Thèse sur un homicide de Diego Paszkowski

Thèse sur un homicideSalon du livre 2014Deux voix se partagent Thèse sur un homicide, roman noir de l’Argentin Diego Paszkowski. Celle de Paul Besançon, un Français né à Buenos Aires où son père était attaché culturel, ayant quitté l’Argentine à huit ans et de retour à vingt-trois, brillant étudiant en droit sorti major de sa promo. Et celle de Roberto Bermúdez, éminent professeur de droit pénal qui donne un séminaire pour le gratin des étudiants en droit uniquement. C’est le père de Paul qui a décidé d’inscrire son fils au séminaire de son ancien ami, surtout par besoin d’éloigner de lui cet enfant qu’il juge froid et ne comprend pas.

Paul a une conviction, bien ancrée en lui après ses études : la justice est aveugle. A savoir qu’elle ne voit rien. Il a donc décidé de prouver sa théorie en tuant par plaisir sans se faire démasquer. Mais il veut s’assurer, au cas où il le serait, d’écoper du pire : la prison à vie, sans remise de peine possible. Il lui faut donc tuer sauvagement, sans circonstances atténuantes.

Paul interroge Roberto Bermúdez afin de préparer au mieux son crime. Il lui pose des questions précises qui bien sûr inquiètent le professeur. Car tout alcoolique soit-il, Roberto Bermúdez a bien conscience que cet étudiant est différent, qu’il dégage quelque chose de froid et d’inquiétant. Son sentiment inébranlable de la justice comme colonne vertébrale de la société pousse Bermúdez à s’interroger sur le garçon, à le suivre. C’est ainsi qu’il apprend que Paul est obsédé par une actrice, Juliette Lewis. Aussi quand le cadavre d’une jeune femme est retrouvé sous sa fenêtre à l’université, il ne s’étonne pas d’apprendre que la victime violée et martyrisée ressemblait à l’actrice.

Thèse sur un homicide est un roman noir atypique dans lequel le lecteur s’immerge dès les premières pages. Le premier chapitre n’est rien moins qu’une seule phrase de quinze pages martelantes, ondulantes, submergeantes, ponctuée de virgules qui entretiennent un rythme qui épouse le flot des pensées de Paul. En une phrase et quinze pages, on apprend qui est Paul, d’où il vient, ce qu’il fait et l’on s’inquiète déjà d’une monomanie que la suite décline en troubles de la personnalité. Paul est de ceux qui énumèrent, qui comptent marches et pas. L’inquiétant fils de bonne famille se transforme au fil des pages en pervers, en monstre froid dénué d’empathie.

Le lecteur est prisonnier de ses pensées malades (Paul ne ressent pas, il pense), de cet incessant flot qui ne procède que par accumulation et calcul. Parallèlement, le professeur Bermúdez semble bien désarmé avec son seul sentiment de justice. Il ne cesse de passer de son ex-femme au J&B, de son passé minable à son actuel succès, pour se focaliser sur Paul, puis Juliette, puis Laura, la jeune sœur de la victime. Il n’a rien d’aimable lui non plus, un insignifiant qui a gravi les échelons pour devenir un despote du haut de sa chaire.

Avec Thèse sur un homicide, Diego Paszkowski nous offre un livre qui renouvelle à la fois le roman noir et le campus novel. Ces deux personnages que tout oppose figurent une guerre des cerveaux aussi bien qu’un conflit de générations et même de civilisations. La lecture devient hypnotique, s’accélère. Les différents discours rendent compte de plus en plus rapidement des faits que, le lecteur reconstitue à la volée, tout admiratif d’un style à la fois dense et explicite.

ricardo_darin

Ce roman a été adapté au cinéma par Hernán Goldfrid, sous le titre Tesis sobre un homicidio (sorti en France sous son titre espagnol : Hipótesis) avec l’incontournable Ricardo Darín dans le rôle de Bermúdez. Le rythme globalement lent de ce film n’en fait pas un thriller haletant, au mieux un suspens psychologique à l’esthétique très soignée.  Mais le problème majeur est qu’il se présente comme l’adaptation du roman de Diego Paszkowski. Le regarder après lecture conduit à la déception tant il ne reste pas grand-chose de ce qui fait l’intérêt du roman. Le style est bien sûr impossible à reproduire à l’écran : exit donc l’originalité et la puissance narrative de Diego Paszkowski. Exit aussi le défi théorique à la base du raisonnement de Paul (qui n’est plus d’origine française) : le meurtre semble avoir été perpétré dans le seul but d’affronter le professeur vieillissant, dans une vision éventuellement œdipienne.

Le film est centré sur Ricardo Darín, de fait l’étudiant est beaucoup moins inquiétant. Au final d’ailleurs, c’est de la santé mentale du professeur qu’on doute. Plus qu’une réflexion sur la justice, c’est l’affrontement de deux orgueils qui est ici mis en scène.

Heureusement, passer 1 heure 46 avec Ricardo Darín qui porte avec superbe sa bonne cinquantaine est toujours un plaisir pour les yeux, et un avantage quel que soit l’intérêt du film…

 

Lire les premières pages du roman sur le site de l’éditeur

 

Thèse sur un homicide

Diego Paszkowski traduit de l’espagnol par Delphine Valentin
La Dernière goutte (Fonds noirs), 2013
ISBN : 978-2-918619-13-0 – 205 pages – 18 €

Tesis sobre un homicidio, parution en Argentine : 1999

 

..

..

..

..

Pour recevoir chaque dimanche la liste des articles publiés dans la semaine sur Tête de lecture

10 commentaires sur “Thèse sur un homicide de Diego Paszkowski

  1. j’avoue, tu me fais un peu peur….une phrase en 15 pages…. j’ai déjà eu du mal parfois avec le style de Benoziglio, alors là…. je n’ai pas vu le film (qui n’est pas resté longtemps sur les écrans des rares cinémas qui le diffusaient 🙁 ), alors que j’adore Ricardo. (oui, je l’appelle par son prénom! ;))

    • C’est assez impressionnant au premier chapitre, on tourne les pages en se demandant si ça va continuer. Et oui, ça continue, et ça immerge très bien le lecteur dans l’esprit de ce type, on progresse avec lui dans son délire.

  2. Une première phrase de 15 pages ? Je meure !

  3. hum! pas ma tasse de thé c’est sûr, tant de perversion ! et en plus un style difficile ! je laisse passer
    luocine

    • Moi, j’aime assez les pervers (en littérature s’entend…) et cet auteur s’y prend parfaitement pour nous faire pénétrer dans son cerveau.

  4. Bonjour Sandrine, je constate que je ne suis pas seule à être sensible au charme de Ricardo. J’ai vu le film qui ne m’a pas déplu du tout et j’ai le roman dans ma PAL depuis peu. Je suis sûre que c’est psychologiquement plus fouillé. Bonne après-midi.

    • On dirait que les fans l’appellent par son petit nom 🙂 Tu vas être surprise par le roman je pense, difficile d’y retrouver ce film quand on le lit après, je pense.

  5. Bon moi je ne connais pas ce Ricardo; Malgré cette fameuse phrase, tu m’as appâtée ! Je note, je note.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *