Tigres de Gabriel Janer Manila

Tigres de Gabriel Janer Manila s’ouvre sur la mort d’un banquier majorquin, Joseph D. Cohen, étendu sur son lit : son œil de tigre fixe le vide, il a deux balles dans le cœur et est vêtu d’une combinaison en latex rose. Dès lors la mort ne quittera plus les pages de ce roman qui raconte l’histoire de la famille Cohen. Car si ce qui compte le plus pour ses membres, ce sont l’argent et le pouvoir qu’il confère, c’est grâce au crime qu’ils prospèrent.

Bien qu’il retrace presque un siècle d’ascension et de compromissions, le roman n’est pas chronologique. C’est Joseph, arrière-petit-fils du fondateur, que l’on découvre d’abord, enfant arraché à ses parents par l’abominable grand-mère Lorena car l’affection nuit au caractère. Comme elle, Joseph doit avoir la minéralité de la pierre, aucun sentiment, pas même pour ses propres enfants. Ce qui compte, c’est l’empire financier de la famille. Lorena porte un collier de cafards, blattes et autres charançons qu’elle a elle-même confectionné avec des animaux vivants…

A force de sauts temporels, de retours dans le temps, se dessine le portrait du fondateur, et celui du fils de Lorena, cet Andreu (père de Joseph) qui s’enfuit en Amérique latine loin de ces haïssables ancêtres et de la détestable tradition. Et qui mourut tragiquement, bien sûr. De loin en loin, on suit aussi l’enquête du juge Marcel Lafont qui cherche à connaître la vérité sur la mort du jeune banquier. Enfin dans un premier temps, car il tombe rapidement sous le charme de Judith Benjamin, maîtresse de Joseph, celle-là même avec laquelle il se livrait à une séance sadomasochiste avant de mourir.

Comme Laurent Schweizer (Latex, 2005) et Régis Jauffret (Sévère, 2010), Gabriel Janer Manila s’inspire du meurtre du banquier Edouard Stern. Ici, c’est moins à la victime (et à la meurtrière) qu’on s’intéresse qu’à tous ceux qui l’ont précédée, qui ont fait de Joseph D. Cohen cet homme qui cherche le plaisir dans la douleur. L’implacable famille et ses alliés font froid dans le dos et le lecteur sort assez déstabilisé de cette lecture chaotique. Les choix narratifs originaux déconcertent parfois : la voix qui raconte change souvent sans qu’on sache toujours à qui l’attribuer et les allers-retours entre les différentes époques demandent une attention soutenue. La lecture n’en serait que stimulée si les personnages étaient plus qu’ébauchés. Malheureusement, à part la grand-mère Lorena, centre de la famille, les autres protagonistes restent ternes, pas assez fouillés pour être juste mystérieux. Ils ont pourtant tous un énorme potentiel, de quoi écrire au moins cinq cents pages ; j’aurais aimé mieux les connaître…

 

Tigres

Gabriel Janer Manila traduit du catalan par Marianne Millon
Actes Sud, 2008
ISBN : 978-2-7427-7290-2 – 263 pages – 21 €

Tigres, parution en Espagne : 2007

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7 commentaires sur “Tigres de Gabriel Janer Manila

  1. Dommage quand les personnages ne sont pas assez présents dans un roman ça gâche beaucoup de choses.
    Dis-moi je me pose une question : est-ce du à tes choix de lectures ou la littérature espagnole est-elle vraiment attirée par la mort et les périodes un peu sinistre ?

    • Sandrine

      J’y suis pour quelque chose je pense dans cette tonalité. Je privilégie les romans noirs ou les polars parce qu’ils me plaisent, mais comme partout la littérature espagnole est diverse. Ceci dit, je pense quand même que les éditeurs français s’intéressent eux aussi plus au polar, dans le cas de Barcelone, c’est évident. Et puis trente-cinq ans de dictature, ça plombe un pays… Lis Mendoza, c’est plus gai, ou Rosa Montero.

  2. Je pensais bien que la dictature y était pour quelques choses. Je ne doute pas cependant qu’il savent écrire autre chose notamment l’ombre du vent. Quant à Montero je l’ai découverte avec La folle du logis, un vrai régal. Je note pour Mendoza je ne connais pas. Bon ouf ! me voilà rassurée.

  3. Il en aura fait couler de l’encre, ce meurtre.

    • Sandrine

      C’est le côté sexe qui fascine, le latex…

  4. ça m’inquiète toujours quand un fait divers inspire à ce point les écrivains. Je me dis (peut-être à tort) que ça ne peut jamais rien donner de bon.

    • Sandrine

      Pour la victime, ça ne peut pas être pire 🙂 (oh, quel humour de mauvais goût…)

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