Le fouet vivant de Milo Urban

Le fouet vivantcoeur animéNon, Le fouet vivant n’est pas un inédit de Leopold von Sacher Masoch. Il s’agit du roman le plus connu de son auteur, Milo Urban, écrivain slovaque né en 1904. Et tout simplement d’une révélation : il était en effet temps qu’on puisse lire ce grand roman sur la Première Guerre mondiale, unique en son genre, je crois.

Les traductions en français d’auteurs qui se trouvaient alors dans le camp des ennemis ne sont pas légions. Les plus célèbres sont certainement Ernst Jünger et Erich Maria Remarque. Allié des Allemands, l’empire austro-hongrois était quant à lui un ensemble de nations disparates qui en 1927, quand parait Le fouet vivant, n’existe déjà plus. Ce roman qui raconte la vie d’un village slovaque pendant la Première Guerre mondiale, loin des combats, interroge donc à plus d’un titre la notion de patrie.

Au nom de quoi ces jeunes gars qui avaient chez eux des ribambelles d’enfants allaient-ils donc se battre ? De la patrie ? Mais où était-elle, la patrie ? Personne ne l’avait jamais vue, personne ne l’avait jamais touchée. Ils s’échinaient comme des brutes et la patrie ne les aidait pas. Ils n’avaient rien à se mettre sous la dent et la patrie ne leur donnait pas un bout de pain…

Par sa simplicité d’énonciation et la finesse de ses descriptions de la vie rurale, Le fouet vivant prend l’ampleur inattendue d’un roman emblématique des pauvres gens opprimés, manipulés. Ces villageois slovaques pourraient tout aussi bien être français ou polonais tant ils sont tout simplement humains.

Il en est de même pour les quelques chapitres que Milo Urban consacre aux soldats mobilisés. Il n’est jamais question de combats, uniquement de l’entrainement et de la vie militaire qui déshumanisent l’homme, le rendent stupide et méchant.

La foi, les sentiments, tout ce qu’une foule de règles et de principes s’était toujours employée à maintenir et que, depuis l’enfance on leur avait inculqué avec une terrible gravité, tout cela cessait d’avoir cours. Raison, cœur, étaient superflus ; conscience, humanité étaient préjudiciable. Ce qu’on voulait, ici, c’était du bétail aux jarrets solides, des taureaux enragés, capables de foncer tête baissée dans l’obstacle. Et ceux qui n’en avaient pas l’âme, on avait plus d’un moyen de la leur insuffler, de faire d’eux des machines prêtes à s’anéantir les unes les autres.

Mais Le fouet vivant est avant tout l’histoire du village de Ráztoky, « un trou oublié du bon Dieu, perdu dans les confins septentrionaux de la Slovaquie » pendant la Première Guerre mondiale, vu à travers divers personnages.

Ondrej Koreň qui revient de la guerre manchot et muet. Krista Dominová, dix-huit ans, la plus jolie fille du village qui ne s’intéresse plus à Ondrej l’estropié, mais à Angyal, le jeune brigadier-chef hongrois. Štefan Ilčik, très lié à sa mère, Ilčička dont il est le seul fils et qui part à la guerre. Eva Hlavajová, dont le mari, Adam Hlavaj est mobilisé lui aussi. Elle a cherché un moyen de faire revenir son mari du front, en allant voir le notaire Okolický pour lui demander son aide. Il a profité d’elle : elle s’est laissé faire contre la promesse qu’il ferait ce qu’il faut pour que son mari revienne. Mais enceinte, elle devient la proie du mépris et des quolibets des villageois qui la laissent crever de faim.

Cependant, la colère monte au village : les habitants protestent contre la énième réquisition de bétail, contre celle de la cloche qui rythme leurs journées. Ils sont de plus en plus rationnés, de plus en plus pauvres alors que « les messieurs » sont de plus en plus riches, vivent comme des pachas. La fin de la guerre n’apportera pas la paix à Ráztoky, au contraire : les soldats de retour du front mèneront la révolte contre les nantis et les représentants de l’autorité.

Les gens de Ráztoky, qui durant tant d’années avaient tendu la joue à toutes les injustices, étaient devenus un fouet vivant qui claquait en l’air et s’abattait, après avoir trop longtemps hésité, pour frapper au vif.

Le jeune Milo Urban ne tombe dans aucun des pièges tendus par une telle fiction : pas de misérabilisme, pas de réalisme paysan outré, pas de couleur locale, de patois ou de pathos. Tout est simple, à l’aune des faits et de la misère, sans grandiloquence dans la misère. Et surtout, la langue est très belle, pour ce qu’on en lit à travers la traduction de Michel Chasteau, qui signe une introduction très éclairante sur le contexte.

Je ne sais combien Fayard vendra d’exemplaires de ce livre-là, mais bravo pour cette publication dont je n’ai lu à ce jour aucune recension où que ce soit…

Thématique Première Guerre mondiale sur Tête de lecture

 

Le fouet vivant

Milo Urban traduit du slovaque par Michel Chasteau
Fayard, 2013
ISBN : 978-2-213-67231-1 – 366 pages – 23 €

Živý Bič, première parution : 1927

 

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35 commentaires sur “Le fouet vivant de Milo Urban

  1. On dirait que les éditeurs profitent de l’anniversaire 2014/1914 pour sortir des livres, mais dans le cas de ce roman, on ne va pas se plaindre!

