Impurs de David Vann

David Vann 2David Vann n’en a pas fini avec la famille, la sienne peut-être, en tout cas le mythe de la famille nucléaire, protectrice. Après les relations père-fils dans Sukkwan Island, les relations mère-fils dans Impurs ne sont pas moins tragiques, sous le soleil de Californie.

Il trouva un bosquet de pins plus petits offrant assez de protection, s’appuya au plus large d’entre eux, se pencha en avant, s’enfonça les doigts au plus profond de la gorge et évacua toute la graisse de porc, les œufs baveux, les pancakes et le sirop, il se purgea, fit en sorte d’être à nouveau propre. Si seulement il pouvait exister un moyen de vomir sa famille, de ne plus jamais les avoir en lui. 

Galen, vingt-deux ans, héros de ce roman de David Vann, vit avec sa mère Susie Q dans la maison familiale où poussent des noyers. Les deux vivent sur l’argent de la grand-mère remisée dans une maison de retraite. La mère gère le budget avec mesquinerie : elle ne travaille pas mais son fils ne peut pas aller à l’université, pas plus que s’acheter un walkman. Et la sœur de Susie Q, Helen, n’en finit pas de demander de l’argent pour que Jennifer, sa fille de dix-sept ans aille à l’université. C’est non, toujours non, et la mamie semble ignorer les demandes de sa fille aînée.

Et voilà que tout le monde part pour un séjour à la cabane : la mamie, les deux sœurs, Jennifer et Galen. Un homme pour quatre femmes. C’est à lui que le lecteur s’intéresse à ce jeune homme qui vit dans la dépendance de sa mère. Il est utilisé par sa cousine qui le méprise et lui inflige des rapports quasi sado-masos, le frappant et l’excitant sexuellement.

Pour échapper à ce carcan féminin, David Vann imagine que Galen s’est engouffré dans un délire new age qui conjugue transcendance et communion avec la Terre. Il s’applique à se débarrasser de tout ce qui n’est pas nécessaire : vêtements, désirs et même nourriture. Il se roule par terre, s’enduit de boue, de feuilles, se laisser brûler par le soleil. Tout pour s’éloigner de celle qui par-dessus tout le retient, « sa mère, sa perturbation constante, une déchirure dans le tissu de l’espace et du temps ».

Le roman de David Vann se construit autour de rapports violents et conflictuels qui prennent leurs sources dans l’histoire familiale : le grand-père qui battait la grand-mère et le silence qui s’est établi autour de ces relations, la grand-mère ayant choisi le perpétuel oubli. L’homme est dès lors l’élément indésirable. Ainsi Susie Q et Helen ont-elles construit des familles sans mâles et Susie Q rendu son fils dépendant et immature. Une bombe à retardement en fait.

Les délires mystiques de Galen, donnant lieu à de longues descriptions, m’ont rapidement lassée. Inutile de dire qu’il est impossible de s’identifier au moindre personnage de cette tragédie. Ce qui fascine, c’est la plongée dans la psyché dérangée du jeune homme, c’est de suivre sa dérive vers l’acte inéluctable et irréversible. Dommage que cela passe par de longues descriptions du tout et de rien comme élément signifiant.

Chaque clou, unique, métal travaillé par une machine mais imparfait, avec des variations dans l’aiguisage de la pointe ou dans la formation de la tête. Des stries dans la tige, aussi, et dans cette lumière, il n’y avait aucune ombre. La lumière comme une présence, sans source ni direction, ni chaleur, une illumination froide, générale, et c’était seulement dans cette lumière qu’on voyait la forme véritable d’un objet, l’essence d’un clou. La présence robuste d’un clou. Il aurait tout aussi bien pu faire vingt mètres de haut. En le regardant de près, il devenait énorme. Un métamorphe.

L’essence d’un clou…

David Vann sur Tête de lecture

 

Impurs

David Vann traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Gallmeister (Nature Writing), 2013
ISBN : 978-2-35178-061-9 – 278 pages – 23.10€

Dirt, parution aux Etats-Unis : 2012

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33 commentaires sur “Impurs de David Vann

  1. Décidement cet auteur et moi on n’est pas fait pour s’entendre, j’ai détesté (je fais partie des exceptions …) son premier roman que j’ai lu jusqu’au bout, prêté par ma fille qui elle l’a trouvé extra, celui-ci je l’ai en numérique sur mon ipad et je ne l’ai pas terminé
    je suis quand même rassurée par tes restrictions

    • J’ai aimé le premier et étais toute prête à aimer celui-là aussi, mais mon intérêt a été littéralement terrassé par cette avalanche de petits détails et descriptions sans fin et inutiles.

