Martha Jane Cannary de Perrissin et Blanchin

En trois beaux volumes, Christian Perrissin (scénario) et Matthieu Blanchin (dessin) donnent vie à la légende de Martha Jane Cannary. Une vie aventureuse comme le souligne le sous-titre, faite de misère, de dangers, d’alcool et de mensonges. Car Calamity Jane écrivit sa propre légende à travers des lettres (jamais envoyées) à sa fille et surtout des interviews et spectacles où elle mettait en scène certains épisodes de sa vie hors normes.

Le premier volume (1852-1869) retrace son enfance. Elle est l’aînée d’une famille nombreuse très pauvre. Après s’être usés à cultiver la terre dans le Missouri, les parents Cannary décident de marcher vers l’Ouest, encore sauvage en cette année 1865. La famille s’installe près de Salt Lake City, mais à quinze ans, Martha doit s’occuper seule de ses cinq frères et sœurs car les parents sont morts. Plutôt que d’accepter d’être la énième femme d’un Mormon, la jeune fille décide de partir seule, habillée en homme. Elle veut retourner dans le Missouri gagner de l’argent, mais le plan initial ne fait pas long feu et commence une vie d’errance et de petits boulots.

Elle se fait d’abord passer pour un homme, afin de se faire accepter des trappeurs, chasseurs et autres cow boys qui sillonnent la région. L’activité se fait de plus en plus intense du fait de la construction des diverses lignes de chemins de fer. Elle se fait serveuse et blanchisseuse à Fort Laramie, mais la vie de domestique sédentaire ne lui convient pas, et la voilà convoyeur sur les routes les plus inhospitalières de l’Ouest.

Dans le second volume (1870-1876), elle vit dans une ferme des Badlands avec sa fille Janey. C’est qu’elle s’est mariée, dit-elle, avec Wild Bill Hickok, autre légende de l’Ouest, qui fut lâchement assassinée d’un coup dans le dos. Mais la vie à la ferme ne lui convient pas, elle part pour Fort Lincoln où elle rencontre le riche couple O’Neil auquel elle confie son enfant. Ils emmènent Janey chez eux, à Richmond et Jane reprend sa vie sur les pistes. Elle sera au côté de Custer lors de la bataille de Little Bighorn, on l’appelait Calamity Jane, reine de la prairie.

Le dernier volume (1877-1903) déroule la triste fin de vie de Martha Jane Cannary qui boit trop, se met en ménage  avec des hommes violents, et devient célèbre. On vient l’interviewer, les journaux parlent d’elle et elle met sa vie en scène lors de spectacles fameux. Jusqu’au célèbre Buffalo Bill qui la réclame pour son show itinérant.

Si Chritian Perrissin et Matthieu Blanchin ont choisit d’intituler leur trilogie « Martha Jane Cannary » plutôt que « Calamity Jane », c’est pour souligner qu’ils se consacrent plus à la femme qu’à la légende. On suit de fait année après année la construction d’un personnage et de sa légende en s’attachant à une femme atypique, forte et libre. On mesure le prix de cette liberté faite de misère, de violence, de mépris social.

Ces cinquante années de vie suivent un développement important des Etats-Unis, quand l’Ouest quasi ignorés des colons se peuple de plus en plus grâce au chemin de fer, à l’or, à l’exploitation de terres promises aux Indiens. Grâce à ce destin hors-normes, le lecteur suit la conquête d’un point de vue personnel, à hauteur d’individu. Martha fréquente les saloons, les forts militaires, les villes en construction (la fameuse Deadwood dans les Black Hills), sillonne la prairie seule ou en convois, côtoie les soldats, les bandits, les pionniers. Le parti-pris réaliste des auteurs redonne à l’héroïne sa dimension humaine, entre drame et comédie.

Le dessin au crayon, tout en sépia comme de vieilles photos, trace les contours d’un petit bout de femme au milieu de l’immensité et des hommes. Il n’embellit rien, au contraire, on sent le poids de malheur et de l’alcool s’accumuler sur le visage de Martha Jane Cannary. De nombreuses planches la mettent en scène alors qu’elle travaille, se livre à des travaux ingrats, fatigants. On la découvre aussi dans son quotidien de femme-homme, pas toujours facile à assumer dans ces grandes étendues essentiellement peuplées d’hommes.

Si le statut légendaire de Calamity Jane (et le western avec lui) perd de sa grandeur clinquante dans cette biographie, Martha Jane Cannary y acquiert une humanité indéniable. Son non-conformisme emporte l’adhésion, ses mensonges séduisent, sa fragilité émeut. Comme si l’admiration suscitée par le mythe laissait place à l’émotion engendrée par le réalisme. Martha ne perd pas au change.

Christian Perrissin sur ce blog

 

Martha Jane Cannary. La vie aventureuse de celle que l’on nommait Calamity Jane

Tome 1 : Les années 1852-1869, Futuropolis, 2008, 126 pages, 22 €
Tome 2 : Les années 1870-1876, Futuropolis, 2009, 125 pages, 22 €
Tome 3 : Les dernières années 1877-1903, Futuropolis, 2012, 109 pages, 22.50 €

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Martha Jane Cannary de Perrissin et Blanchin

14 commentaires sur “Martha Jane Cannary de Perrissin et Blanchin

    1. Et je viens de mettre un visage réel sur Calamity Jane en commençant la série « Deadwood » : il ne manque guère que les odeurs pour qu’on se croie transporter dans le Grand Ouest.

  1. Bonjour Sandrine,

    Merci pour la critique de cette BD que je ne connaissais pas! Ca fait toujours plaisir de trouver de la littérature sur le far west qui s’éloigne un peu des clichés, donc ce livre donne envie!

  2. Une tres bonne BD, et l’auteur a récidivé cette année avec » Kongo: Le ténébreux voyage de Józef Teodor Konrad Korzeniowski » à lire d’urgence aussi.

  3. J’ai beaucoup aimé le tome 1. Il ne faudrait surtout pas que je rate la suite; Merci de me rappeler que cette série est terminée!

Les commentaires sont fermés.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2013/07/08/martha-jane-cannary-perrissin-blanchin/