes Arcos. Pourtant c’est un conflit qui a inspiré fortement les écrivains, le choix est vaste.

    • Sandrine

      Ce point de vue-là, je ne l’vais jamais lu. Le choix est vaste c’est vrai, mais surtout du point de vue des républicains. Je crois d’ailleurs que j’aimerais lire un roman depuis celui des franquistes.

  3. Il t’a manqué un petit quelque chose pour en faire un coup de coeur.

    • Sandrine

      Oui c’est vrai, j’ai regretté l’écriture un peu terne, ce qui n’a cependant pas altéré mon plaisir de lecture.

  4. moravia

    ta critique donne envie de lire ce roman d’autant qu’il n’a pas été l’objet d’un matraquage dans les médias.
    Pour cette période il y a un très grand écrivain à lire : Arthur Koestler.

    • Sandrine

      Il y a toujours des livres qui ne passent pas la barrière des médias, on se demande bien pourquoi… c’est certainement ici en partie dû au fait qu’il sort trop de livres à la rentrée littéraire.

  5. Ton bémol vis à vis de l ‘écriture est un frein pour moi…j ‘ai abandonné coup sur coup plusieurs livres à cause justement de l’écriture.

    • Sandrine

      C’est peut-être dû au fait que je venais de lire juste avant Esquisse d’un pendu et que j’étais encore totalement éblouie par ce style…

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