    • Oui, tout à fait, ces rééditions/traductions tardives ont du bon.

  2. Je ferai la même remarque que Keisha. Et, effectivement, je découvre ce titre ici avec intérêt ( comme tu t’en doutes certainement :))

    • Je me fais rarement défricheuse des littératures de l’Est, mais là, je suis vraiment ravie de ma trouvaille…

  3. Je n’en ai jamais entendu parler, ça ne t’étonnera pas. Ce que tu en dis m’intéresse beaucoup.

    • Avant de fouiller dans les romans autour de la Première Guerre mondiale, je n’avais jamais entendu parler de cet auteur non plu.

  4. Bonjour Sandrine, et bien il y aura au moins eu une personne, toi, qui aura parlé de ce roman, bravo et merci.

  5. Tu ne parles de façon à nous donner envie d’aller voir de plus près ! (avant d’être saturés de publications sur la première guerre mondiale)

    • Tant mieux car ce livre mérite vraiment de nombreux lecteurs.

  6. Ce livre a vraiment l’air intéressant, une belle découverte! Ca m’a vraiment fait réfléchir sur le sujet parce que moi non plus je ne sais pas tres bien ce qui a été écrit par les « ennemis » de l’époque, a part La foret des pendus de Liviu Rebreanu (un Roumain), et Le brave soldat Chveik de Hasek (un Tcheque). Dans une optique un peu différente, il existe aussi Le monastere noir, un livre écrit par un écrivain hongrois, Aladár Kuncz, sur son internement dans un camp de Noirmoutier pendant toute la durée de la premiere guerre mondiale. Je crois que je lirai celui-la cette année, il existe en francais.

    • Merci beaucoup pour ces titres : Le brave soldat Chveik est la la bib de ma ville et je vais demander à ma fille de me rapporter La forêt des pendus de Poitiers où elle fait ses études la prochaine fois qu’elle viendra en week-end. Par contre, pas possible de mettre la main sur le Hongrois, dommage, ça a l’air intéressant. Merci en tout cas pour ces références !

  7. En effet, sur le sujet, voilà quelque chose d’original !

    • Tout à fait. J’imagine qu’il y a eu pas mal de choses d’écrites dans tous les pays qui ont participé au conflit, mais peu nous parviennent à travers les traductions.

  8. Jolie découverte manifestement, c’est excitant de mettre la main sur un roman qui enthousiasme et d’avoir pendant un moment l’impression d’avoir été le seul lecteur (ou presque)
    ça va pas durer vu les mots de ton billet

    • Au début vois-tu, je n’y croyais pas : un roman slovaque de 1927, ça n’est pas franchement dans mes habitudes. Et je crois que c’est parce que ce roman est très moderne dans son écriture et parce qu’il concerne beaucoup plus que les Slovaques (bien qu’il soit très ancré dans son contexte) qu’il m’a tant plu. Et j’espère vraiment que beaucoup de lecteurs le liront.

  9. Une année de lecture qui commence bien.

  10. Si ça, ça ne donne pas envie !!
    Ce sera donc le premier titre de l’année que je note…

  11. Viens de noter sur mon petit carnet à spirale : « Le fouet vivant » Milo Urban. Absolument. Blog de Sandrine. Comme cela, je pourrais laisser un commentaire dans un an, quand il sera sorti en poche … (grrrr pourquoi les livres que je voudrai lire, là maintenant tout de suite ne sont pas en poche, là maintenant tout de suite …)

  12. Le thème déjà me plait alors si en plus tu en fais un coup de coeur …

  13. Je note car ça rentre parfaitement dans le challenge que j’ai lancé ce matin. Merci !

  14. Je vois que tu continues sur la littérature de la guerre. Ce titre m’interpelle pour une fois. Et en plus, je trouve l’illustration de couverture vraiment superbe. C’est bien une photo ? Ils indiquent son auteur, par hasard ?
    Ah et puis, de manière très accessoire : Bonne année à toi ! 😉

    • Je suis bien désolée Choco, mais ce livre, je l’ai emprunté à la bibliothèque du Havre (enfin ma fille l’a fait pour moi) : je ne l’ai donc plus et ne peux répondre à ta question. Mais à tes voeux oui, alors bonne année !

  15. Rien que le titre est fort !

  16. Mirasoleil

    Si, un article, très élogieux, intitulé « Un village slovaque dans la tourmente » est paru dans Le Figaro Littéraire daté du 7 novembre 2013.

    • Mille fois tant mieux ! J’espère que ce très beau roman bénéficiera au moins du bouche à oreille, moi je ne cesse de le conseiller. Et il faut y mettre du sien parce qu’un roman slovaque de 1927 sur la Première Guerre mondiale, ça n’est pas gagné d’emblée…

  17. Merci pour cette présentation! Avec ce roman Milo Urban fait un pas magistral pour la littérature slovaque dans l’ entre-deux-guerre.. Peu de personnes parlent slovaque. Je l’ai lu dans ma langue maternelle. La traduction du slovaque par Michel Chasteau est vraiment très bonne. La preuve, vous avez apprécié l’ esprit que véhicule Milo Urban, alors âgé de 23 ans..

  18. Je suis en train de lire ce livre et je découvre avec beaucoup d’intérêt ta chronique. Magnifique livre, je partage complètement ton analyse !

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