Régénération de Pat Barker

RégénérationRégénération s’ouvre sur la protestation de Siegfried Sassoon (1886-1967), poète britannique peu connu de notre côté de la Manche : engagé volontaire dès les premières heures de la Première Guerre mondiale, il a fait preuve de bravoure, a été décoré. Mais en juillet 1917, il n’en peut plus et déclare dans une lettre ouverte : « je pense que la guerre est délibérément prolongée par ceux qui ont le pouvoir d’y mettre fin.« 

Cette déclaration est un acte volontaire de désobéissance à l’autorité militaire. Après convalescence suite à blessures graves, Sassoon décide de ne pas retourner au front.

Sous-officier ou pas, brave ou pas, une déclaration comme ça, c’est la cour martiale, Sassoon en est bien conscient. Heureusement, il a un ami officier, Robert Graves (1895-1985), écrivain, qui va tout faire pour la lui éviter. Il parvient à faire admettre son ami à l’hôpital militaire du docteur Rivers à Craiglockhart, en Ecosse.

Ce que Graves veut pour son ami c’est qu’il soit enfermé dans un asile d’aliénés jusqu’à la fin de la guerre : ainsi échappera-t-il au conseil de guerre. Aussi l’encourage-t-il à parler des hallucinations dont il est question dans ses poèmes. Mais Sassoon, loin d’être fou, ne joue pas le jeu. Il n’est pas fier de passer son temps à jouer au golf à Craiglockhart. Le docteur Rivers lui a un but : soigner ce patient et le renvoyer au front, comme tous les autres.

Car Sassoon, et Wilfred Owen, un autre poète admis à Craiglockhart n’est pas fou, ni blessé physiquement. Il fait partie de ces victimes de la guerre dont les blessures ne sont pas apparentes mais psychologiques. Certains en perdent la parole, se replient sur eux-mêmes, tremblent ou ne peuvent plus s’alimenter. Sassoon lui a des hallucinations, il voit des morts entassés sur Piccadilly, des morts partout. Ces hommes posent problème car on les assimile à des simulateurs. Ou alors, dans la mesure où leurs symptômes ressemblent à ceux des hystériques, maladie féminine, on doute de leur virilité et les assimile à des homosexuels.

En amenant ses patients à comprendre qu’une dépression n’avait rien de honteux, qu’un sentiment d’horreur et de peur était la réaction inévitable au traumatisme de la guerre, qu’éprouver de la sollicitude pour d’autres hommes était naturel et juste, qu’il était acceptable de pleurer et que les larmes faisaient partie du deuil, il allait contre la tendance générale de leur éducation. On leur avait enseigné que la répression de leurs émotions était l’essence de leur virilité. Les hommes qui s’effondraient, pleuraient ou admettaient éprouver la peur étaient des poules mouillées, des mauviettes, des ratés. Ils n’étaient pas des hommes.

S’accepter pour se soigner. Se soigner pour retourner se battre. Sassoon a la guerre en horreur mais ce qu’il hait encore plus c’est de rester à l’arrière, d’être planqué alors qu’il est physiquement apte à se battre. Il écrit de superbes poèmes de guerre, dont certains sont reproduits dans Régénération, qui disent tout son dégoût et l’immense gâchis. Non sans cynisme parfois.

QU’EST-CE QUE ÇA FAIT ?

Qu’est-ce que ça fait ? – si tu perds tes jambes ?…
Car les gens seront toujours gentils.
Pas besoin de montrer que ça t’ennuie
Quand les autres reviennent de la chasse
Et s’empiffrent d’œufs et de muffins.

 Qu’est-ce que ça fait ? – si tu perds la vue ?…
Il y a de si beaux boulots pour les aveugles.
Les gens seront toujours gentils,
Et toi, assis sur la terrasse, tu te souviendras
Et tu tourneras la tête vers la lumière.

 Qu’est-ce que ça fait ? – ces rêves sortis du trou ?…
Tu peux boire, oublier, être heureux,
Et les gens n’iront pas dire que tu es fou :
Ils sauront, tu t’es battu pour ton pays,
Et nul n’en aura rien à faire.

