La religieuse de Madrigal de Michel del Castillo

La religieuse de MadrigalL’Espagne du Siècle d’Or, c’est la rigueur morale et l’intransigeance religieuse. Les femmes ont payé un lourd tribut à ce qui s’avère souvent être des simagrées censées cacher excès et turpitudes en tout genre. On connait Jeanne la Folle, mère de Charles Quint, qui aima trop son royal et infidèle mari et passa quarante-cinq ans enfermée. Pour La religieuse de Madrigal, Michel del Castillo choisit une autre femme, enfermée dans un couvent contre sa volonté à l’âge de six ans : Ana d’Autriche, fille non reconnue de Don Juan d’Autriche, lui-même frère bâtard du roi Philippe II. Elle est donc la nièce du roi, la petite-fille de Charles Quint, mais quand on l’enferme en 1575, elle ignore tout de son identité, de ses parents, elle est Ana de Jésus.

Ce n’est que dix ans plus tard, après la mort de Don Juan d’Autriche, vainqueur de Lépante, que le roi Philippe II s’avise qu’il a une nièce recluse quelque part en Castille. Elle apprend soudain qui elle est, son quotidien s’améliore considérablement (elle reçoit des visites, mange à son gré, se parfume…) mais elle est quand même contrainte à prononcer ses vœux.  Elle devient Son Excellence et les autres sœurs la jalousent.

C’est alors qu’entre dans sa vie un homme, Gabriel de Espinosa, qui se dit envoyé par son frère (un autre fils, hypothétique, de Don Juan d’Autriche). On ignore qui il est mais il a les manières d’un gentilhomme, voire plus. Pour Ana, il n’y a aucun doute : il est don Sébastien, neveu de Philippe II et roi du Portugal considéré comme mort au Maroc à la bataille d’Alcacer-Kebir. Un roi mythique que d’aucuns prétendent vivant, endurant souffrance et incognito en pénitence de son péché d’orgueil.
Entre Ana et Gabriel, c’est la passion, ils passent des heures ensemble. Puis ils fomentent un plan d’évasion qui permettra à Ana de quitter le pays, d’épouser Gabriel, d’être enfin libre. Mais Gabriel est arrêté, enfermé, le plan dévoilé grâce aux lettres passionnées trouvées en sa possession.
Le roi Philippe II fait instruire une enquête puis un procès. Sa nièce a-t-elle déchu en fréquentant un homme du peuple ? Gabriel est-il don Sébastien ? Cette dernière question, Philippe ne mettra pas tout en œuvre pour y répondre car le cas échéant, lui-même ne serait plus roi d’Espagne ET du Portugal, devant restituer la couronne à son neveu bien vivant. Mais Gabriel ne dévoilera jamais sa véritable identité, même sous la torture.

Si bien qu’aujourd’hui, personne ne sait encore si l’amant d’Ana d’Autriche fut effectivement le mythique jeune roi du Portugal parti combattre les Maures sur leur sol. Pas plus qu’on ne sait s’il fut son amant au sens où on l’entend aujourd’hui. De toutes ces incertitudes, Michel del Castillo prévient son lecteur : il ne veut pas faire œuvre d’historien, ni même affabuler. A dire vrai, il se méfie du roman historique.

A ce point du récit, je me heurte une fois de plus aux ambiguïtés du roman historique qui, incapable de résister au flot des événements, s’y abandonne soit par des explications suspectes, soit par des suppositions hasardeuses. Butant contre l’énigme, il comble le vide, l’habille avec des scènes et des tableaux. Comment avouer qu’on ne sait pas ?

Très paradoxalement, le romancier refuse la fiction et fait bien plus œuvre d’historien en s’en tenant aux faits. Il semble que ce serait faire injure à Ana d’Autriche que de romancer sa vie, toute invention s’apparentant ici à un mensonge. Il ne recourt donc à aucune psychologie : les faits et rien d’autre..

