La maison des chagrins de Víctor del Árbol

Arbol 2coeur animéAprès un premier roman, La tristesse du samouraï, qui remporta un beau succès y compris en France, on attendait de renouveler le triste plaisir de lire Víctor del Árbol. Ni le titre ni l’intrigue ne trompent le lecteur : il succombera au charme lent et vénéneux de La maison des chagrins qui lentement empoisonne.

Eduardo Quintana est mort en même temps que sa femme Elena et sa fille Tania il y a quatorze ans de ça dans un accident de la route. Il ne sait plus pourquoi il donne encore l’impression d’être au monde. Désormais plus alcoolique que peintre, il est soutenu par Olga son amie galeriste qui lui transmet la proposition insolite de Gloria A. Tagger, très célèbre violoniste : elle souhaite qu’Eduardo peigne le portrait de l’assassin de son fils, Arthur Fernández. Ce dernier a renversé le jeune Ian près de quatre ans plus tôt, alors qu’il conduisait en état d’ivresse. Lors de l’accident, il a aussi tué une fillette, Rebecca. Le père de la fillette est un truand notoire enfermé dans la même prison qu’Arthur : il a juré sa mort. Il y échappe de peu à la veille de sortir.

Les protagonistes de La maison des chagrins sont très nombreux et tous sont essentiels. Plusieurs familles se dessinent qui toutes vont irrémédiablement se fracasser au nom de la vengeance et de la haine. Arthur, français, jadis poète prometteur, qui a épousé Andrea de dix ans sont aînée, vit dans la douleur depuis que sa fille Aroha a disparu ; Gloria Tagger, épouse du réalisateur gallois Ian Mackenzie et leur fils Ian, instable et cruel ; Olga, la galeriste qui a connu une adolescence difficile, un avortement, puis qui a aidé Eduardo ; M. Who, jeune Chinois adopté par Maribel clouée dans un fauteuil roulant et un père dont au départ on ignore tout ; il y a aussi Ibrahim, compagnon de cellule d’Arthur qui semble-t-il a connu jadis Andrea à Alger ; Guzman, ancien bourreau sous Pinochet venu prêter main forte à la police espagnole ; Graciela, la logeuse d’Eduardo et son étrange fille Sara… et d’autres encore. Tous tournent autour de deux drames : l’accident dans lequel Eduardo a perdu sa femme et sa fille et celui provoqué par Arthur. Qu’ont-ils à voir l’un avec l’autre ? On comprend assez rapidement qu’Eduardo s’est vengé de la mort de sa famille ce qui lui a valu quatorze ans d’emprisonnement et qu’Arthur n’a pas tué Ian Mackenzie par hasard…

La vengeance est le moteur principal de ces personnages. Tous avancent la haine au cœur en raison d’une blessure passée. Chacun croit qu’en tuant celui qu’il tient pour responsable de son malheur, il trouvera une sorte d’apaisement. Le titre espagnol, Respirar por la herida, suggère que la douleur tient lieu de survie et que le pardon est impossible : la vengeance fait vivre.

La maison des chagrins repose entièrement sur des personnages tous très riches, denses et incarnés. Aussi différents soient-ils (par leur passé, leur condition sociale), ils n’en sont pas moins tous très vivants, fascinants de complexité, ravagés par des obsessions morbides. Pas de héros, pas de bons ou de méchants mais des êtres tiraillés par des sentiments contraires qui luttent jusqu’à la fin. Aucun ne se résigne au malheur, au besoin ils l’entretiennent comme moteur. Amour blessé, amour déçu, amour perdu : tous ces personnages ont souffert et souffrent par amour, ce sentiment si prompt à se changer en haine ou à l’engendrer.  Ils vivent dans le souvenir d’un passé heureux, qui les détruit car il construit le ressentiment. C’est donc au cœur de la nature humaine que Víctor del Árbol enracine son roman qui prend une ampleur tragique grâce à une construction minutieuse.

