Le maître des illusions de Donna Tartt

Le maître des illusionsA l’évidence, le titre français de ce roman de Donna Tartt, Le maître des illusions, peut induire en erreur. Tout au long de ces sept cents pages, j’ai cru à une machination et attendu le grand dévoilement. Le maître des illusions signifie pour moi qu’il y a un manipulateur, qu’il soit un des personnages, le narrateur ou l’auteur, et qu’au final, une révélation apprendra au lecteur qu’il s’est fourvoyé, s’est laissé prendre, n’y a vu que du feu. Ma lecture a été faussée car de révélation, il n’y en a pas. D’où une certaine frustration, qui laisse cependant place ensuite au plaisir d’avoir lu un grand roman américain.

Richard Papen, narrateur de ce roman, quitte famille et côte ouest pour s’inscrire à l’université de Hampden, Vermont. Peu de temps après son arrivée et le début des cours, il décide de lâcher tous les autres cours pour celui de Julian Morrow, professeur de grec ancien élitiste et excentrique qui ne compte dans sa classe que cinq élèves triés sur le volet. Six avec Richard qui s’investit et s’efforce de se faire apprécier des cinq autres privilégiés qui le fascinent. Brillants, singuliers, différents, ils forcent son admiration. Henry et Francis sont deux jeunes gens riches et cultivés, tandis que Charles et Camilla forment un couple de jumeaux très étranges. Bunny lui sort du lot, il est plutôt grossier, absolument pas raffiné comme les autres.

Le lecteur sait, depuis le prologue, que le narrateur, Henry, Francis et les jumeaux vont tuer Bunny. Pas de suspens donc, mais une mise en place minutieuse des personnages, du mystère qui règne autour de chacun d’eux. Ils ne sont vus qu’à travers le prisme du narrateur, le lecteur peut donc s’interroger la fiabilité de leurs personnalités ainsi transmises : Richard les voit-il tels qu’ils sont ou est-il l’objet d’une machination (oui, ce fut ma question récurrente…) ? Aiguillonnée par des phrases telles que : « or, même dans les contes de fées, ces vieux messieurs plein de bonté avec leurs offres fascinantes ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent être », au sujet de Julian, cet étrange professeur, je me suis fourvoyée.

Et de s’interroger encore : pourquoi l’ont-ils tué ? Si comme moi et très malheureusement vous lisez la maudite jaquette, vous le saurez. Il ne vaut mieux pas à mon avis, puisque suspens il n’y a pas dans ce roman, mieux se réserver ce mystère-là. Et que s’est-il passé ensuite (c’est l’objet de la seconde partie) ? Sont-ils restés unis ? Ont-ils été appréhendés ?

A un premier niveau, Le maître des illusions  est donc un roman qui tient en haleine par la situation des personnages, grâce à une intrigue qui fonctionne sur le mystère. Mais c’est aussi un excellent campus novel, de ces romans qui peignent la jeunesse universitaire, ici dans les années quatre-vingt. L’alcool, la drogue, le mensonge et la superficialité dominent et laissent plus que perplexes. On ne peut que penser à Moins que zéro de Bret Easton Ellis qui met en scène la même jeunesse sur la côte ouest, tout aussi camée et superficielle. Avec Donna Tartt, on va beaucoup plus loin, on entre quasi dans l’intimité de ces jeunes gens grâce au soin méticuleux apporté à la description de situations a priori banales qui peuvent devenir dantesques : l’hiver de Richard passé seul à Hampden où il faillit mourir de froid, les funérailles de Bunny au sein de sa famille toute en fric et toc. Certaines scènes sont loin d’être essentielles à l’intrigue mais contribuent au réalisme et à la densité du roman.

Si je n’avais pas cherché tout du long le maître des illusions, j’aurais encore plus apprécié cette lecture.

Donna Tartt frôle avec Le maître des illusions l’expertise psychologique, sans lourdeur mais avec minutie et érudition. Elle est de ces écrivains américains qui décrivent avec une précision extrême les faits et gestes de leurs personnages, entrent dans moindres détails de leur psychologie. Le lecteur se retrouve comme lié à eux, prisonnier consentant et satisfait d’une intrigue sans faille.

Donna Tartt a cinquante ans aujourd’hui.Logo anniversaire

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Le maître des illusions

DonnaTartt traduite de l’anglais par Pierre Alien
Plon (Feux croisés), 1993
ISBN : 2-259-02593-5 – 705 pages – épuisé dans cette édition

The Secret History, parution aux Etats-Unis : 1992

 

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Le maître des illusions de Donna Tartt

44 commentaires sur “Le maître des illusions de Donna Tartt

  1. Salut, comme j’ai adoré ce roman ! Comme tu le dis, c’est un petit joyau psychologique, proche des premiers Ellis. J’en garde encore aujourd’hui d’excellents souvenirs. Une lecture qui m’a marquée ! Amitiés

  2. Lu il y a longtemps, en pensant découvrir un livre culte mais je suis resté sur le carreau. J’avais trouvé ça bourré de clichés et très fabriqué. Si les personnages ressemblent effectivement à ceux des premiers Ellis, je préfère nettement la dynamique de l’écriture de ce dernier.