  2. Pas sûr du tout que je relise cet auteur dont j’avais apprécié le premier roman mais avec quelques réserves. Cette fois, trop, ce serait trop! En te lisant, je sens bien que je n’apprécierais pas non plus;

  3. Ce titre me tente mais j’ai peur d’être déçue, vu les avis souvent mitigés…

    • Il faut que tu te fasses le tien, non, et que tu nous en parles…

  4. Ca fait un ptit moment que j’ai le bouquin mais je ne l’ai pas encore lu. J’ai beaucoup aimé ses deux précédents romans, avec une préférence pour le premier qui m’avait vraiment  » cueilli » ! j’ai hâte de lire celui ci d’autant que la chronique que tu en fait est vraiment très belle ! Je vais essayer de caser la lecture de ce bouquin! pourquoi j’ai pas neuf vies comme un chat moi !

    • Ben tu te débrouilles mal : moi j’ai deux vies, celle où je passe mon temps à lire, et l’autre. Bon c’est vrai, je ne me sers pas beaucoup de l’autre, mais elle est bien réelle vu que j’y rencontre des gens qui me disent que je passe mon temps à lire 😉

  5. J’ai vraiment bien marché toute la première moitié du livre (j’ai notamment aimé les personnages de la mère et de la cousine), mais dès l’épisode de la grange, j’ai trouvé le temps long. Très long.

    • La cousine est vraiment pas mal, bien atroce. Je suis contente de constater que je ne suis pas seule à trouver ça longuet. Franchement, les délires spirituels et autres je les ai trouvés gonflants…

  6. Je n’ai pas été convaincue par Sukkwan Island alors Impurs ne m’a jamais vraiment tenté.

    • Et du coup pour ma part, celui entre les deux ne me tente plus…

  7. Je n’ai déjà pas été fan de Sukkwan Island, donc déjà pas tentée par ses autres romans pour ma part. Ça m’arrange de voir que je peux en effet passer.:)

    • Remarque bien que ce n’est pas l’avis de tout le monde…

  8. Et voilà, c’est bien le probleme avec david Vann, c’est qu’il y a toujours le moment de trop dans ses livres. Dans le premier, c’était la deuxieme partie, dans le deuxieme on trainait en se demandant si vraiment il n’etait pas doué pour le bricolage, quelle idée de vouloir faire sa maison soit même, ici il passe au soleil, est un peu complaisant et voyeuriste avec la cousine, et finit par etre long autour de la grange. En même temps, il a quelques bon moment tres forts dans ses ouvrages. En fait , je me demande ou il situera son prochain roman.

    • Maintenant qu’il a tué père et mère, il lui reste ses frères et soeurs. Ou le Père Noël, ça s’est peut-être aussi mal passé avec lui 🙂

  9. Sukkwan Island m’avait déçu. J’hésite à poursuivre avec cet auteur à l’univers particulier.

  10. Quand j’ai voulu acheter celui-ci, le représentant de l’éditeur (c’était sur un salon du livre) m’a demandé si j’avais un fils. J’ai dit que oui, vu que j’en ai un. Il m’a conseillé d’attendre. Vu que je venais de lui dire que j’avais aimé les deux premiers ( surtout le deuxième en fait), j’en ai conclu que si « Impurs » était pire dans le genre « choc émotionel », j’allais effectivement attendre un peu ( sauf que je me disais que j’aurais toujours un fils, donc attendre quoi ????). Bref, suite à cette note, j’ai une autre raison de passer mon tour.

    • Il est bizarre ce représentant quand même parce que si toutes les mères ne devaient pas lire Impurs et tous les pères ne pas lire Sukkwan Island alors on n’irait pas loin. Et puis le choc émotionnel à la lecture, moins je trouve ça tout à fait sain : je suis mille fois preneuse !

  11. Mince, j’avais bien aimé le premier et le debut de ton post semblait prometteur, bon je crois que je me laisserai tenté tout de même

  12. Son premier roman a été bien suffisant, pas envie de poursuivre.

    • Quand même, c’est le genre de roman qu’on n’oublie pas alors qu’on en oublie tant…

  13. Moi, j’ai adoré Sukkwan Island donc je crains un peu d’être déçu par ma prochaine lecture de cet auteur et ton avis ne me rassure pas mais me titille malgré tout…

    • C’est toujours la question avec un très bon premier roman : les suivants seront-ils à la hauteur ?

  14. J’ai lu deux romans de l’auteur. si j’en reconnais la valeur, je crois cependant que ce n’est pas pour moi. Je deviens physiquement mal à l’aise. Peut-être plus tard, quand je serai grande!

    • Un auteur qui arrive à mettre ses lecteurs physiquement mal à l’aise, c’est quand même très très bon signe…

  15. C’est le livre culte de deux copinautes à moi qui ont crié au génie à sa sortie. Le thème me rebute un peu quand même, et ce que tu en dis ne me convainc pas plus que ça…malgré tout, je pense que je le lirai à un moment. Mais c’est du très glauque quand même!!

    • Rien que pour faire plaisir aux copines, il faut le lire…

  16. Décidément quel auteur noir, ce qui ne l’empêche pas d’être un grand écrivain. J’ai lu Désolations . , un titre bien choisi!

    • Auteur très noir oui, comme on les aime en France, mais je me demande quand même si on n’en fait pas un peu trop…

  17. Voilà bien trop longtemps qu’il attend d’être lu… Merci pour la piqûre de rappel 😉

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