La maison des chagrins est un roman noir et un roman d’ambiance qui prend son temps. Très lentement, Víctor del Árbol détaille chaque personnage de façon à ce que le lecteur les connaisse intimement mais ne distillant en fait qu’une partie de ce qui les concerne. Peu à peu, le lecteur comprend les liens qui les lient tous et surtout les haines qui les animent. Chacun est la pièce unique et essentielle de ce grand puzzle, de cette intrigue très complexe qui gagne en intensité page après page. Si la mise en place peut sembler longue, les cent cinquante dernières pages se lisent d’une traite, dans une tension constante.

Pour finir, La maison des chagrins est un livre qui se lit lentement. D’une part pour bien en saisir tous les enjeux, d’autres part parce que le style de Víctor del Árbol a quelque chose d’hypnotique, presque envoutant, du moins à la traduction. Il se déguste pour l’apprécier pleinement.

Víctor del Árbol sur Tête de lecture

 

La maison des chagrins

Víctor del Árbol traduit de l’espagnol par Claude Bleton
Actes Sud (Actes Noirs), 2013
ISBN : 978-2-330-02246-4 – 475 pages – 23.50 €

Respirar por la herida, parution en Espagne : 2013

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35 commentaires sur “La maison des chagrins de Víctor del Árbol

  1. Bonjour Sandrine, je le note puisque j’avais beaucoup aimé La tristesse du samouraï. Merci du conseil. Bonne journée.

    • Je pense que ce roman ne décevra pas ceux qui ont aimé le précédent.

  2. merveilleux, il est à la biblio !

  3. J’ai un peu hésité devant « la tristesse du samouraï », celui-ci me tente davantage. Ils peuvent être lus indépendamment, il n’y a pas de personnage récurrent ?

  4. J’hésitais un peu par crainte d’une déception après son premier roman que j’ai beaucoup aimé
    Je l’ajoute à ma liste

    • J’ai eu un peu peur au début car le roman part vraiment lentement, mais au fur et à mesure de la lecture on est tellement pris, les liens entre les personnages sont tellement bien intriqués que je l’ai trouvé encore meilleur que La tristesse du samouraï.

  5. « La tristesse du samouraï » m’avait déçu : trop de longueurs. J’hésite vraiment à lire celui-ci.

    • En effet, je pense que celui-là ne te plaira pas non plus.

  6. Je lis en diagonale ton billet car j’ai bien l’intention de le lire. J’avais eu un gros coup de coeur pour La tristesse du samouraï.

  7. Valérie

    J’attendais avec impatience un avis, tu es le premier que je lis. J’avais beaucoup aimé le précédent moi aussi.

    • J’espère qu’il remportera tout autant de succès.

  8. Je ne le sens pas trop pour moi, surtout en ce moment où j’aurais plutôt besoin de lectures captivantes/prenantes et donc « rapides », mais je me le note pour plus tard, quand je me sentirai plus d’humeur pour ce genre de livres.

    • Ça ne correspond pas en effet à ton humeur du moment, mais il y a un temps pour tout 😉

  9. La tristesse du samouraï m’attend je verrai bien si j’accroche avec cet auteur !^^

  10. Ayant eu beaucoup de mal avec « La tristesse du Samouraï », j’éviterai cet auteur désormais…

    • C’est un style tellement particulier que je comprends tout à fait qu’il ne plaise pas à tout le monde (même si c’est dommage).

  11. Voilà une très belle chronique qui me donne bien envie de lire ce roman, mais plus encore de découvrir cet auteur que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, malgré le succès que je lui connais !
    AMitiés

    • Si ce billet te donne envie de le découvrir alors je suis ravie !

  12. « …comme cet automne
    Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne. ».(Colchique Apollinaire)

    j ai pensé à ce poème en te lisant
    tu donnes vraiment envie ton billet pousse à la lecture mais je ne suis pas fan de policier
    on verra
    Locine

    • Ça tombe bien, ce n’est pas un roman policier !

  13. je note déjà le nom de l’auteur que je ne connais pas! Merci!

    • Ce n’est que son deuxième roman traduit en français, j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres !

  14. Peut-être mais j’ai déjà quelques bons espagnols qui m’attendent.

  15. Il me faut découvrir cet auteur !

  16. tiens tiens, j’hésitais… mais la vous me tentez!!!!!!!!!!!!!!!

    • Sandrine

      C’est un beau roman. J’espère pouvoir lire son dernier très bientôt.

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