  3. Je « connaissais » de nom, mais c’est tout. Et en effet, ça me faisait penser plus à un thriller, qu’à un roman.
    En tout cas, tu as bien vendu l’affaire… Je vais l’ajouter à ma wishlist sans doute!

      1. Oui, maintenant, le suspense peut aussi résider dans le déroulement, ou si on connaît la fin, mais pas le début.
        C’est surtout le titre qui donne une impression d’autre chose.
        En tout cas, merci de prévenir qu’il s’agit d’un bon gros roman américain 🙂 ça me tente.

          1. C’est ce quil y a de plus beau dans ce livre, la mort de Bunny, qui devrait se trouver être la fin du livre, n’est qu’un évenement parmis tant d’autre… La fin, la vraie, elle, est un vrai suspense, un coup de poing à l’estomac ! J’ai adoré ce livre, c’est un des seuls romans que je me permets de lire encore et encore, ne serait-ce que pour l’atmoshpère incroyable, la façon dont tout est raconté en détail, comment Richard cherche presque à tout prit à s’intégrer dans un groupe dont il ne connait rien, et dont les conséquences sont bien plus grandes que ce qu’il n’avait jamais osé imaginer…

  4. Je l’aurais bien lu, mais j’ai en ligne de mire son suivant, un pavé aussi , et les dates ne vont pas. Tant pis, je note que c’est une auteur à connaître!

  5. Je l’ai lu il y a très longtemps, plus de 15 ans je crois, quasi à sa sortie, il faisait beaucoup parler de lui à l’époque. Il m’en reste très peu de souvenirs, mais je me souviens que je n’avais pas été plus emballée que ça, comme une petite déception.

    1. Ah bon ? J’ai lu pas mal de bonnes choses dessus pourtant… je relirai cette auteur, c’est certain, j’attends de lire les chroniques sur le prochain.

  6. Dans ma bibliothèque depuis des lunes!!! je vais finir par y arriver sirop de sirop. 😉

    Pssst, je profite de ce petit commentaire pour te souhaiter, ainsi qu’à tous le tiens de très belles fêtes.

    À bientôt

  7. Bonjour Sandrine, je me rappelle d’une lecture assez interminable (j’ai lu ce roman il y a 20 ans quand il est paru en français). Je m’attendais certainement à autre chose. Je me rappelle avoir ressenti une certaine frustration à cette lecture. Bon Noël.

    1. Certaines scènes sont assez longues c’est vrai (l’hiver de Richard seul à Hampden notamment) et sans rapports direct avec l’intrigue, mais elles participent à la construction psychologique, à mes yeux.

  8. J’ai personnellement été déçue par ce roman, en grande partie parce que comme toi, j’attendais un coup de théâtre, une révélation, qui ne sont jamais venus.
    Et puis, j’ai aussi trouvé qu’il pâtissait de nombreuses longueurs..

  9. Mon roman culte de tous les temps, lu au moins trois ou quatre fois entre mes 16 et 20 ans. Par contre, le deuxième n’atteint pas la même qualité, même si ça reste un bon roman selon moi.

    1. Je n’en ferai pas un roman culte, compte tenu de mes frustrations, mais il n’est pas exclu que je le relise dans de meilleures conditions, c’est à dire en n’attendant pas l’impossible.

  10. Je crois bien qu’il est inscrit à ma lal depuis un bail et un peu remisé 😉 Pourquoi ne l’ai-je jamais sorti de cette liste à lire ? …. that is the question….

  11. J’ai lu ce roman à sa sortie et je me souviens l’avoir aimé sans avoir le même problème que toi au sujet du titre. Mais pourquoi s’appelle-t-il le maître des illusions, c’est ce que je ne sais plus! J’ai très envie de lire son nouveau roman : le chardonneret.

  12. Je l’ai lu il y a quelques années. Je n’ai détesté, ni adoré… En fait, comme toi, j’attendais le coup de théâtre, la grande révélation qui n’est pas venue. Je l’ai lu en anglais en plus, tout en connaissant le titre de la version française. Du coup, j’attendais à la fois un maître de l’illusion ou « une histoire secrète »… et je me suis retrouvée à la dernière page avec une petite impression de « tout ça pour ça ». Au moins, j’ai moins d’attentes avec le titre de son nouveau livre (il y aura bien une bestiole à plumes dans le roman, non?) qui a rejoint ma PAL avant Noël.

    1. On pourrait faire une dissertation sur l’horizon d’attente des lecteurs basé sur les titres : une vraie machine à fantasmes 😉 je te souhaite donc une meilleure lecture de ce nouveau roman.

  13. Hou la la…
    Quelle remonte loin cette lecture.
    Plus de quinze ans au moins… Et pourtant, elle reste encore un peu en moi. Du grand art !
    Elle vient juste de sortir son troisième roman (il lui faut 10 ans entre chaque roman, j’ai connu plus prolixe)… A suivre, peut-être.
    Son second, Le Petit Copain, m’avait bien plus sans atteindre l’emballement que j’avais ressenti avec ce Maître des illusions.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2013/12/23/le-maitre-des-illusions-donna-tartt/