Malgré le temps, la condition et le sexe qui les séparent, Michel del Castillo se trouve beaucoup de points communs avec la jeune orpheline enfermée et soumise à la loi ecclésiastique contre son gré (il a lui-même été enfermé dans une infernale maison de redressement).

Orphelin, oublié de tous, comment ne me reconnaîtrais-je pas dans cette fillette rejetée ?

Pour tenter de la comprendre, je dois en appeler à mes propres émotions, quand je vivais partagé entre la haine que ces cérémonies cléricales levaient en moi et une sorte d’abandon aux paroles que j’entendais, qui me pénétraient et dont, à mon insu, toute ma personne s’imbibait.

C’est peut dire que l’auteur de La religieuse de Madrigal se sent des affinités avec cette femme emprisonnée, oubliée. Michel del Castillo est partout dans cette biographie, il parle de lui en parlant d’elle, même s’il ne détaille pas ici les épisodes de sa vie auxquels il fait allusion. Ils ont en commun l’enfance malheureuse, le désir de liberté, l’insoumission, le refus de l’autorité, la passion et bien sûr l’Espagne. Michel del Castillo refuse d’inventer Ana de Jésus, devenue Ana d’Autriche, il préfère lui donner un peu de son âme.

 

La religieuse de Madrigal

Michel del Castillo
Fayard/Seuil, 2006
ISBN : 2-213-62961-7 – 319 pages –  20 €

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17 commentaires sur “La religieuse de Madrigal de Michel del Castillo

  1. Pourquoi pas, mais rien d’urgent pour moi (j’ai tellement de livres à lire).
    Bonne journée et bonne semaine.

  2. Moi qui aime particulièrement cet auteur je suis passée à côté de ce livre, merci à toi je vais le noter immédiatement

    • Pour ma part, je ne le connais pas bien et il est évident que je devrais le lire plus : ses thématiques me parlent.

  3. Tiens, tiens, un autre roman qui met en scène Sébastien, le roi du Portugal. J’avais découvert son existence dans Mille guitares, de Catherine Clément.

    • En lisant, je me demandais justement où j’avais entendu parler de ce roi à l’histoire bien particulière. Ca m’st revenu en cours de lecture et il est certain que je note ce titre de Catherine Clément, une auteur que je n’ai pas encore lus quoique je l’apprécie beaucoup à la radio.

  4. Je ne connais pas cet auteur, et j’aime découvrir de nouveaux écrivains ( pour moi), le sujet, l’époque, tout cela me tente mais tu sembles dire que l’auteur est très ( trop ?) présent dans son texte : une autobiographie transposée ?

    • Une certaine identification plutôt. Tu es tout à fait dans le contexte pour lire ce roman (n’oublie pas de visiter l’Escurial !).

  5. Je suis perplexe quant à savoir si ça me plairait ou non. J’aime les trucs plus romancés, normalement. Quoique si je le lis comme une oeuvre de non-fiction… pourquoi pas!

    • Romancer une biographie permet une part de fiction bien plus grande que ce que se permet ici Del Castillo. Moi aussi, j’aurais parfois aimé qu’il lui confère des sentiments, mêmes plus proches des siens que de ceux de cette jeune femme…

  6. Alors là tu suscites mon intérêt ! Je le note dans mes lectures à lire plus tard !

  7. J’apprécie Del Castillo en particulier ses essais mais parfois aussi ses romans
    Ce livre là je le note car j’ai lu il y a quelques temps un article sur ce roi disparut

  8. j’aime les romans historiques mais je n’ai pas encore lu cet auteur ,il faudra que je m’y mette.

  9. Ca peut être très sympa comme livre, je ne connaissais pas du tout ce roman, ni l’auteur d’ailleurs ! Mais l’histoire me semble très prenante ^^
    Bon, j’ai une bonne tonne de livre à lire avant de m’en acheter d’autre (malheureusement) mais je garde celui ci dans un coin de ma tite tête =D

    • J’aime assez les histoires de femmes enfermées. Si toi aussi, ce roman te plaira.

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