Medusa de Ricardo Menéndez Salmón

MedusaLe narrateur de Medusa, chercheur en histoire, découvre en 1994 un petit film muet alors qu’il collecte de la documentation pour sa thèse sur l’iconographie du mal au XXe siècle. On y voit des prisonniers lituaniens durant la Seconde Guerre mondiale se faire méthodiquement fusiller, les uns après les autres. Derrière la caméra il y a Prohaska, peintre, photographe et cinéaste allemand. Le narrateur passera vingt ans à reconstituer sa vie, à chercher à comprendre comment un artiste tel que Prohaska a pu mettre son art au service de l’anéantissement pur et simple.

Prohaska, né en 1914, a grandi sans amour et sans joie. Il essaie de mourir à huit ans, découvre le cinéma à douze et à partir de 1933 travaille au ministère du Reich à l’Education du peuple et à la Propagande. C’est à ce titre qu’il filme Dachau, et en particulier les expériences d’un médecin nazi :

…lancé dans une série de travaux liés au comportement et à la capacité de résistance des pilotes de chasse soumis à des altitudes extrêmes. Rascher se sert pour cela de prisonniers enfermés dans des chambres à pression. Prohaska est l’auteur des très rares images où l’on voit ses malheureux dont le crâne, littéralement, éclate en morceaux.

Le meilleur et seul ami de Prohaska était un Juif, interné à Dachau. Il ne cessera de s’interroger : « comment aimer un homme qui non seulement a été du côté du Monstre, mais qui, consciemment, fidèlement, a nourri son imaginaire ? » Pour le narrateur de Medusa, l’artiste a passé sa vie à « témoigner du hurlement de l’homme et du silence des dieux ». Il photographiera les victimes d’Hiroshima et composera une fresque de sept cent trente et un dessins intitulée Musée de l’enfance perdue. Ce père orphelin de son fils mort au berceau dessine inlassablement pendant deux ans des enfants allemands victimes de la guerre.

Prohaska n’existe pas, il est une créature imaginée par Ricardo Menéndez Salmón, un être de papier. Le réalisme pourtant l’emporte, celui des faits, de la minutieuse documentaire. L’artiste reste cependant assez lointain, car ce qui intéresse ici l’auteur avant tout c’est un questionnement sur l’Art et l’artiste. Peut-on garder son art pur en côtoyant la plus basse ignominie ? Est-on encore humain au service de ceux qui ne le sont plus ? Peut-on faire de la souffrance et de la mort une œuvre d’art ? L’art doit-il/peut-il être témoin de l’horreur ?

Quelques mots (je traduis) de Menéndez Salmón lors d’une interview à La Vanguardia à l’occasion de la parution de Medusa : « Ou l’art prend en considération l’expérience totalitaire et ses conséquences (le post-humanisme, le silence absolu de Dieu, la cruauté des politiques) ou il se transforme en quelque chose de banal et sans fondement. L’art, en tout cas celui qui moi m’intéresse et m’émeut, est toujours constatation et exhumation. Il ne nous rend ni tristes ni meilleurs mais nous oblige à douter, à nous interroger, à nous sentir mal à l’aise face à nos actions et à nos omissions. J’aurais tendance à inverser la phrase d’Adorno : c’est parce qu’il y a eu Auschwitz que la poésie a encore un sens. »

Ricardo Menéndez Salmón, philosophe, est l’auteur de La trilogie du mal, thème qui occupe tous ses romans.

 

Medusa

Ricardo Menéndez Salmón traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu
Jacqueline Chambon, 2013
ISBN : 978-2-330-02508-3 – 132 pages – 18 €

Medusa, parution en Espagne : 2012

 

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5 commentaires sur “Medusa de Ricardo Menéndez Salmón

  1. Bonjour Sandrine, c’est un roman qui devrait m’intéresser même si le sujet n’est pas facile. Je ne connais pas du tout l’écrivain. C’est là la force d’un livre par un rapport à un film (on n’ose pas imaginer un sujet pareil à l’écran sauf un génie de la réalisation). Bonne journée.

    • Ravie de le faire découvrir. C’est un auteur espagnol majeur, mais il explore des sujets difficiles.

  2. Un sujet pas facile mais qui semble passionnant.

    • Oui en effet. Les livres de Menendez Salmon sont courts mais vont à l’essentiel.

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