Les écrivains britanniques qui ont  participé à la Première Guerre mondiale ont beaucoup écrit sur ce conflit. Malheureusement, peu de livres ont été traduits. Régénération date de 1991, Pat Barker fait partie de la nouvelle génération d’écrivains écrivant sur le conflit. Ce roman a été traduit en 1995. Malheureusement, il n’est plus disponible, totalement épuisé à l’état neuf comme d’occasion : introuvable. C’est regrettable car c’est un livre intéressant sur le traitement des victimes du shell shock et surtout une excellente façon de découvrir Sassoon, ce poète qui eut la malchance de se prénommer Siegfried au mauvais moment…

'Gassed', John Singer Sargent, 1919
‘Gassed’, John Singer Sargent, 1919

Thématique Première Guerre mondiale sur Tête de lecture

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Régénération

Pat Barker traduite de l’anglais par Jocelyne Gourand
Actes Sud, 1995
ISBN : 2-7427-0472-8 – 329 pages – épuisé dans cette édition

Regeneration, parution en Grande-Bretagne : 1991

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13 commentaires sur “Régénération de Pat Barker

  1. Sandrine, tu est la perversité incarnée !
    Non seulement tu me donnes furieusement envie de découvrir un roman qui s’avère (en fin de compte) épuisé et désormais introuvable ou presque, et du coup, tu réussis à me faire culpabiliser de n’avoir pas su repérer son intérêt en temps voulu et d’être passé bêtement à côté ! 🙂

    • Oui, je sais, c’est sadique… Mais à la recherche de romans britanniques sur la Première Guerre mondiale, je suis tombée sur celui-ci. Mais pour le lire : quel parcours du combattant ! Rien sur les librairies en ligne, rien sur les librairies d’occasion, rien dans aucune des CINQ bibliothèques qu’il m’était possible de toucher (des grandes villes quand même : Le Havre, Poitiers, Blois…). Un message à l’éditeur m’a confirmé l’indisponibilité et la non réédition prévue. Bon, tu peux constater que je l’ai quand même trouvé, car je suis une acharnée…
      Et je me suis dit que je ne pouvais pas le passer sous silence parce que Sassoon, c’est quand même un grand poète de guerre. J’espère donc que certains auront des bibliothèques mieux achalandées que celles auxquelles j’ai accès.

  2. Ah c’est malin, oui ! J’étais en train de trépigner en me disant : Sassoon et Owen, les poètes britanniques dans la Grande Guerre, mais je veux lire ça, et puis patatras, la déception horrible à la fin du billet ! Bon je vais chiner quand même (à moins que tu n’oses avouer ton filon ;-))

    • Oh oui, j’ose bien volontiers : le Bon Coin ! Je ne savais même pas qu’on y vendait des livres (c’est un SOS lancé sur Facebook qui m’a indiqué ce filon que j’ignorais totalement), et en fait, il s’avère qu’on y vend de tout. Mais bon, c’était le seul exemplaire… 4 euros : un vrai coup de chance…

  3. Je ne connaissais pas Pat Barker mais c’est tres tentant alors merci pour la découverte. Il semblerait que c’est le premier d’une trilogie? Heureusement pour moi je peux exploiter le filon VO, donc je mets ca sur ma liste ainsi que relire les Memoirs of a Fox Hunting Man (Mémoires d’un chasseur de renards, ca fait mieux en anglais) de Siegfried Sassoon, description de l’Angleterre de sa jeunesse que j’avais énormément aimé mais visiblement pas traduit en francais, dommage. Mais l’autobiographie de Robert Graves (surtout sur son expérience de la premiere guerre mondiale) existe en francais: Adieu a tout cela. Connaissez-vous?

    • Oui. Dans la même veine, on peut aussi lire en français Nous étions des hommes de Manning. Et je parlerai ici aussi d’un texte de Kipling. Mais au final, pas grand-chose de traduit par rapport à tout ce qui a été écrit. Et à ma connaissance, la suite de la trilogie de Pat Barker ne l’a pas été non plus. Il faut croire que ce premier tome (qui peut tout à fait se lire seul) n’a pas connu le succès espéré.

  4. Voilà une autre approche intéressante de la guerre.

    • Oui, tout à fait : l’arrière, les soldats traumatisés… ce sont des sujets plus actuels et dont il n’était pas souvent question à l’époque dans les romans.

  5. bon, je ne vais même pas le chercher!
    mais il a l’air très intéressant ce roman
    merci
    Luocine

  6. Je connaissais Wilfried Owen pas celui-ci. La désobéissance civile est essentielle. Tellement de gens pensent qu’il faut obéir à la loi, même injuste ! La preuve ici encore que la loi sert souvent que les intérêts des puissants. Ces pauvres hommes …

    • Oui mais en temps de guerre, désobéir c’est risquer la cour martiale et donc le peloton d’exécution. C’est pourquoi son ami a réussi à faire interner Sassoon.

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